Mètre carré d'humanité

L’horreur a toujours une fin. Mais jamais sous sa peau. C’étaient ses dernières phrases. Comme deux intruses dans ce gros cahier. Sans lien avec tout ce qu'il avait écrit auparavant. Son écriture, de plus en plus illisible, comme une sismographe de la maladie le rongeant. La fin proche. Et plus qu'une seule idée en tête.

       

 © Marianne A © Marianne A

 

                 L’horreur a toujours une fin. Mais jamais sous sa peau. C’étaient ses dernières phrases. Comme deux intruses qui se seraient immiscées dans ce gros cahier. Rien à voir avec ce qui y était écrit. Ni avec les phrases de nombreux autres cahiers, tous bourrés à craquer de notes, qui étaient rangés dans les tiroirs d’une commode. L’écriture du dernier, de plus en plus illisible, comme une sismographe de la maladie le rongeant. C’était une sorte de registre où, malgré la brusque progression des métastases, il continuait de tout noter. Une comptabilité du moindre de ses faits et gestes. De l’achat d’une baguette, la lecture d’un livre, à un rendez-vous chez le coiffeur. Le fil de son histoire quotidienne, tissé entre des petits carreaux, depuis une quarantaine d’années. « Je n’ai pas d’héritier. J'ai décidé que... Une partie de mes économies vous reviendra. ». Sa femme de femme a failli s’étrangler. « Mais, pour ce legs, je voudrais que vous me rendiez un service. Quelque chose qui me tient beaucoup à cœur. Ça vous paraîtra sûrement bizarre pour vous. Mais d’une extrême importance pour moi.». Elle l’a interrogé du regard. Trop chargé sur le vin ou le whisky ? Il n’avait pas l’air éméché ou soûl. « Qu’est-ce que vous racontez ? Vous avez des héritiers.». Le vieil homme a secoué la tête. « Et votre nièce dont vous m’avez parlé ? ». Il a poussé un soupir. « Elle ne s’intéressait à moi que pour que je l’aide. Ce que j’ai fait durant ses études. Et ne le regrette pas. Depuis qu’elle vit avec un homme patron d’une très grosse entreprise, je ne la vois plus jamais. Elle a désormais plus de fric que moi. Si je lui lègue, ce sera son argent de poche. Et elle va le claquer en verroterie pour faire briller sa petite vitrine de notables. Mon fric, gagné à la sueur de mon front, vaut beaucoup plus que ça. Asseyez-vous pour une fois. ». Elle resta debout. « S’il vous plaît. ». Elle s’installa au bord du fauteuil. Il s’est mis à parler d’une voix déterminée. Sans hésitation. Son plan préparé dans les détails. « Je peux pas faire ça. Demandez à quelqu’un d’autre que moi. ». Elle se leva et le laissa seul dans le salon. Il afficha un air agacé. Le moteur de l’aspirateur ponctua le silence de la maison.

          Des milliers de km pour se retrouver dans un hôtel. Au cœur d’un village dont elle n’avait jamais entendu parler. « Tout vous sera payé. Du voyage à l’hébergement. Votre travail tous les jours sera bien entendu rémunéré. Pas des vacances. C’est un  travail. ». Il avait souri. « En quelque sorte un acompte sur l’héritage.». Des signes de sénilité ? Elle avait posé la question au médecin de son employeur. « Mon patient n’a plus du tout ses jambes. Contraint de rester à domicile avec son déambulateur. Mais il a toute sa tête. Certains meurent avec un cerveau toujours très performant. Ce sera son cas.». Elle était rassurée. Sans vouloir pour autant accéder à la demande du vieillard. « Vous vous promenez chaque jour dans ce village et vous filmez. L’idéal serait de voir le plus possible de visages, d’entendre des voix… Et vous m’envoyez chaque jour par mail le film du jour. Je pense que vous pourrez trouver la matière à filmer dans les bistros, au marché, au concours de boules, et dans des fêtes. Si on vous pose des questions, dites que vous faites un documentaire. Ou une autre couverture. Vous trouverez bien. Le plus facile à mon avis serait de vous faire passer pour une touriste. De toute façon, vous ne risquez pas grand chose. En plus, pas de barrage de la langue. Vous m’avez raconté avoir appris le français en France quand vous étiez serveuse pendant votre tour d’Europe ». Elle avait froncé les sourcils. « Pourquoi vous voulez que je fasse ça ?». Il avait hoché la tête. « Je ne veux pas vous le dévoiler maintenant. Votre regard ne serait pas le même si vous le saviez. Vous le saurez à votre retour. Promis. Impératif de ne jamais prononcer mon nom au village. Surtout pas.». Elle lui avait demandé quelques jours de réflexion. « C’est d’accord.». Il lui avait pris les mains. Première fois qu’il la touchait. « Merci beaucoup.». Il avait souri. Un sourire de vieux gosse.   

