Bord de fin

« Apporte-moi mon couteau.». Sam a détourné les yeux. Faire semblant de ne pas avoir entendu. «Je veux me finir vite. Apporte-moi mon couteau, fils.». Une voix déterminée. Comme persuadé que personne ne pouvait remettre en cause sa décision d'arrêter de souffrir. Que répondre à son père sur son lit de clinique ? Une solitude de souffrances. Un homme au bord de sa fin.

Parabellum - Noir sur Bleu ♫ [ with Lyrics ~] © AkuSaiyuki

             

         

          « On a oublié deux droits dans la Déclaration des droits de l'homme : celui de se contredire et celui de s'en aller. ». Charles Baudelaire

 

           Apporte-moi mon couteau. Sam a détourné les yeux. Faire semblant de ne pas avoir entendu. « Je veux me finir vite. Apporte-moi mon couteau, fils.». La voix de son père était calme. Celle d’un homme déterminé. Persuadé que personne ne pouvait remettre en cause sa décision de mourir. Que lui répondre ? Le vieil homme n’était pas le genre à pleurnicher à la moindre douleur. La peau tannée par des épreuves très difficiles. Son père toussa. Une quinte de toux qui parut interminable à Sam. Il se retourna. Son père avait les paupières fermées. Un rictus tordait ses lèvres. « Tu as entendu ce je t’ai dit, fils. ». Il n’en démordait pas. Même les yeux clos. Sam le dévisagea. Combien de mots les deux hommes avaient échangé en une trentaines d'années ? Très peu. Et toujours des phrases utiles. Aucune question liée de près ou de loin à l’intime. Comme pour ne pas déranger l’autre. Ne pas le contraindre à dévoiler ses ombres. Rester du côté des hommes éteignant la lumière pour chialer. Quel orgueil et pudeur à la con, pensa Sam. Conscient soudain de tous les silences entre les deux hommes. Mais trop tard. Les silences ne se comblent jamais. Ou jamais entièrement. Deux intimes étrangers. Dont un dans son extrême solitude.

           Sans ce matin d’hiver, il en saurait encore moins sur son père. « Je vais te la faire courte. Ton père a commencé à vivre à la campagne. Braconner, tuer la poule, le lièvre, le cochon, c’était son ordinaire. Puis on l’a envoyé là-bas et... Pour devenir commando-para. Pas le même bled, ni le même sang. Même moi son vieux pote, j’ai pas réussi à lui sortir les vers du nez. Imagine donc les fantômes qu’il se trimballe. En rentrant de là-bas, embrouille sur embrouille avec son vieux. Le fermier comprenait plus son fils. Parti avec un visage de jeune pétant la forme et revenu avec la nuit dans son regard. Moi aussi, je l’ai pas reconnu ton père quand on s’est croisés en ville. J’en étais ou ? Ton père a fini par claquer la porte de la ferme pour se barrer en ville. Couper les ponts avec sa famille. Trouver un boulot à l’usine. C’est là qu’il a rencontré ta mère. Le reste t’es au courant puisque t’en fais partie. Je suis pas là pour défendre mon vieux pote buté, mais… Juste que tu puisses entendre ce qu’il ne te dira jamais. C’est pas un homme de mots ton vieux. Pas un moulin à paroles comme moi. Lui se méfie de ce qui se dit. Comme de tout le reste. Même pas sûr qu’il fasse confiance au silence. Pour autant pas un monstre. Lui aussi a des larmes, de la tendresse pour sa femme, ses gosses, ses potes... Mais il a jamais eu le mode d’emploi de ces trucs-là. Bon, assez causé p’tit mec, tu prends ton sac et on se casse. Me force pas à t’en coller une. Et si un de tes collègues bouge, c’est même punition. Pas des branleurs défoncés jusqu'aux os qui vont me raconter la vie. Suis-moi. On rentre. Juste un truc avant. Dis pas à ton vieux que je suis venu te chercher. ». Un jour, après un énième frottement muet, un bras de fer de regards, Sam a fugué. Plus de quinze jours sans nouvelles. Le seul pote de son père était venu le chercher dans un squat. Au retour de Sam, son père n'a rien dit; l' assiette de Sam prête sur la table, posée depuis deux semaines. L’histoire du  pas de mots» se finissait sur un lit de clinique. Dans un silence de plus en plus lourd. Sam sentait le poids de son regard. « Bonsoir messieurs. ». L’infirmière, avec son chariot, lui a sauvé la mise. « A demain, Papa ». Le vieil homme l’a fixé sans un mot. Pour une fois que je te demande quelque chose... Il ne l’a pas dit. Mais sa phrase présente entre eux deux. Comme celles prononcées quelques instants avant. Sam est sorti.

