Langue de buzz

Nul besoin d'un quelconque talent pour sortir une telle phrase. On pense d’abord à une vanne caustique. Pas du tout de l'humour noir. Affirmer qu'une chanteuse a du talent, mais trop effrayante pour se produire en public. Qui a prononcé ces mots ? Un animateur semblable à certains de ses clones cathodiques. Pas pire, ni meilleur. Le banal reflet d'une laideur contemporaine ?

       

Marc Lavoine - Catherine Ringer - Qu'est ce que t'es belle (19/10/2018) © guerioli77

       

                Nul besoin d'un quelconque talent pour sortir une telle phrase . Aussi moche que stupide. Et de  plus blessante pour celle qui en est la destinataire. On pense d’abord à une blague. Du second degré. Pas du tout. Affirmer qu'une chanteuse a du talent, mais qu’elle est trop moche pour chanter ses chansons. Une femme qualifiée d'effrayante. Qu’en pensent les amateurs d'Édith Piaf ou Brigitte Fontaine ? Ni l’une ni l’autre ne ressemble en effet à Françoise Hardy ou Vanessa Paradis. Mais pour autant auraient-elles dû se contenter de chanter sous leur douche. Ne pas se produire car ne correspondant pas au canon de beauté du moment. Quel gâchis ça aurait été de ne pas voir et écouter ces chanteuses et d'autres à cause de leur physique. Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré, et d’autres chanteurs mâles, sont-ils des canons de la beauté ? Qui a prononcé ces mots  ? Un animateur pas meilleur ni pire que certains de ses clones cathodiques et des ondes. Une remarque sexiste. C’est la première réaction. Mais en fait, il a eu le même genre de remarque pour des chanteurs. Les trouvant trop laids pour interpréter leurs chansons sur scène. Donc des propos relevant de la connerie humaine. Celle dont nous avons tous une part. Certains et certaines beaucoup plus que d’autres. Mais une minorité a de l’écho. Le danger se situe là en réalité. La capacité de quelques-uns, certains sans un talent autre que de passer à l’écran, à inoculer leur virus au plus grand nombre. Capables d’influencer une foule de suiveurs. Jusqu’ à leur inoculer leur vision du monde. Un virus vu à la télé.

       Lui jeter la pierre numérique ? C’est déjà fait. Les pelotons d’exécution des réseaux sociaux s’en sont chargé. S’arrachant la peau du gibier d’écran à abattre. La nouvelle spécialité de l’époque est la lapidation à coups de clics. La battue organisée par des chasseurs et chasseuses sachant manier la langue châtiée. Contrairement à leur troupe de lapideurs et lapideuses lancées sur les traces de la nouvelle proie à travers la toile. À une autre époque, on peignait telle ou telle vitrine pour désigner la cible des impurs d’une race inférieure. Bien sûr, comparaison n’est pas raison. Nous ne sommes pas, fort heureusement, dans les années trente et au seuil d’une nuit à millions de morts. N’en déplaise à certains copains et copines sincères dont je partage les opinions et combats ; même s’il faut déboulonner (sans remettre de nouvelles statues féminisées et colorisées de pouvoir), nous ne sommes pas pendant l’esclavagisme, la ségrégation, le colonialisme, les femmes complètement écrasées, et toutes les barbaries du passé. Les mêmes, applaudissant l’avancée et le très grand progrès de l’élection d’un Président noir aux États-Unis, affirment que rien n’a changé pour les noirs. Faudrait savoir. L’élection de Barack Obama, est-elle ou pas un signe de progrès ? Toutefois, ils ont raison : rien n’a changé pour le noir pauvre. Comme en général pour tous les dominés de toutes les couleurs et sexes. Avec la femme toujours la plus écrasée de tous. Toutefois, dans tous les cas d’écrasement et humiliation systémique ou pas, il y a une similitude : la déraison latente et rampante dans les têtes. La fonte de valeurs essentielles qui nous empêchent de céder à notre cerveau reptilien. Autrement dit de savoir prendre du recul et empathiser.

     Emprunter la peau de l’autre pour voir le monde avec ses yeux. Nul besoin de prendre un billet de train ou d’avion. Juste un voyage un peu chair… Mais à la porté de tous les individus. S’il décide d’accepter de sortir d’eux pour un autre je. Un très beau voyage que de se quitter de temps. Pour mieux se retrouver . Après être devenu femme, homme, blanc, noir, jaune musulman, juif, catho, athée, homo, hétéro, Trans, de droite, de gauche, beau, moche, grand, petit, gros, maigre, lourdingue, subtil… S’approcher au plus près de l’autre pour savoir ce qu’il peut ressentir. Habiter ne serait-ce qu’un instant ses joies et réussites. Mais aussi ses ombres et fêlures. Et si l’autre fait le même voyage, ça peut permettre d’éviter pas mal de haines inutiles. Ou à minima de quiproquo. Sans évidement que tout soit parfait. La perfection est juste une cible à attendre. Pas sûr du tout que l’humanité soit capable d’atteindre le mille. Mais restons sur l’objectif à essayer d’atteindre. En tout cas ; ne plus être capable d’être l’autre est un manque. Le manque à gagner à être soi.

