Rue du dernier rêve

Quatre-vingt-dix bougies a souffler sur le trottoir. Je suis arrivé le premier. Sans penser que ça me ferait autant d’effet. Jamais je n’aurais pu penser arriver jusqu’à cet âge. Surtout après trente ans de rue. Et un seul rêve en tête. Le dernier.

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              Quatre-vingt-dix bougies a souffler sur le trottoir. Le rendez-vous est dans moins d'une heure. Je suis arrivé le premier derrière la carcasse de l'usine.  Aussi excité qu'un gosse. Jamais je n’aurais pu imaginer arriver jusqu’à cet âge. Surtout après trente ans de rue. C’est un jeune qui a préparé la fiesta. « On s’est cotisés avec les potes. Bonne bouffe, gâteau et champ, au menu.». Il a invité six collègues de rues, ceux avec qui je m’entends bien, plus la vendeuse de journaux au tour d’un gâteau. Je ne sais pas pourquoi, mais ce gosse de vingt-huit piges a décidé de s’occuper de moi. Pourtant nos relations avaient mal débuté. Un punk avec trois chiens rencontré il y a un an dans le centre-ville. « Tu le cognes pas comme ça ton clebs ! Sinon je te fais la même chose, mec. ». Il a été surpris de la colère du vieux. Puis je lui ai expliqué que mon père avait un chenil. Depuis, il me colle tout le temps. Avec un regard protecteur sur le vieux Nono. Sans doute que je dois lui rappeler son grand-père. Il a fait plusieurs selfie de nous deux. « C’est quoi ton rêve le plus fou ? ». Sa question il y a six mois m’a laissé sans voix. Bien longtemps que je n’ai plus de rêves. Encore moins fou. Mais elle m’a fait passer une nuit blanche.

    Avec un retour sur mon passé. De ma naissance à mes soixante ans. Avant que tout ne bascule. Séparation et alcool puis la perte du boulot et de mon dernier toit. Rien d’original dans ma descente. La plupart des gars rencontrés sur le pavé ont cette trajectoire. Même si les passagers des rues et squares ont pas mal changé de profil. Nombre de roms et migrants ayant fui leur pays en guerre. De plus en plus de famille. Croiser les yeux d’un gosse de cinq ans assis sur un matelas dans la rue me tord le cœur. Je ne peux m’empêcher à mes gosses pas revus depuis exactement trente ans. Une semaine après ma première nuit passée dehors, dans ma ville natale. À deux quartiers de chez eux et leur mère. Au matin, j’ai vu passer un car. Il emmenait des gosses en sortie. Parmi mon aîné le nez à la fenêtre. M’a-t-il vu ou pas ? Toujours pas de réponse à cette question. J’ai ramassé mon sac. Pour ne plus jamais revenir.

    Quelques jours après sa question, je suis allé le voir. « Loin d’être un saint. Je ne vais pas te baratiner en te faisant croire que j’ai été un super type. Ce n’est pas le cas. Même plusieurs saloperies à mon actif. Dont des coups à la mère de mes enfants. Eux ont échappé à violence et connerie. Regretter ? Bien sûr que je regrette mes saloperies. Mais ça ne sert à rien de refaire le match. Le derrière de son histoire ne passe jamais devant. Mais je… ». Il m’a dévisagé. Très étonné que j’aligne autant de mots. Il était plutôt habitué à mes silences à rallonges. « Tu m’as demandé si j’avais un rêve fou. C'est en fait... ». Je lui ai demandé de me rouler une clope. Besoin de tabac avant de cracher le morceau. « Mon seul rêve est... Revoir mes deux gosses avant de crever. ». Il a haussé les épaules. «Pas envie de te décourager Nono, mais… Si tes gosses voulaient te revoir, ils t’auraient cherché. Laisse-tomber. ». Je l’ai fixé. Il a blêmi et regretté aussitôt sa réponse. « T’excuses pas. C’est toi qui a raison, Punky. Une connerie de vieux. Un truc impossible en plus. Je vais me pieuter. Ciao mec.  ». Je me suis éloigné de la gare. Pas très loin. Dans un endroit sans passage. Pour me mettre à l’abri des regards. Et lâcher le fleuve de mes paupières.

    Voilà les invités. Mes compagnons de rue. Punky en tête. Il dépose délicatement un carton et en sort le gâteau. « Attendez-moi !». C’est Marie la vendeuse de journaux. Plusieurs années qu’elle me laisse faire ma revue de presse. J’ai toujours été un dévoreur de journaux. Avide de savoir ce qui se passe dans le monde. Assis à l’aube dans son arrière-cour, je lisais les journaux avant de les lui redonner pour la mise en vente. Tous sont là. Punky danse d’un pied sur l’autre. Un type d’une quarantaine d’années s’approche de nous. Je ne l’ai jamais vu dans le quartier. Sans doute un flic se pointant pour nous jeter. Comme souvent. Les nouveaux habitants du quartier n'ont pas acheté les SDF en même temps que leurs baraques. Notre présence était très exotique au début. Certes un peu bruyante mais raccord avec un ancien quartier populaire. Ils venaient souvent bavarder avec nous. Avant le fleurissement des pétitions. Pour que les flics nous éloignent de leurs jardins. Un autre type sort d'une voiture.

    Punky me prend le bras.

_ Ton rêve fou est arrivé.



NB : Cette fiction est inspirée de la photo d’un vieil homme vue au détour de la toile. Avec comme légende : « Henri, 90 ans, est SDF depuis 30 ans et se trouve vers la gare de Lille Flandres... Il a un certain âge et sa dernière volonté est de revoir ses 2 enfants dont il a perdu la trace. ». La photo a été  postée il y a un an. A-t-il réalisé son dernier rêve ? Je n’en sais rien. Une fake-news ? C’est possible. Mais je n’ai pas l’impression. Combien de vieillards à la rue ?

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