Graveur sur buée

Certains ont besoin de prouver leur passage ici ou là. Ce poète préférait laisser des traces. Parmi des milliards d’autres. Des traces d'absents et de présents. Comme le passage de Stéphane Boucherat. Homme et poète connu de ses proches. Et d’une poignée d’autres. Des proches à distance. Tous de son histoire. Et de ses textes. Noirceur et lumière au menu.

Stéphane Boucherat Stéphane Boucherat

 

        « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

                (René Char, La parole en archipel)


 Nul besoin de se prouver.

Être sans donner de preuves.

Ni à soi.

Ni aux autres.

Certains y parviennent.

Naturellement ou en chantier.

Difficile d’échapper à cette course à la preuve.

Dire ce qu’on est.

Dire ce qu’on fait.

Le numérique a-t-il changé la donne du je ?

Accéléré la déclamation de son identité ?

Je suis ça et là.

Comme un auto-contrôle de police.

Cliquer pour être visible.

Graver son extrait d’être en temps réel.

Le besoin de se prouver date de notre époque ?

Sans doute depuis la nuit des temps.

Narguer notre éphémère.

Laisser une empreinte.

Ne pas être né pour rien.

Justifier sa sortie de ventre.

Après le cri, l’écrit ?

Son jardin ?

La peinture ?

Son fric en banque ?

Sa bagnole ?

Le cinéma ?

Sa maison ?

Son poème ?

Sa…

Son…

À chaque être sa preuve.

Ce poète a préféré laisser des traces.

Comme sa saison d’être.

Parmi des milliards d’autres traces.

Celles des présents et des absents.

Traces du passage de Stéphane Boucherat.

Homme et poète connu.

De ses proches.

Et d’une poignée d’autres.

Des proches à distance.

Tous de son histoire.

Et de ses mots.

Noirceur et lumière au même menu.

Des mets et des mots.

L’histoire d’un homme.

Gravées sur la vitre du temps.

 

NB: Comment écrire un texte sur un homme qui se méfiait de la verroterie de certains tutoiements ? Un hommage ? Sans doute un terme qui ne lui aurait pas plu. Quelle route prendre en sachant qu'il y aura toujours des écueils ?  La poésie s’est imposée très vite. Même si je m’y risque peu car c’est un exercice très difficile. Une tentative de poésie en guise de dernier salut. Nulle ou à la hauteur ? C’est fait...

Vous trouverez ci-dessous l’un de ses textes  ( 199, rue de Rosny ) publié dans un recueil collectif aux éditions IN8 et un dessin. En tapant son nom et Lephauste, vous pourrez découvrir plusieurs autres de ses mots sur son dernier blog. Et sur d’autres sites. Un homme que j’ai peu vu mais beaucoup connu. Avec des fraternités indicibles du même ruisseau du Haut-Montreuil. Lieu des premiers pas et des pépites d’enfance qu’aucune boue ne pourra étouffer. Pas sûr que l’ours, tour à tour bougon et tendre, doué d’imperfections, aurait apprécié tout ce tintamarre. Lui qui a si souvent effacé ses traces sur la toile et ailleurs. La pudeur violente de ceux qui ont peur de déranger le travail du silence. Mais il n’est plus là. Et libres à nous de souffler sur la buée de son histoire passagère.

       Remettre des tournées de ses mots et images.

 

