Lettre à mes origines

Femme d’origine africaine et fière de l’être. Quelle force le jour où je me suis affirmée. « Moi, je suis une femme noire. Point barre.». Je me suis levée et j’ai pris le micro.Pour ne plus jamais le lâcher. Me libérant des chaînes les pires. Celles invisibles qu’on finit par intérioriser. Désormais je suis une femme noire libre dedans et dehors. Solide et heureuse sur mes racines.

                

           Femme d’origine africaine et fière de l’être. Chaque matin, je me le répète. Oui, je suis femme d’origine africaine. Que ça plaise ou déplaise. Personne ne pourra nier qui je suis sur la planète. Quel bonheur le jour où je me suis affirmée. Plus que du bonheur : ma force de vie. C’était, je m’en souviendrais toute ma vie, à la fac. Au début de ma première année de fac d’Histoire. Pendant une AG sur les discriminations à l’embauche des Noirs et des Arabes de banlieue. Le débat est parti aussi sur les violences policières. Qu’est-ce qui s’est passé ? Même aujourd’hui, à 54 ans, je n’arrive pas à me l’expliquer. « Moi, je suis femme noire. Point barre. ». Tout l’amphi s’est tourné vers moi. Des grappes de regards accrochées à mes lèvres. Je me suis levée et j’ai pris le micro. Pour ne plus jamais le lâcher. Ce jour où je suis devenue vraiment moi. Me libérant des chaînes les pires. Celles invisibles qu’on finit par intérioriser. Désormais je suis une femme noire libre dedans et dehors. Solide et heureuse sur mes racines.

     Finie la gamine complexée, cachée derrière une haie de cheveux, et bouffant ses phrases. Toute ma honte d’être noire et femme s’est effacée quand j’ai pris la parole. Comme si mes mots m’avait relevé et ramené dans ma propre maison que je refusais d’habiter. Je n’étais plus dans le déni, prête à être ce que j’étais et suis. Mais j’ai voulu d’abord en savoir plus. Comprendre pourquoi cette honte m’avait habité et contrainte à vouloir étouffer tout ce que j’étais à l’intérieur et d’où je venais. Les luttes pour l’émancipation des peuples opprimés, colonisés, sont devenues mon sujet d’étude. Sans oublier non plus les le combat des femmes et tous ceux discriminés. Toutes les discriminations ont des ramifications. J’ai fait des recherches et suis désormais une spécialiste internationale de ce sujet. Mais pas uniquement sur le plan théorique. Je suis de toutes les manifs et combats contre la discrimination contre nous les métèques de toutes origines. Être femme noire est une affirmation qui m’a coûté ? Parfois, mais pas si souvent. Parler rapporte plus que se taire. Une affirmation qui m’a ouvert de nombreuses portes.

     Beaucoup de points positifs après avoir clamé ma fierté d'être une femme noire. Pourquoi le cacher ? Étudiante, j’ai bénéficié d’un certain nombre d’avantages. Tout ce que je disais, même si c’était banal, revêtait une certaine importance. Mes douleurs, petites ou grandes, passaient en priorité. Pareil pour mon humour ; toutes mes blagues, même nulles, faisaient rire. Jusqu’à devenir belle ; mon miroir n’a jamais été démago. Mes notes en fac, déjà pas mauvaises, ont augmenté. « A qualités égales entre un Noir, un Arabe, et un européen dit de souche, je privilégié l’embauche du noir et de l’arabe. Le seul moyen de réparer tous les dégâts du passé et créer de l’intégration réelle. ». C’était le discours de mon premier rédacteur en chef : un journal étudiant. Nous étions au début de la discrimination positive, bien avant les débats et lois sur la parité pour les femmes. Après ma prise de parole, l’affirmation de mon identité, mes années de fac ont été très agréables. Indéniable que mes origines m’ont servi de marche-pied. Serais-je à ce niveau sans elles ? Ce n’est pas sûr du tout. Mais pour autant, j’ai travaillé jour et nuit. Les origines ne sont pas une rente de situation. Ma réussite est le fruit de ma sueur.

