Sur le parking

«50 euros la passe». Elle l’aurait bien étranglé. Le coq a souri, fier de sa saloperie. Avant de les surveiller de sa fenêtre. Pendant qu'elles travaillent sur le parking. Chacune passant d’un véhicule à l’autre. Au suivant ! Plaquer son patron les traitant comme des machines ? Passer ses nerfs sur les clients ? Au prochain ! Pourquoi avoir choisi ce boulot ?


  

      

         Un embouteillage de voitures sur le parking. « C’est 50 euros la passe ». Elle l’aurait volontiers étranglé. Il avait un large sourire, fier de sa saloperie du jour. Avant de les surveiller de sa fenêtre. Pendant que les filles travaillent sur le parking. Elles sont six. Chacune passant d’un véhicule à l’autre. Elle est la plus jeune. Et celle le plus en colère. Prête à se tirer. Plaquer son patron les traitant comme des machines. Même mépris de la part de certains clients. Elle et une autre collègues leur rendent bien. Les seules du groupe à passer leurs tension et fatigue sur les clients. Elle sait bien qu'ils n'y sont pour rien, eux-aussi englués dans la même toile de trouilles et de questionnements depuis des mois, mais c'est plus fort qu'elle; sa colère doit trouver un abri éphémère ou durable. Quitte à être injuste en se trompant de cible. Faut que ça sorte d'elle. Pourquoi avoir choisi ce boulot ?

  La question qu’elle se pose en fumant entre deux clients. Une cigarette déjà éteinte et rallumée plusieurs fois. Une question avec toujours la même réponse : le fric. Même si ce n'est pas la fortune. Elle en a besoin pour vivre. Prête à la fermer mais mais c'est la goutte de mépris qui fait déborder sa rage:  les faire bosser sur un parking. Avec en plus une cadence infernale. Jamais elle n’aurait pu croire qu’un parking, au bord de la nationale, puisse attirer autant de monde en si peu de temps. Tous venus pour la même raison. La plupart sont pressés. Tout devait se faire très vite. Pas de temps à perdre. Combien de pas sur ce parking ? Ils sont comptabilisés sur son Smartphone. Elle compte bien balancer les chiffres à son patron. Et un client impatient qui la ferait sortir de ses gonds.

    En colère, mais fière d’être là. Sans doute ce que ressentaient toutes ses collègues. Même si aucune d’elle n’a rêvé de se retrouver sur ce parking pour une telle tâche. Touchant des inconnus à travers la fenêtre d’une voiture. Un geste rapide. « Mettez la tête en arrière. ». Le client ou la cliente s’exécutait. Elle enfonçait le premier écouvillon dans une narine. Le visage se crispait. Elle le tournait avant de le ressortir. Avant de prendre un écouvillon neuf pour recommencer l’opération dans l’autre narine. « Vous aurez les résultats entre 24 et 72 heures. ». La voiture s’éloignait. Une nouvelle se garait.

    Des heures à faire des tests Covid à la chaine. Sans quasiment voir les visages masqués. Comme des robots en blouse blanche. Des petites mains se prenant en pleine tête toutes les colères rentrées. De celle contre le président de la République à l’agacement contre la personne qui ne démarrait pas assez vite pour leur laisser la place. Plus d’autres récriminations de toutes sortes. La plupart des regards reflètent l'incertitude de l’avenir mêlé de trouille. La trouille pour soi et ses proches. Mais, petite pépite sur la noirceur, souvent des « Merci et surtout bon courage !» et des sourires. « Tenez, c’est pour vous. ». Elle avait hésité à le prendre. « Vous inquiétez pas, c’est désinfecté. ». Un paquet de bonbons offert par une vieille femme. Dévoré très vite avec les collègues..

   Le nez comme collé à la fenêtre. Le connard doit compter ses thunes, s’agace-t-elle avant d’enfoncer l’écouvillon. Au suivant ! « Sur un rond-pont, fais comme tu sens. Désobéis à ton GPS. Pas lui qui t’indiquera « Direction Vie ». C’est la plus belle route. Même si c’est pas toujours les vacances, ma chérie. Choisis toujours « Direction Vie ». Pas toujours facile à trouver. Parfois, tu seras obligée de faire plusieurs fois le tour du rond-point. Surtout, n’oublie pas le plaisir. Même si c’est un petit plaisir. En fait, il n’y a pas de petits plaisirs: tous sont grands. Comment te dire ? Petit plaisir est grand. Bon, j’arrête avec mes conneries… Sans doute les médocs qui me font délirer. Un autre truc important ma fille : oublie pas de mettre ton clignotant. ». La devise de sa mère. Elle est morte quelques jours avant son bac. Quelle orientation choisir ? Devenir la femme médecin qui l’a consolé dans le couloir. Des bras plus forts que tous les mots et calmants. Elle a tenté la médecine. En vain. Pour se rabattre sur laborantine.

  La journée de drive-tests se termine. Il n’est pas descendu les voir une seule fois. « Ce mec est une ordure. C’est le seul gérant de la chaîne à se comporter comme ça. Les copines qui bossent sur d’autres labos me disent que ça se passe bien avec les chefs. Ils ont conscience de la folie du truc. Pas comme ce connard avec sa barbe de trois jours se la jouant Indiana Jones. Que le pognon que ça va lui rapporter qui compte. Et de bien se faire voir de ses big boss. Je regrette l’ancien gérant.». Elle aussi le regrettait. Rien à voir avec le nouveau ayant débarqué depuis deux mois. «Te tutoyer pour mieux t’entuber, c’est la devise de ce genre de mec.». Une autre collègue très en colère contre lui. Celle qui lui a soufflé une idée dans l’oreille. Pour se faire un petit plaisir. Non ma fille; il est grand.

Chacune est partie en fin de journée dans sa voiture. Elles se retrouvent dans une des rues adjacentes au labo. « Tu es sûre de toi ?». Sa collègue secoue la tête. « Puisque je te le dis. Il s’en est vanté à tout le monde en arrivant.». Elles remontent la rue. « On peut se faire repérer. ». Sa collègue pousse un soupir. « Arrête de flipper comme ça. Personne peut nous voir. ». Elle se penche et ajoute. « Tu te fais l’autre côté.». Elle fait le tour. Le cutter s’enfonce lentement dans le pneu. Elle attaque la deuxième roue. « On se tire maintenant.». Elles repartent à pas rapides. « Il va s’en souvenir de son nouveau joujou dernier cri ce coq.». Sa collègue la regarde et esquisse un sourire. «  Une p’tite bière pour oublier ce trou du cul et les trous de nez au km.». Elle acquiesce d’un sourire.

« Sûrement plus de 50  euros le pneu».

 Elles se marrent et trinquent.

NB: Cette fiction est inspirée d’une séance de test Covid sur un parking de labo dans une petite ville.  De très grandes files d'attente devant les labos. Le personnel sur le parking, des hommes et des femmes, était visiblement épuisé. Certains à bout de nerfs, entre larmes et colère. Des petites mains comme garde-barrière anti-Covid sur tout le pays. La pénibilité se lisant derrière chaque masque.

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