Mouloud Akkouche
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Billet de blog 9 déc. 2022

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Stage de silence

Sa décision est prise. En parler de vive voix à son fils ? Elle a essayé à plusieurs reprises. Sans y parvenir. Peur de le voir en larmes ? Ses mots, seront-ils les bons ? Réussira-t-elle à les dire ? Inquiète de ses propres larmes ? Elle a renoncé. Préférant lui écrire un mail. Comment réagira son fils ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Georges Brassens "Supplique pour être enterré à la plage de Sète" | Archive INA © Ina Chansons

      Une boite de capotes ouverte sur la table de la cuisine. La vie continue, sourit-elle. Ils l’ont oublié avant d’aller se coucher. D’habitude, son fils est très pudique, pas du genre à étaler son intimité. Qu'elle soit sexuelle ou non. Lui et son copain sont rentrés tard. Revenus d’un concert. « Génial les capotes gratos. Faut en profiter à donfe jusqu’à 25 ans. ». La voix de son copain est très forte. Elle entendait leurs rires. Ils se sont fait un repas. Avec un filet de musique. Elle était allongée dans sa chambre à l’étage. La pièce éclairée par la lumière tamisée de la lampe de chevet. Plusieurs nuits assise dans son lit à pianoter sur sa tablette. Une lettre-mail adressée à son fils.

Lui en parler de vive voix ? Elle a essayé à plusieurs reprises. Chaque fois sans y parvenir. Peur de le voir fondre en larmes ? Ses mots, seront-ils les bons ? Réussira-t-elle à les dire ? Des questions qui tournaient en boucle jours et nuits. Inquiète de ses propres larmes ? Elle a fini par renoncer à lui parler les yeux dans les yeux. Préférant lui écrire un mail. Plus d’une semaine qu’elle est dessus. Sans cesse à le corriger. Coincée entre l’appréhension de trop en dire où pas assez. Comment faire en sorte qu’il soit le moins perturbé possible par sa décision ? Inquiète aussi qu’il veuille la convaincre de renoncer. Peine perdue d’avance.« Mon corps n’appartient ni aux hommes ni à Dieu. Mais libres aux femmes et aux hommes de penser différemment. Et d'accepter de souffrir. Je ne parle qu’en mon nom. On ne choisit pas sa naissance. Mais on peut choisir sa fin. Mon corps m’appartient, ma douleur aussi. Et c’est à moi de décider du moment de mon départ. ». Sa réponse à un internaute n’ayant pas apprécié l’un de ses tweets. Déterminée. Même son fils ne la fera pas changer d’avis.

Son plus vieux copain est médecin. Il a toujours refusé de la soigner. Ni aucun de ses proches. « Sois franc. Dis-moi exactement comment ça va se passer les prochains mois. ». Il avait d’abord botté en touche. Noyant entre autres sa demande dans un jargon technique. Elle avait insisté. Jusqu’à ce qu’il lui décrive comment allait se dérouler sa fin annoncée. « Merci de ta franchise. J’en avais besoin. Savoir pour prévoir. ». Elle l’avait regardé droit dans les yeux. « Tu te souviens quand on s’est retrouvés tous les cinq dans la maison de mes parents. Notre bande depuis le collège. Ce soir-là, on s’était jurés de…». Il avait haussé les épaules. « De toujours être là dans les cas durs. ». Elle avait très présente auprès de lui quand sa compagne l’avait plaqué. L’hébergeant pendant une année. « Je voudrais que tu m’aides. En tant que mon plus vieux pote. Mon meilleur ami. Pas qu’une aide comme ami. J’aimerais que… C’est important. Que toi sur qui je peux compter. Je.. Ton aide en tant que médecin. ». Il avait tout de suite compris. Hors de question d’accepter.