   Du positif qui a continué quand je suis devenue universitaire et auteur de livres. « L’attaché de presse a fait des statistiques des passages télé des auteurs maison. Tu es une de celles qui passent le plus. Le second est arabe, le troisième aussi. Elle m’a dit que les critiques, bons ou mauvais, avait tendance à choisir de promotionner en priorité les textes dits « issus des minorités ».». Jalouse ? Je ne crois pas. Nous étions très amies ; arrivées au même moment dans la maison. Une excellente auteure. C’est normal qu’elle veuille vendre plus. Mais pas de ma faute si la télé et les autres médias préféraient la couleur métèque. À vrai dire, je n’y croyais pas au constat de l’attachée de presse. Une connerie pour minimiser la qualité du travail des métèques. « Je te propose un truc.». Elle a tout de suite accepté. Nos éditeurs nous ont suivis aussi. Elle et moi écrivions des romans sur le même genre de thèmes : les déclassés du monde moderne ou des fresques historiques. Nous avons écrit un livre à quatre mains deux livres. L’histoire d’un noir français rêvant de sa tour HLM de devenir astronaute. Deux romans sur le même thème et avec quasiment la même histoire. Mais l’un bien écrit et l’autre truffé de poncifs, d’inexactitudes et de pas mal de mièvrerie. Un bon roman et un autre très moyen pour ne pas dire nul. J’ai signé de mon nom le mauvais et elle le bon. L’attaché de presse avait raison. Six mois plus tard, ma copine a eu les dents longues et voulu faire le buzz en dévoilant l’affaire. Elle a eu quelques télés et radio avant de retomber dans l’oubli. Avec en plus la perte de son éditrice. Disparue des radars de l’édition.

   L’impression de me voir avant mon affirmation de femme noire. Ma meilleure étudiante, ultra-brillante sur les devoirs écrits, ne disaient pas un mot. Le visage caché derrière sa chevelure brune. Une jeune noire sans doute habitée par la honte et la sensation d’illégitimité. J’ai décidé de lui donner confiance en elle. Tout à commencé par une invitation à dîner dans un restaurant de la ville. Pas n’importe lequel: celui des notables.« Ici, c’est autant chez toi que chez eux.». Le travail de remise en confiance en elle venait de débuter. Elle progressa très vite. Je lui ai fait rencontrer énormément de gens. Des rencontres qu’une petite étudiante lambda n’aurait pas eues. Je l’avais même fait passer dans une émission grand public pour qu’elle raconte son parcours de jeune fille noire, vivant encore dans une cité, qui était arrivé jusqu’à ce niveau de culture. Intelligente et, contrairement à moi jolie, elle avait fait exploser les compteurs de pouce levés. Déjà des propositions de boulot dans les médias. J’étais fière d’elle. Une vraie battante. Mon clin d’œil à une gamine toujours en moi. Impossible de l’oublier.

   Un soir, je venais de finir mon cours quand je l’ai vue se lever. Visiblement une question à poser. Je n’aimais pas beaucoup ça mais faisais exception pour quelques étudiants. Chaque fois qu’elle s’interrogeait ça offrait une démonstration brillante, bénéfique pour les autres étudiants et pour moi aussi, qui puisait à ce nouveau regard sur les problématiques que je creusais depuis très longtemps. Parfois le nez trop dans le guidon. C'est pas mal aussi d’être déboulonnée par ses propres étudiants. Je lui ai donné la parole. « Vous nous avez suggéré de lire La société du spectacle de Guy pour comprendre certains mécanismes en cours et passé. J’ai dévoré ce livre qui m’a passionné. Mais il a généré chez moi un certain nombre d’ interrogations.». J’ai affiché un large sourire. Elle allait sans doute encore nous étonner et susciter de la réflexion. « La société du spectacle dont parle Guy Debord continue encore. Mais elle s’est adaptée. Elle a des masques d’Arabes, de Noirs, de femmes, d’homo, de transgenres… Pourquoi ? Parce qu’ils sont plus difficilement attaquables que les anciens de la société du spectacle blanc et patriarcal. Pourquoi moins facilement critiquables ? Par peur d’être taxé de racisme, sexisme, homophobie, et autres coupe-arguments. De nouveaux masques parfaits à agiter dans une période où les blancs culpabilisent sur le passé colonial. Une culpabilité que je trouve pour ma part nécessaire pour avancer mais c'est un autre débat. Bref, le  but du spectacle est le même : la diversion. Nous diviser pour que les mêmes, peu importe leur couleur, leur sexe, leur sexualité, leurs origines ethniques ou sociales, règnent en haut de la pyramide. Juste la reproduction d’un même système avec plus de couleurs et femmes aux étages supérieurs. Mais la même couleur pour tous en bas: pauvre. ». Un silence a suivi ses propos. Des regards fort surpris et troublés.