          Par quoi commencer ? Son employeur avait voulu lui acheter une caméra dernier cri. Plus tout un équipement de prise de son. Elle avait refusé. Plus discret et simple d’opérer avec son Smartphone. « Vous avez tout à fait raison. Cet équipement est inutile pour ce que je vous demande. Et très encombrant. Vous ne partez pas pour faire un film professionnel. Ce n’est pas votre métier, ni ce qui m’importe. L’idéal… Je sais que je radote, mais c’est important pour moi. L’idéal serait donc de pouvoir entendre les conversations, voir les visages, les maisons, les paysages… Et le ciel aussi. N’oubliez pas le ciel et le vol des oiseaux. La nature aussi. Surtout la rivière. Comme un peu, si je me promenais avec vous là-bas.». Elle a écarté le rideau. La fenêtre de sa chambre d’hôtel donnait sur la rue principale du village. Deux bistros sur une place à une cinquantaine de mètres. Sa mission débuterait là. Pour qui se faire passer ? Elle y avait réfléchi dans le train et la voiture de location. Pour ne trouver la réponse que quelques minutes avant. Une femme missionnée par un couple fortuné tombé amoureux de la région. Il l’avait envoyé en repérage. Pour humer l’atmosphère du village et visiter des propriétés à vendre. Ou trouver un terrain idéal pour leur résidence principale. Elle referma le rideau et sortit de la chambre. Pour attaquer sa mission. Une mission très bien payée. Et en plus dans un très beau site.

             Une frontière de regards pour l’accueillir au « Café des Platanes». Qui est cette inconnue débarquant hors saison touristique ? Elle a très vite expliqué le but de son voyage. La frontière s’est encore plus fermée. Encore une qui croit que le fric peut tout acheter. Devenue d’un seul coup invisible. Excepté quelques coups d’œil sur ses formes. Personne ne lui adressa la parole. Jusqu’au troisième jour ou un ado en scooter s’est fait renverser au bord de la nationale. Percuté par une camionnette. Elle a pilé et s’est précipitée sur lui. « Sans son point de pression sur la fémoral, votre fils y passait. Vous avez de la chance d’être tombé sur une ancienne infirmière. ». L’accidenté était un membre d’une des plus vieilles familles du village. Pas des notables. Plutôt des petits paysans et ouvriers dans la seule usine du coin. Mais une famille très ancrée. Son nom plusieurs fois gravé sur le Monuments aux morts. L’ado était le neveu de l’ancien maire. Du jour au lendemain, la frontière s’ouvrit. Les villageois, de tout âge, venaient bavarder avec elle. Plusieurs l’invitèrent chez eux. Certains se proposèrent de lui faire visiter la région. Notamment les coins non partagés avec les touristes lambda. L’un de ses guides était l’instit du village. Un grand randonneur érudit sur la faune et la flore. Il rentrait chez lui en ville tous les week-ends. C’était son premier poste. Le guide, au cours d’une excursion, se transforma aussi en amant. Une histoire en accéléré, mais plus forte qu’elle aurait cru. Tout lui raconter ? Elle hésita. « Notre relation sera juste une saison de notre histoire. Je le sais bien. Moi, je suis jeune père. Mes jumelles ont trois ans. Ce qu’on vit est vraiment… Superbe. Et en plus à tous points de vue. Comment te dire ? Je sais que tu repartiras dans ton pays. Et moi, je resterai ici. Avec ma compagne et mes filles. Profitons à fond de notre parenthèse. Puisqu’on sait que ça finira un jour.». Elle ne lui dévoila pas la vérité. Sans perdre une miette de leur parenthèse.

         Son employeur ne cessait de la remercier par textos. Fou de joie à la réception des films. Comme un enfant attendant la suite de l’histoire. Elle lui en envoyait plusieurs par jour. Des visages et des voix de tous âges. Chez les uns et les autres ou dans des lieux publics. Dès l’ouverture de la frontière, elle avait fait connaissance de nombre de villageois. Auréolée de son statut de sauveuse d’un jeune du village. Chacun, surtout les plus vieux, voulait raconter son histoire et celle de la région. Jamais elle n’aurait pu penser obtenir autant d’informations en si peu de temps. Sans que personne ne l’empêche de filmer. « Si ça ne tenait qu’à moi, je vous ferai citoyenne d’honneur de la ville. Vous le méritez aussi à votre façon. ». La vieillarde lui avait pris le bras. C’était l’arrière-grand-mère de l’ado. « Passez chez-moi tout à l’heure. Je vais vous dire des choses sur ce pays. Un pays où je suis née et que j’adore. Des belles choses que vous pourrez transmettre au couple de richards voulant s’installer par chez nous. Ça les rendra fiers de venir habiter ici. Mais je vous dirais aussi les choses moches. Tout n’est pas si rose. Même dans un lieu aussi beau. Mais ça ne leur racontez pas. Vaut mieux rester sur la beauté de la carte postale. Et de l’horizon. ». La vieille femme s’était maquillée et mis sur son trente et un pour l’accueillir. « Je vois que vous filmez partout. Vous pouvez le faire ici aussi. Même mon miroir se fout de mon droit à l’image. Et moi, encore, plus.». Elle a eu un petit rire. « Commençons par un petit Rosé bien frais.» Toutes deux ont passé des heures à bavarder. Surtout la vieille femme décrivant photos et journaux anciens. Elle parlait sans arrêt. Vite, très vite. Comme pour tout balancer d’un seul coup à une inconnue. Se purger du passé. Le sien et celui de son village. Sans se douter qu’elle s’adressât à autre vieillard à des milliers de km de sa maison. 

