Femme manège

Ses paupières se ferment lentement. Elle va s’endormir très vite. Ses soucis n'ont jamais généré de problèmes d’insomnies. De toute façon: elle doit être en forme. Courir d’immeuble en immeuble pour nettoyer des bureaux. Une course plus dure à 52 ans. D’autres sont plus à plaindre, relativise-t-elle. Tant que son corps répond présent. Et le moral ne baisse qu’à mi-temps.

La femme de ménage © François Barraud (1899-1934) La femme de ménage © François Barraud (1899-1934)

          Ses paupières se ferment lentement. Elle va s’endormir très vite. Ses soucis n'ont jamais généré de problèmes d’insomnies. De toute façon: elle doit être en forme pour son boulot. Courir d’immeuble en immeuble pour nettoyer des bureaux. Une course plus dure à 52 ans. Parfois elle a l'impression d'être coincée dans une ronde infernale. Sans pouvoir s'arrêter un jour pour souffler. « Je fais que tourner. Tourner. Dans ma tête et la ville. Du matin au soir. Le manège d'une femme de ménage qui cavale d'un bureau à l'autre. Pffff... Ma vie aussi passionnante que la serpillière que j’essore dans le seau. Quel bel exemple pour ma fille. Comme si je suis  devenue un putain de manège à moi toute seule !». Elle craque et engueule son miroir. Pas souvent. Se ressaisissant toujours très vite. D’autres sont plus à plaindre, relativise-t-elle. Tant que son corps répond présent. Et le moral ne baisse qu’à mi-temps.

    Son objectif est de récupérer la garde de sa fille. « Si vous avez un appartement décent, vous pourrez bénéficier de la garde alternée. Pas avant.». Ce qui la pousse à multiplier les ménages. La semaine et le dimanche. Travaillant pour plusieurs entreprises. Le problème du garant est réglé. L’un de ses patrons est prêt à se porter caution. La difficulté est de trouver une agence qui accepte son dossier. Et, si c’est fait, avoir assez d’argent pour bien le meubler. Elle veut que sa fille se sente bien dans sa nouvelle chambre. Repartir ensemble sous le même toit.

    Toutes les deux se voient de temps en temps. Quand son emploi du temps lui le permet, elle va la chercher à la sortie du collège. Un déjeuner où la mère et la fille ont toujours un moment de gêne. Puis elles se mettent à parler à bâtons rompus. Comme pour rattraper le temps passé, sans se voir. Et anticiper l’absence à venir. Sa fille ne sait pas. Elle pense que sa mère dort chez oncle, un homme guère sympathique. À cause de lui qu’elle ne peut l’accueillir. Un mensonge depuis deux ans.

      Elle dort dans les bureaux qu’elle nettoie la journée. Dont un occupée avec la complicité d’un vigile de nuit. Parfois il lui apporte une boisson chaude avant qu'elle s'endorme. Tous les deux bavardent. Dans le bureau d'un consultant transformé en chambre éphémère. Il lui a raconté l’Afrique qu’il a quitté sur une coquille de noix. Et elle sa vie fracassée d'ex toxico. Mais ils n’évoquent plus leurs blessures. Elles appartiennent à leur silence. Ils parlent de la pluie et du beau temps. Se font écouter des musiques. Il veut devenir guitariste. De temps à autre, il lui fait écouter un morceau. Gosse elle rêvait de devenir pilote de ligne. Imbattable sur les avions. Un début d'histoire d'amour ? Comme dans les livres et les films. Leur corps sont trop occupés ailleurs. Plus tard peut-être si... Les mots du jour épuisés, chacun finit par replonger dans ses pensées. Son chantier de vie. Lui retourne dans son local. Et elle s’endort.

     Son réveil sonne. Elle se lève et range le duvet dans son sac à dos. Ne laissant jamais une trace de sa nuit. Elle se lave le visage et se maquille dans les toilettes de l’immeuble de bureaux. Deux fois par semaine une douche aux bains publics. Ou à la piscine municipale. Elle introduit une pièce dans la machine à café. «Bonne journée!». Elle répond d'un sourire au vigile et sort, son gobelet fumant à la main. Le froid la saisit. Elle presse le pas vers le métro.

     Pour son manège quotidien.

NB) Une fiction sans doute loin de la réalité du quotidien vécu par certaines femmes et hommes. Se battant chaque jour pour ne pas se noyer. Comme nombre de citoyennes et citoyens avec des emplois dormant dans leur voiture.

 

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