    L'amphi attendait ma réponse. J'ai rouvert mon micro. « Certes, mais c’est un peu court et léger comme explication. Pour ne pas dire tiré par les cheveux. Que vient faire Guy Debord dans cette histoire ? On le met souvent à n'importe quelle sauce. Mais je ne suis jamais contre la provocation, importante quand elle a du sens. Pourriez-vous préciser votre pensée pour un éventuel débat ? ». Elle a esquissé un sourire. « Vous avez raison, c'est un peu provo mais... Bien entendu je ne dis pas qu’il ne faut pas d’animateurs radio, d’écrivains, de comiques, de journalistes, de politiques, noirs, arabes, asiatiques, issus des cités. Parmi eux, il y en a de très bons. Et c’est bien que tous ces talents y soient reconnus. On nous a tellement claqués les portes au nez. Mais, au fond, si on creuse; il ne s’agit pas d’intégrer des populations précarisées et venues d’anciennes colonies. Tout ça à mon avis, c’est de la poudre aux yeux. Il s’agit juste de coloriser l’élite sur les écrans et ailleurs. Pas de relancer un ascenseur social ou de réparer les inégalités en cours. Un discours se servant de vrais talents issus de la diversité pour faire croire que l'intégration est en cours. C’est en plus les assigner à leurs origines même au cœur leur création. Leur déniant le droit d’être d’abord artistes en reliant toujours leurs œuvres à leurs origines. Des années qu'on a droit au même spectacle des faire valoir cachant tous les autres. C'est ce discours-leurre qui m'interroge. Sans prétendre avoir raison. Peut-être que je suis à côté de la plaque. Et qu’il est nécessaire de passer par ce spectacle pour faire sauter les verrous. Qu’en pensez-vous ? ». J’ai laissé passer un silence avant de l’incendier en public. La traîtresse est repartie plus bas que terre. Elle est aujourd’hui prof d’Histoire dans un collège en ZEP. Bon courage à elle pour critiquer la société du spectacle devant ses élèves. Eux rêvent d’en être et regardent les émissions de télé-réalité où je passe : une caution intellectuelle dans un océan de boue et d’ego à rallonges. Mais moi, je ne crache pas dans la soupe. Surtout quand elle me nourrit très bien et depuis fort longtemps. Sa soupe à elle sera l’aigreur à perpétuité. Coincée dans son petit spectacle sans ambition. Jalouse de la réussite des gens issus de notre communauté. Une loosere donneuse de leçons. 

   Aujourd’hui, je repense à elle. Nombre de ses réflexions me reviennent quelques jours avant la sortie de mon dernier texte : Lettre à mes origines. Première fois que je joins une lettre personnelle à mon service de presse. Mon éditrice et la nouvelle attachée de presse ne sont pas au courant. Mon courrier sera aussi bientôt en ligne sur mon blog et ma page FB. J’ai écrit ce livre en pensant surtout à mon fils. Nulle envie qu’il découvre un jour, à court terme ou après ma mort, notre secret de famille. Même son père et mon compagnon depuis trente ans n’est pas au courant. Un secret bien bétonné. Comme vous vous en doutez et le titre l’indique, ce livre est une adresse à mes origines. Je veux leur parler les yeux dans les yeux. Un dialogue avec mes origines.