199, rue de Rosny

         « J'y vais parfois, mais pour quoi faire ? Me souvenir, les voir franchir le portail, la chienne galopant comme un loup au milieu des bagnoles qui remontent vers le fort. Le tube Citroën chargé comme une mule, la 15/Six, direction le grand clos sur la Boissière, les terrains de gadoue, à Saint-Antoine en face de l'école communale Danton. Les voir, c'est ça, leur parler encore, même si le temps manque. Ces paysans, le temps leur manque toujours et ici, dans ce coin de banlieue sans sociologues, sans devins des évidences, l'époque n'est plus aux fruits, plus aux fleurs, les poiriers ont été arrachés et les rosiers ont fini de pourrir sur le fumier des terrains vagues de l'industrie indésirable. Le canon à grêle de mon grand-père ne tonne plus depuis longtemps à l'approche des nuages menaçant la récolte, l'écurie dans la cour gravillonnée de la maison n'abrite plus la pair de chevaux qui jour après jour tirait le charroi rue de Rosny puis, par la Croix de Chavaux, la rue de Paris, la rue d'Avron, le faubourg pour arriver à Saint-Eustache, jusqu'au carreau, les Halles, le carré des Montreuil. Mado du carré des Montreuil. Sur le flanc droit de l'église. La banlieue fleurissait Paris. Et ils étaient de ceux-là qui toutes les nuits franchissaient la porte, passaient le glacis ténébreux des puces, leurs paniers d'osier empilés et dégoûtants de l'eau des fleurs coupées le matin et bottelées l'après-midi.
         Et puis parler, c'est dire ce que personne veut plus entendre. Poser les questions auxquelles plus personne n'a à fournir de réponses. « Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ! »
        Leur parler ? J'y allais souvent, j'apportais quelques fleurs achetées au cul des containers crochetés à Rungis, dans des boutiques aux allures de pistes d'atterrissage. Des fleurs figées dans le froid, pour le granit. Des fleurs faites tout exprès pour ne sentir rien que le déodorant spécial cuvette, l'océan Pacifique dans le trou des chiottes. Auriez-vous de la scabieuse ? Je demandais. Non, mais nous avons de magnifique phollacractis vertubéreuses remontantes du Mexique ! Me répondait-on, comme si le latin de cuisine des églises devait berlurer le chaland après avoir abrutis l'allumé du cierge pascal. Qu'avais-je à foutre du Mexique, l'exotisme est la philosophie des teints hâlés sous la lampe à iode des cultures hydroponiques. La vie hors-sol, à vive allure.
       J'y allais le dimanche, par les allées de caveaux. Je binais la jardinière, mon petit carré de terre à Montreuil, bien loin des fumisteries bavardes qui entourent les « murs à pêches » et dont on se goberge en ignorant l'histoire, la petite, celle de ceux qui d'où qu'ils se trouvent, sont toujours sur le chemin des balles. Ah les murs à pêches, ma chère ! J'en avais fait le tour, enfant, tout s'effondrait. Mon grand-père, mes oncles, mon père, avaient assez torché, assez palissé pour les greffons que ma grand-mère ligaturait encore sur la fin de ses jours, des pommiers en espaliers qu'elle avait emportés avec elle dans l'exil des expropriés, dans un coin quelconque d'une plaine à blé toute pourrie de pesticides, à l'ouest de Paris.
        Expropriés les paysans, les morvandiaux de Montreuil, pas assez résistants à l'occupant. Mon grand-père, un peu trop cagoulard, son bourdon à la main, sa dégaine d'ancien Spahis, son Maurras à la boutonnière, responsable des gardes-messiers ; Mon oncle tôt fait vert-de-gris sous l'uniforme de la légion Charlemagne, front de l'est, Russie, Pologne, fidèle au Christ jusqu'à se laisser emmancher par la croix, jusqu'à pas voir que le chemin des balles traverse aussi les hosties distribuées par l'aumônier, avant le feu.
       Des fleurs que j'apportais il doit plus rien en rester à présent, j'y vais plus. Je suis allé leur dire, une dernière fois, mon Fléchet à la main : je vous ai aimé Bon Dieu ! Mais jamais vous répondez, le temps pourtant, à présent vous l'avez, sous les platanes malades de l'ancien cimetière. Tous quatre bien alignés dans le caveau de famille. Ramenés là, à la petite cuiller à souvenirs. Au fin bout de la vie, vos dépouilles de peineux engraissent les herbes folles, plus personne pour biner à Montreuil, plus personne pour allumer, en se redressant du rang de Légions, la Celtique de mon oncle. Plus personne pour l'écouter chanter, mieux que Sablon, un truc qui fait : Lalala lalala lala lala ... Stormy weather.
     J'y vais plus à Montreuil, mais peut-être bien que vous y vivez ? Que vous rêvez d'y vivre, comme dans ce village où vos parents mijotent au feu doux des traditions photogéniques en vous gratifiant de votre part d'ennuis ? Je ne sais pas et je m'en fous un peu à vrai dire. Montreuil c'est ce truc en plumes de paon dans le trou du cul des Philistins. Quand la revue sera passée, vous penserez à rendre le costume à l'habilleuse.

(Pour mon grand-père, Léon Dufour et ma grand-mère, Marie Alexandrine Bosch, épouse Dufour, dite Mado.) » 

 

La vie © Stéphane Boucherat La vie © Stéphane Boucherat

 

   Poète maudit ? Non. Un poète qui a dit ses mots. Pour lui, pour vous, pour nous, pour... Qui aura envie de les lire. Et si un éditeur ou une éditrice de poésie, un musicien ou une musicienne, un comédien ou une comédienne, qui passe par là et serait intéressé par un travail autour des textes de ce poète;  veuillez contacter Pascale Gardien à cette adresse: pascalegardien26@gmail.com


         Merci et un grand salut à toi Stéphane Boucherat, alias Lephauste etc.

 

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