Elle avait fini par le convaincre. « Ingestion auto-administrée de barbiturique. Tu mourras lentement d’une asphyxie due à une dépression cardiorespiratoire.». Il lui avait tout expliqué. En insistant sur le fait qu’elle ne fasse pas de prosélytisme sur cette manière de finir sa vie. « Je suis contre la souffrance. Surtout quand on peut s’en passer. Mais… Il faut que ce soit vraiment bien encadré sur le plan médical. Sinon, on va assister à des dérives. Des charlatans, faiseurs de fric, vont se déclarer «  gourou de fin de vie » et faire ça à la chaîne. Sûr que certains vont voir le marché ultra juteux. Le choix de sa fin de vie doit être possible. Mais pas dans n’importe quelles conditions. Et à n’importe quel prix. Je crois que… ». Il avait secoué la tête. « Je vais être sincère et… Ça me fait chier de… Ce n’est pas facile de… Si ce n’était pas toi et que ce n’était pas si dur de choisir sa fin de vie, je ne l’aurais pas fait. Bon, trêve de blabla. J’ai accepté et assume. ». Elle lui avait pris la main. «  Le règlement avec une bonne caisse de pinard, ça te va ? ». Il l’avait dévisagée. «  Ouais, mais je veux un acompte en liquide aujourd’hui. ». Elle avait ouvert une bouteille.

Tout était prêt. Le lieu choisi était la maison où les cinq copains d’enfance avaient fait leur serment. Elle en avait hérité. La petite bicoque de son grand-père pêcheur. Elle y avait passé tous les étés avec ses grands-parents. Présente aux derniers instants de sa grand-mère. Elle avait onze ans. Première fois qu’elle voyait un mort. Le visage de sa grand-mère avait changé. Presque une autre femme. La mort efface la colère ?  s’était-elle demandé. Immobile devant  le corps de sa grand-mère.Une petite fille très en colère ce jour d'été. Contre la main invisible qui lui avait volé sa grand-mère. Jamais avant ce jour elle n'avait vu les larmes de son grand-père. Elle l'avait pris dans les bras.  Le vieux pêcheur inconsolable.

Elle relit les dernières phrases. « Voilà. Tu sais tout. J’aimerais qu’on passe quelques jours ensemble avant que je ne sois plus là physiquement. Dans la maison de mes grands-parents ou ailleurs. Bien sûr, ce n’est pas une obligation. Juste pour se parler un peu, de la pluie et du beau temps, ne pas laisser une conversation en suspens comme on pense souvent après une disparition. Même s’il y aura toujours des regrets de ne pas avoir dit ceci ou cela. On pourra aussi partager des silences. Ce sera dur pour moi, mais, promis ; je ferai un effort. Quelques jours pour s’aimer encore. Faire un plein de bon moments à réchauffer quand tu le souhaiteras. Accepte que si tu le souhaites vraiment au fond de toi. Surtout pas par pitié. Si tu refuses, je ne t’en voudrai pas. Voilà ce que je voulais te dire. Sans doute avec des tonnes de maladresses. Mais du fond du cœur de ta mère qui t’aime. ». Elle avait envoyé le mail dans la nuit.

Ses trois derniers jours avec son homme. Ils faisaient toits séparés depuis quatre années. Dans la même ville. Le dernier homme de sa vie. Il était contre sa décision. Sans insister pour lui faire changer d’avis, ni la culpabiliser. Respectant son choix, et même prêt à lui apporter aide et soutien. «On passera des heures au lit. Face à la fenêtre donnant sur le port. J’ai envie de jouir encore. Même si ce ne sera peut-être pas possible. Mais je veux toucher ta peau. Et que tu me caresses, partout. ". Elle avait haussé les épaules. Reprenant son souffle. Pas une fois, il ne l'avait interrompu. « Si on a le temps et que je peux marcher, on ira s’asseoir face au port. Là où mon grand-père s’est assis tous les jours. Même sous la pluie. À murmurer des mots confiés au vent. Je sais à qui il parlait. À un visage sans colère qui flottait sur l’horizon. Si quelqu’un veut me parler un jour, le parloir - pourquoi ce beau mot est dédié à la prison ?- c’est sur ce banc de pierre. Pour une fois, tout le monde pourra en placer une. Je ne couperai plus la parole à quiconque. Ni à me foutre en rogne pour rien. Je serai en quelque sorte en stage de silence. Une éternité pour apprendre à écouter l’autre. Et y a du boulot. Pas sûre de réussir mon concours de silence.». Elle avait souri. Un sourire vite effacé par un rictus de souffrance.