     Revenir à mes racines. Les vraies. Pas celles que j'ai inventées depuis trente six ans.Tout est faux. Je n’ai aucune origine africaine. Ma bio est un tissu de mensonges.Je suis juste un peu basanée comme nombre de gens de ma famille. Issue d’un père et une mère qui se sont rencontrés à une fête de village. Le clan maternel et paternel vivaient à une cinquantaine de kms l’un de l’autre depuis des siècles. Mon frère aîné, mort dans un accident à trente ans, avait fait des recherches généalogiques. Pour savoir pourquoi il était insulté de «tête-de-nègre». Il a réussi à remonter jusqu’aux dix septième siècle. Mes racines sont celles de paysans qui ont labouré la même terre durant des centaines d’années. Rien à voir celles africaines que je me suis attribuée. Pourquoi un tel mensonge ?

      Pour attirer l’attention sur moi. Une jeune étudiante invisible et en plus mal dans sa peau. Qui se serait intéressé à une petite étudiante blanche introvertie issue d’un lotissement de province. Avec un père artisan plombier et une mère secrétaire de mairie. Pas de quoi en faire un roman ou un film. Trop banal et pas dans l’air du temps. En plus, être blanche, même de classe populaire, me donnait souvent l’impression, à travers des regards ou conversations, d’être une nantie, pas de quoi la ramener, que des petits bobos de rien du tout disqualifiés d’emblée face aux vraies souffrances comme celles des noirs et des arabes vivant en banlieue ou dans des pays affamés et sous les bombes. Blanche et me plaindre aurait été indécent. Instinctivement, j’ai senti que me transformer en noire allait m’apporter un plus en terme d’éclairage. Les douleurs de l’exil, du déracinement, de la double culture, des combats pour s’affirmer, etc, sont plus attirants que la tristesse d’une petite fille enfermée entre un père qui s’est suicidée à l’alcool devant sa télé et une mère persuadée que sa « vraie vie » allait frapper à la porte. Difficile de faire rêver ou intéresser avec une histoire comme un encéphalogramme plat. La vie que ma mère attend encore, je me la suis inventée. Une histoire de toutes pièces.

     Une escroquerie de racines ? C’est vrai. Mais, au fil du temps, je peux affirmer que c’est un combat qui me tient à cœur. Bien sûr, certains ne s’en servent que comme d’un marche-pied, comme moi, pour avoir une bonne place ici ou là. Nous en avons un certain nombre d’exemples. Mais la majorité de celles et ceux qui luttent contre la discrimination, pour l’égalité des droits entre toutes les couleurs et sexes, sont sincères. Souvent, eux ont réellement les mains dans le cambouis des quartiers où ça chauffe. Pas comme moi et d’autres, nos enfants ; à l’abri des contrôles au faciès et bavures. Difficile pour moi d’en parler sans que ça rejaillisse négativement sur un combat légitime. Vaut mieux sans doute que je m’efface totalement. Me taire et aller me planquer. Laisser œuvrer les vrais engagés.

    Qu’est-ce qui m’a poussé à tout dévoiler dans ce livre ? Le poids qui pesait sur les épaules de mon fils de 27 ans. Il va de plus en plus mal et ne sait pas pourquoi. Que moi qui peut éclaire sa nuit intérieure. Lui a réellement une moitié de racines africaines, car son père est un noir né en Afrique. A la deuxième tentative de suicide de mon fils, je me suis dit qu’il fallait sortir du mensonge et du silence. Ce livre est pour lui. Je veux qu’il sache la vérité. Et tous les autres que j’ai escroqué. Pour me faire pardonner ma tricherie ? Non. Pourquoi alors ce livre de confessions tardives ?

   Pour une petite fille invisible.

NB: Une lettre-fiction inspirée de cet article. Une universitaire blanche s’est fait passer pour une noire pendant des années. Elle prétendait avoir des racines africaines et latino-américaines. Une femme spécialiste des cultures africaines et engagée pour le combat des noirs. Encore un peu de trouble dans notre époque de confusion.

 

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