Papa à la télé !

En gros plan. On ne voyait que lui. Quelques secondes pour une éternité de honte.La honte d'un gosse de 15 ans. Chialer devant l'écran ? Je m'étais retenu parce que ma petite sœur était assise à côté de moi.Elle ne l'a pas vu.Ni Maman qui était dans son bureau.Pourvu que personne m'en parle.J'avais tellement honte. Et la trouille que Murielle voit Papa à la télé.

 

        En gros plan. On voyait que lui. La caméra était passée un bref instant. Quelques secondes pour une éternité de honte. La putain de honte d'un gosse de quinze ans. Chialer devant l'écran ? Je m'étais retenu parce que ma petite sœur était assise à côté de moi. Heureusement qu'elle  l'avait pas vu. Ni Maman qui était dans son bureau. Pourvu que personne ne m'en parle. J'avais tellement honte. Et surtout la trouille que Murielle voit Papa à la télé. C'est ma meilleure copine du lycée. Papa et Maman voulaient la rencontrer. Je l'avais invitée à manger un dimanche midi. En espérant qu'elle n'ait pas assisté à la scène.

      Annuler l'invitation ? Elle tenait tant à venir chez moi. J'étais déjà allée plusieurs fois chez elle. Ses parents avaient emménagé dans une maison du centre-ville. Lui étaient prof et elle ingénieur dans une société d'aviation. Des gens très sympas qui m'avaient accueilli à bras ouverts. Son frère aîné n'était pas du tout comme eux. Il m'adressait à peine la parole. Murielle ne s'entendait pas du avec lui. Elle me disait qu'il était buté et ne pensait qu'à jouer avec son Smartphone. Je l'aimais pas mais sans en parler à Murielle. " Tu sais... Pour dimanche". Elle avait souri. " Papa a préparé un gâteau pour que je l'apporte.". J'ai tourné la tête. Comment lui expliquer que je voulais pas qu'elle vienne à la maison ?

      J'ai rien dit. L'avait-elle vu ou pas à la télé ? J'arrêtais pas de me poser la question. Me l'aurait-elle dit si elle l'avait vu ? J'ai essayé de l'interroger discrètement. Elle l'avait apparemment pas vu. Tant mieux. '' La black africaine et le fils des gardiens de cité meilleurs élèves de la classe. Je suis sûre que ça fout les boules à certains.". Elle avait raison. Je sentais bien que ça plaisait pas à deux ou trois élèves et même à un prof de maths. " Regarde ma note. J'ai deux points de moins que toi et j'ai répondu pareil.". J'en ai parlé en direct en cours. " Oui c'est vrai. Bon, exceptionnellement, je rajoute deux points.". Passé de la meilleur note à la deuxième. Il l'a refait plusieurs fois mais Murielle a refusé que je lui rebalance en cours. " On va pas se prendre la tête avec deux ou trois cons. Vaut mieux voir tous les autres.". C'était la stratégie de Murielle. Toujours à voir le bon côté des choses. Pas du tout comme moi. Une boule d'anxiété et de méfiance. " Elle est le feu et toi le glaçon.". Un de mes potes nous voyaient comme ça. Il avait pas tort. Cette fille me faisait fondre.

      Maman a couru lui ouvrir. Elle l'a tout de suite embrassée en lui disant qu'elle était très contente de la rencontrer. Papa a regardé ça de son canapé. Il regardait sa chaîne sports. Je l'observais en coin. Il a grimacé mais s'est levé pour l'accueillir. J'ai poussé un soupir de soulagement. " Mon père a fait une Tarte Tatin pour le dessert.". Papa a souri: son dessert préféré. Tout s'est super bien passé. Papa a pas sorti ses blagues à la con. Et Maman a pas sorti les albums de la famille. Mais à un moment j'ai croisé le regard de Murielle. Ses sourcils froncés. Qu'est-ce qui se passait ? Je la sentais en colère. " Je vous rends ça... Que vous avez jeté sur un joueur noir. ". Tous les yeux sur la banane sur la table. " C'est quoi cette histoire ?". Maman a ouvert des yeux ronds. Murielle s'est levée. " Parfaite votre imitation du cri du singe. Vous devriez faire du théâtre.". Première fois que je la voyais en colère. Papa savait plus où se foutre. La tête baissée. Il s'est excusé. Sa voix tremblait. Je lui ai gueulé dessus.

      Papa sera bientôt grand-père." Faut l'inscrire au foot très jeune. Et si ça vous emmerde de vous lever le dimanche matin c'est moi qui l’emmènerait au stade." Que s'était-il passé dans la tête de Papa ? Murielle avait accepté ses excuses. Sans remettre cette histoire sur le tapis. " Je vais pas ressasser cette histoire. Ça sert à rien. Que ton père qui peut essayer de faire quelque chose de l'intérieur. Pareil pour mon frère qui jamais supporté son beau-frère blanc. ". Elle avait définitivement tracé un trait. Papa et moi on en a jamais reparlé. Sauf une fois, dix ans après, le jour où je leur ai annoncé que Murielle était enceinte. " Comment te dire... Cette merde, fiston, je l'ai encore en moi. Pas un truc qui se barre d'un claquement de doigts. Mais je sais que c'est vraiment une connerie. La connerie héritée de mes vieux et d'autres autour de moi quand j'étais gosse. Pourquoi on aurait pas le droit de changer ? Pourvu que ce soit un p'tit gars ". J'ai souri. Lui aussi. Un large sourire.

   La banane du futur Papy.

NB:   Une fiction inspiré des saloperies de certains supporters sur les joueurs noirs. Certains blancs, aux stades et ailleurs, dans tous les milieux, ont un cerveau encore trop colonisé par de vieilles images. Des visions et clichés notamment  sur les noirs qu'ils ont du mal à évacuer de leur esprit. Bien que quelques-uns leur rappellent en faisant toutefois attention à ne pas amalgamer à l'envers. La réalité est souvent moins jolie que la fin de cette histoire. Mais envie pour une fois d'une fiction avec un dénouement positif.  Sans me leurrer sur la réalité. Faudra  beaucoup de pain sur la planche pour combattre la haine de l'autre ( noir, arabe, juif, rom, femme, homo, etc) dans toutes ses expressions. .

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