         Rentrer tout de suite ou marcher ? Sam a descendu le boulevard. Besoin d’encaisser. La demande de son père lui embouteillait le crâne. Lui apporter ou pas son couteau ? Sa décision était prise. Hors de question. Son père devait délirer. Sans doute un des effets des médocs. Les infirmières découvrant la mare de sang… Impossible, se dit Sam. Comment aurait réagi sa sœur ou sa mère ? Sans doute qu’il ne leur aurait jamais demandé. Pour son père, un daron à l’ancienne ; ce genre de demande ne pouvait se faire que d’homme à homme. Sam s’en serait bien passé. Il grimpa dans sa bagnole et démarra. Une centaine de mètres plus loin, il fit demi-tour. Pour se rendre chez eux, de l’autre côté de la frontière. Dans la ville jumelle à la sienne. Les volets de la maison étaient fermés. « Tu as mangé ? ». La question rituelle avant même le bonjour. Avoir le ventre plein et toujours quelques pièces dans sa poche. La vieille femme, debout, attendait sa réponse. Sam a décliné l'invitation d'un hochement de tête en s'asseyant. Deux tasses sur la table. Elle s’est rassise avec un soupir. « On va sur la lune et on peut pas empêcher un homme de souffrir. C’est quoi ce monde ? À quoi ça sert tous ses progrès si on laisse les gens crever dans la souffrance. On met bien des gens dans le coma artificiel pour les maintenir en vie. Pourquoi on ferait pas la même chose pour les malades qui sont en fin de vie. Leur offrir un dernier sommeil au lieu de rien faire et les laisser se tordre de douleur dans un lit. Tous ces hommes qui font les lois ont jamais vu quelqu’un mourir. Et ils oublient qu’un jour ce sera leur tour. Je… ». Elle était assise dans la pénombre. Sans cesse à remplir leurs tasses de café. Toujours un thermos rempli au cas-ou comme elle disait avec un sourire. Le sourire d’une femme peu bavarde. Sam avait hérité de leur avarice de mots. Au grand dam de sa compagne et de leurs amis. Digne fils du silence parental.

         Jamais Sam ne l’avait autant entendu parler. Très vite. Comme par peur d’être interrompu. Le barrage de silence avait explosé sous les flots continus de phrases retenues depuis son enfance. Une femme en colère. Elle d’habitude très réservée dans ses opinions. Une éviteuse de conflits. « Ton père en chie vraiment. Je le sais. Le toubib m’a dit que son corps résiste. Et que ça peut durer pas mal de temps. Les médocs le calment juste un peu. Entre deux douleurs insoutenables.Je suis presque à plus vouloir aller le voir. Plus possible de le regarder souffrir comme ça sans rien faire. Le toubib et l’infirmière m’ont dit qu’il allait mourir. C’était sûr. Pourquoi alors ils l’aident pas alors à partir direct ? Je comprends rien. Les croyants ont bien leur extrême-onction. C’est bien un acte pour soulager les mourants. Sûrement pas pour ton père qui avait que deux religions : les courses et le loto. Sa foi l’a jamais fait gagner. ». Elle a un petit rire. Mais très vite, son visage se referme. « Pourquoi y aurait pas une extrême-onction de la médecine ? Que les croyants à pouvoir être soulagés sur le seuil de la mort ? Ça sert à rien de parler. On y peut rien. Sauf si tu as du pognon pour aller te finir en Suisse ou ailleurs. Pas les riens comme nous qui décidons de leur fin. Déjà qu’on décide pas beaucoup de notre vie. Juste bon à trimer comme des esclaves et crever dans la douleur. Puis rideau. » Sam a jeté un coup d’œil discret à sa montre. « Rentre. Ils t’attendent pour manger. ». Il a fini sa tasse de café. Elle s’est levée. Des bruits de vaisselle et un dos dans la cuisine. Sam est resté sans bouger à la regarder. Puis il est allé dans la chambre de son père. Dans un but précis. Sam savait où il se trouvait. « L'empêcher aussi à 80 ans de boire se serait le tuer de suite. Mais faut qu’il arrête la cigarette. Il n’ a plus qu’une corde vocale. Et l’autre en sale état. S’il continue de fumer, c’est… Ce sera très vite la fin.». Les propos du chirurgien l’ayant opéré du larynx. Il a cessé de fumer. En tout cas officiellement, pour son épouse et leur médecin généraliste. De temps en temps, le père et le fils s’en grillaient une ou plusieurs ensemble. Leurs bouffées de fumée en guise de dialogue. Son dernier paquet de clope se trouvait à sa place habituelle. Dans la poche d’une de ses vestes.