Le portail d’entrée grince. Elle se redresse dans le lit. Son fils vient de partir à la fac. Elle jette un coup d’œil à sa tablette. Il n’a pas répondu à son mail. Elle le relit. Trop long ? Trop court ? Son insatisfaction chronique, toujours, présente. Sans doute une des raisons de ne jamais avoir terminé «  le roman de sa vie ». Elle l’avait commencé à treize ans. Rares les années où elle ne s’y remettait pas : quelques lignes aussitôt raturées, avant qu’elle ne soit happée par une «  urgence  quotidienne » en se promettant d’y revenir. Une femme insatisfaite sur nombre de choses de la vie.

Surtout de ses histoires d’amour ; tellement tatillonne, possessive, intransigeante, que tous ses compagnons partaient, avec plus moins d’élégance. Le dernier plus patient que les précédents ? Elle avait mis de l’eau dans ses exigences ? Indéniable que le temps et surtout la maladie l’avait adouci ; consciente du temps qu’elle perdait et faisait perdre aux autres en querelles inutiles. Mais complètement satisfaite dans son boulot de prof de gym, la relation avec son fils, et ses fidèles amitiés. Satisfaite aussi sur le sexe.  Et la cuisine. « Au moins, je vais quitter la table en ayant bien profité. Même si je me suis beaucoup plainte de mon sort.  Une chieuse jamais contente. C’est sûr que j’aurais préféré rester attablée. Profiter du menu du jour le plus longtemps possible. Mais si heureuse d’avoir profité de ma table. » Un message adressé à une vieille copine. La seule avec qui elle s’était fâchée. Perdue de vue à cause d’une histoire de mec. Son mail resté sans réponse.

Elle se lève en grimaçant. La sortie du lit est de plus en plus difficile. Chaque pas lui coûte. Un passage par la salle de bains. Rouge à lèvres et fond de teint pour donner le change. Je maquille mon crabe, avait-elle ironisé un matin. « Pas du tout drôle, Maman. ». Il avait pris son sac et était parti en cours. La laissant seule dans la cuisine. Elle avait regretté son ironie. Prenant d’un seul coup la mesure de l’inquiétude de son fils. Tellement centrée sur sa souffrance qu’elle avait fini par ne plus le voir. Ne pouvant imaginer ce qu’il vivait à l’intérieur de lui. Sa douleur muette.

La descente de l’escalier est laborieuse. Agrippée à la rampe par peur de trébucher à nouveau. Son fils a préparé la table du petit-déjeuner. Une attention depuis qu’il a appris pour sa maladie. Elle avait tenu à ne rien lui cacher. Toujours prête à répondre à des questions qu’il ne posait jamais. Se contentant de regards, de sourires, de gestes. Sans excès de mots. Contrairement à sa mère, un taiseux, le fils. Elle se laisse tomber sur la chaise en soupirant.

Il avait posé un coussin dessus. « Merci Maman de pas me cacher la vérité. Personne ne connaît mieux ta souffrance que ton corps. C’est lui qui parle à travers tes mots. Que toi à savoir ce qui est le mieux pour toi. Ça fait longtemps qu’on est pas allés ensemble à la mer. J’emprunterai le bateau du voisin. On emportera des fruits de mer et du blanc au large. Ce sera bien. Parce que c’est ta décision. Et parce que ce sera bien.». Elle repose la feuille de papier. Une lumière humide dans les yeux. Rassurée. Elle se sert un café.

Prête à sa traversée.

NB : Une fiction inspirée d'un reportage sur la fin de vie entendu sur les ondes matinales de France-Inter. Une convention  est dédiée aujourd'hui à ce sujet. Les débats continuent. La souffrance de certains êtres aussi…  Quelles seront les meilleures solutions pour les individus voulant choisir leur fin de vie?

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