      Nul le ménage, remarqua-t-elle. Mécontente. Puis, comme à chaque fois, elle ôta ses chaussures et enfila une paire de chaussons. « Vous avez fait bon voyage ? ». Il était assis à sa place habituelle sur un fauteuil. « Oui. Très bien. Dis donc. La remplaçante ne s’est pas foulée. Tout est sale. ». Il a esquissé un sourire. « La poussière… Je dois vous avouer que c’est le cadet de mes soucis. Surtout que la poussière, c’est bientôt mon lot.». Elle a tiqué. Première fois qu’il évoquait sa fin. Elle le fouillait du regard. « Asseyez-vous.». Elle enleva son blouson avant de s’installer en face de lui. Bien au fond de son siège. « Tout d’abord merci pour votre boulot. Vraiment une très franche réussite. Je suis ravi. On se serait cru là-bas… Je… ». Son sourire s’effaça. Il se frotta la joue et s’éclaircit la gorge. Son regard s’était assombri. Il fixait un point invisible devant lui. « Je vous dois vous dire la vérité. Ce village ne m’est pas inconnu. Il m’est même très cher. Y serai-je allé si j’avais été valide ? Sans doute. Mais pas si sûr que ça. Trop peur de certains fantômes. Bref, ce mois que vous… ». Il la fixa dans les yeux. « Vous vous souvenez de cette très vieille femme qui vous a longuement parlé ? ». Elle acquiesça de la tête.

       Il détourna les yeux et pianota sur l’accoudoir du fauteuil. « Le gosse dont elle a montré la photo, c’est moi. Son mari et elle m’ont planqué sous leur toit presque deux ans. Pour que j’échappe aux nazis et camps de la mort. D’autres étaient planqués ailleurs. Partout dans le village et les environs.». Il a hoché la tête. « Si le mètre carré de terre était calculé sur le taux d’humanité, ce serait le village le plus cher du monde. Même pas abordables pour les plus riches de la planète. Il y a d’autres lieux comme ce village. Même en ce moment. Des gens qui aident aujourd’hui leur semblables fuyant la guerre et la mort. Pour moi, le… Ce village est le lieu le plus cher à mon cœur. Et à ma mémoire. Je n’oublierai jamais. ». Il a pointé l’index sur un dossier posé sur la table. « Mon héritier principal, c’est ce village.». Il a laissé passer un silence. « Et mon autre héritière, c’est vous. Le montant sera d'environs cent cinquante mille euros. ». Elle a ouvert la bouche pour parler. Il l’a arrêté d’un geste. « Ne dites pas non. Je sais qui vous êtes. Dedans, au plus profond de vous. Bon, on va pas se la jouer grande tragédie grecque. Vos 60 kilos d’humanité pèsent autant que les mètres carrés de ce village.». Elle a froncé les sourcils. « 56 kilos. J’ai pris un ou deux kilos en un mois. La rançon du resto et apéro tous les jours. ». Il a souri. « Vous allez très vite les perdre avec la traque de la poussière. Elle s’est levée. « A ce propos, j’ai du boulot. C’est vraiment dégueulasse. ». Elle gagna le cagibi. Le ronronnement de l’aspirateur commença.     

       Le vieil homme ferma les yeux.

NB: Une fiction inspirée de cet article et reportage. Le don d’un juif autrichien a Chambon sur Lignon. Le village qui l’avait accueilli et protégé des nazis. Ce même village où un éditeur de poésie a publié un petit livre en 1988. Texte qui a eu un très large lectorat après l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections de 2002. Ce livre c'est «Matin Brun». Les obscurantismes ( religieux, nationalistes....) n'ont pas dit leur dernier mot. Débarquant avec d'anciens et de nouveaux masques. Des obscurantismes plus mobiles et difficiles à cerner de nos jours ?

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