        Autre temps, autres outils pour l’irrationnel. Pas le seul à avoir l’impression que la déraison- loin du bel égarement des poètes – prend de plus en plus de place. Dans l'espace public et en soi. Comme si une forme d’absurdité s’émiettait en millions de doigts frustrés et vengeurs sur des claviers solitaires devant leur écran. Et qu’elle était devenue la règle. Une absurdité avec une part de haine, de désir de vengeance, et volonté de pouvoir personnel. Même parmi des individus et groupes défendant de belles et légitimes causes. Les totalitarismes ne commencent-ils pas tous par un martèlement de mots avant celui des bottes ? En vouloir à cet homme qui se lâche sans avoir tourné sept fois sa langue autour du micro ? Tout à fait son droit de ne pas trouver jolie une chanteuse . Mais est-ce une nécessité de le clamer. Reproche-t-il sa grand-mère ou son grand-père de sentir la vieillesse ? Comment réagirait-il si l’un ou l’une de ses partenaires venait critiquait la taille de son ego érectile l’antenne ? Tout peut se penser, nulle  obligation de tout dire sans filtre. Surtout quand un être peut se sentir blessé. S’est-il mis un instant dans la peau d’une moche ou d’un moche ? Cet homme n'est responsable que de ses propos. Mais pas du reste. Sans dédouaner sa responsabilité, il n'est malheureusement qu’un banal reflet d'une laideur contemporaine. L'animateur qui cache la forêt de mépris et abjections du bocal à images en temps réel. Les gestes sans pudeur ni barrière éthique d'un jeune siècle où la majorité ( toi, moi, vous) se regarde le nombril sur son écran mobile. Avec un souci essentiel : comment être repéré dans l’immense foule 2.0 ?

          La parole clash. Ne pas confondre avec la parole cash (quand elle n'est pas mise en scène par des grandes gueules cathodiques). La première ayant entre autres un but précis : le buzz. Et d’engranger tel ou tel bénéfice. Tandis que la seconde peut-être une saine colère ou coup de gueule. Parfois dénuée de sens. Sans toutefois en quête d’un gain. Si ce n'est de mettre en lumière une indignation ou une révolte. La première semble avoir de plus en plus d’adeptes. Avec en plus, çà et là, des espaces de confession publiques de grande écoute pour s’excuser. Puis une autre parole clash bouscule la précédente. À une époque, le recrutement de la Légion étrangère ouvrait 24H sur 24. Avec en plus la possibilité de changer d’identité et effacer son « sale » passé. Aujourd’hui, certaines émissions font office d’effaceuses de propos abjects. Suffit de venir s’excuser à un micro. Des excuses sincères ? L’homme qui a lâché cette phrase s’est peut-être traité de con face à son miroir. Qui n'a pas regretté un de ses propos ? Pour ma part, j’ai dit et écrit des conneries dont je ne suis pas fier. Nul n’est imperfectible. Cependant, la bêtise de bord de comptoir ou en petit cercle privé ne fait pas autant de dégâts sur une très grande échelle. Qui a sorti la pire atrocité face caméra ? Moi. Vous êtes invités pour en parler. Au suivant, à la suivante

         Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? En partie à cause de la quête effrénée de la formule choc. Plus c’est gros, plus ta queue de followers s’allonge. Quitte à s’excuser après. Mais tu auras gravi un échelon dans la visibilité. Guère un scoop d'affirmer que la forme bouffe de plus en plus le fond. Que ce soit à l'oral ou l'écrit. Le page turner est-il un tueur de pages avec fond ? Une question  qui vous met tout de suite dans le camp des contempteurs de thrillers (certains avec plus de fond que tel ou telle nombril d'encre sous couverture blanche ). Mais le papier n'est plus un grand influenceur. Revenons à l'écran.  En plus de la phrase choc, nécessaire de rajouter du rire contractuel pour paraître cool en vitrine. Le tout est lié à un appauvrissement du langage ( superbe intervention  de Regis Jauffret sur le sujet). Revenir au dico classique de l’Académie ? Quelle tristesse. Les langues étrangères, l’argot (celui de Michel Audiard ou des cités d’aujourd’hui), les termes issus des nouvelles technologies, même les émojis, ainsi que d’autres apports, sont indéniablement des sources d’enrichissement. Faut secouer les définitions et faire de la place à du sang neuf entre nos pages et ailleurs. Une langue ne doit pas être imperméable aux nouveaux mots et à son époque. De plus en plus, elle perd sa capacité à sortir de son territoire. Se frotter à des mots pouvant la secouer et même la choquer. Le grossier et vulgaire ne sont pas toujours là où l'on croit. Pourquoi la langue se laisse-t-elle trop souvent enfermer dans des cases ?

         Notamment à cause de deux courants aux antipodes. L’un confondant simplicité et simplisme. C'est le plus puissant. Et l’autre persuadé que la complexité est nécessairement compliqué. Coincés entre une certaine France Culture et autre culture de France de Touche pas mon Poste( à trois lettres près: poème.) Les deux sur le même plan ? À mon avis, le danger viendrait de ceux refusant qu’on touche leur poste. Les téléspectateurs de ce genre d’émission – à la con, comme on dit parfois entre copains- me semblent plus fragiles et manipulables. Et les animateurs plus manipulateurs. Mais qui suis-je pour me croire supérieur et persuadé de ne pas me faire manipuler par France-Inter, Libération ou Médiapart ? Important aussi de sortir de sa sphère pensante comme soi pour balayer devant ses certitudes de donneur de leçons. Le mépris et l’intolérance parfois dans la bouche de ceux qui les dénonce ? Plus facile de critiquer la laideur sous le crâne des autres que de créer de la beauté à proposer. Que faire pour enrayer cette effrayante suprématie du vide bruyant et très bien éclairé ? Vaste chantier pour chacun et chacune. Cela dit, les deux courants ont un point en commun : l’enfermement. Simplistes contre compliqués ? Une question à se poser en notre ère de chacun chez soi. Et mes draps sont plus propres que les tiens.  Ère du buzz de notre mocheté ?

    La langue et la beauté n'ont pas dit leur dernier mot.

Pour conclure, la " Beauté cachée des laids".

04 Des Laids des Laids © MrJulio1906

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