      Ses narines n’étaient pas dupes. Elle a tout de suite senti l’odeur de clope. Tous deux avaient arrêté ensemble au début de sa grossesse. Elle a haussé les épaules. " Tu en a une pour moi". Ils ont fumé tous les deux sur le balcon.  Échangeant des banalités cache-tristesse.  Puis il ont mangé tous les trois. Leur fils se doutait-il de ce qui se passait ? La fin d’un grand-père l’arrosant de tonnes de bonbons les rares fois où il le voyait. Se contentant de regarder son petit-fils. Un sourire en coin. Malgré leurs efforts de camouflage, le gamin s’était sans doute rendu compte d’un changement dans les regards et gestes de ses parents. Sûrement pour cette raison qu'il n'a pas tenter de rogner du temps à table. Comme tous les soirs, le brossage de dents et au lit à 20HOO. À attendre son histoire du soir. Qui s’y collerait ? La question se posait rarement. Sam détestait ça. Contrairement à elle. Un cliché peut-être: il préférait taper dans un ballon avec son fils que s’asseoir dans sa chambre un livre jeunesse à la main. Et elle, portée sur la natation et la gym, détestait le foot et le vélo. Pourquoi se priver de partager leurs plaisirs respectifs ?

    Impossible de dormir. Sam s’est levé sans faire de bruit. Elle dormait. Son livre ouvert sur la tranche, en suspens jusqu’au lendemain. Il a entrouvert la porte de la chambre de son fils. Pour écouter un souffle de quatre ans. Il serrait une peluche contre son ventre. À quelques kilomètres d’une autre chambre. Et d’un souffle finissant. Il a refermé doucement la porte. Avant de s’affaler sur le canapé. Zappant d’image en image pour s’anesthésier. En vain. Il a fini par s’habiller et quitter l’appartement. Pour passer une partie de la nuit dehors. Cabotant de bar en bar. Pas ses habituels. Nulle envie de parler et boire des coups à rallonges. Besoin de réfléchir. Sans la moindre goutte d’alcool. Raconter à sa compagne la  dernière volonté de son père ? En parler à sa mère, sa frangine, pour ne pas porter seul l'ultime demande d’une boule de souffrance ? Celle d’un être ne pouvant plus supporter la douleur. Si forte qu’il avait décidé d’en finir. Ne plus se battre. Et baisser les bras à 90 ans.

      Le jour se levait sur la ville. Sam était garé face à la clinique. Plus qu’une clope dans le paquet de son père. La dernière ? Entre temps, il avait poussé la porte d’un tabac. Certains affirment qu’il n’y a jamais de hasard. Que ce sont juste des rendez-vous sur un agenda invisible. Même vision que le poète récité en école primaire. Sam n’a jamais cru à ce genre de message ou sentence balancés comme des vérités incontournables. Pareille méfiance de la psychanalyse, des religions… Un athée ne croyant ni à l’existence de Dieu ni à celle de l’inconscient. Pourtant sa première lecture d’un journal est celle de l’horoscope. Chacun ses contradictions en bandoulière, se marrait un de ses collègue écolo fier de sa dernière Audi. Ce jour-là, toutes ses certitudes sur le hasard venaient de s’effriter. Contredite sur quelques centimètres de tissu. Ses clopes et son couteau dans la même poche. D’habitude, il se trouvait sur la commode. Son couteau toujours à la même place. Prévoyait-il de mettre fin à ses jours ?

      Son couteau dans une autre poche.

NB) Cette fiction est inspirée de la réalité.  J’ai vécu cette scène avec mon père. Sur son lit de clinique. Plus qu'une boule de souffrances. Accéder à sa dernière volonté ? J’étais désemparé. Que faire ? Fort heureusement, le médecin n’était pas pour l’acharnement thérapeutique… Bien au contraire. Refusant de faire durer la douleur. Et tant mieux pour mon père et sa famille. Un grand merci à ce médecin ! Sans doute pas le seul a « abréger » les souffrances d’un patient. Pour ne pas dire un impatient d’en finir...  

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