Soleil sous le tapis

Ladroite pousse la porte de la salle de restauration. Pour sa pause déjeuner. Plusieurs hommes sont déjà attablés. Tous travaillant à Emmaüs. Poète est le seul à manger dos à la télé allumée. D’habitude, il a la musique à fond dans ses oreilles. Fermé aux actualités et commentaires en direct par ses collègues. Ce jour-là, pas d'écouteurs. Et une nouvelle colère.

 

 © Marianne A © Marianne A

     

 

          «Je n’ai jamais cru que les hommes soient bons. Seulement qu’ils méritent d’être égaux.»

                         Jean-Claude Izzo

 

                 Ladroite pousse la porte de la salle de restauration. C’est l’heure de sa pause déjeuner. Plusieurs hommes sont attablés en silence devant une télé allumée. Tous travaillent comme lui à Emmaüs. Nous les miettes du Quatre-quarts 40, comme ironise Poète. Lui aussi en pause. C’est le seul à manger le dos à la télé. D’habitude, il a la musique à fond dans les oreilles. Fermé aux actualités et leurs commentaires en direct par ses collègues. « Bravo les gosses ! Faut qu’il démissionne. Ce mec doit dégager illico. Faut le jeter. C'est une honte. ». Bouboule, gigotant sur son siège, s’adresse aux étudiants. Comme s’il se trouvait avec eux sur un trottoir devant Sciences-Po Paris. « Quand je pense à toute cette histoire, ça me fout en rogne. Moi, un mec qui touche un gosse ; j'ai pas besoin de procès. On économise les frais de justice. Faut le buter direct. Une balle dans la tronche et c'est fini.». Bouboule devient de plus en plus rouge. Il vide d’un trait son verre d’eau et s’en ressert un autre. « Tu as raison Bouboule. Ce mec doit démissionner. Il a couvert un salopard de pédophile. Ce n’est d’ailleurs pas le seul à le savoir. Tous ceux qui savaient et n'ont rien dit pour protéger leurs intérêts sont complices. Non assistance à enfance en danger. Mais je ...». Rare que Poète évoque un fait d’actualité. Il se racle la gorge et reprend la parole toujours dos la télé. « Quelque chose me gêne aux entournures. Aucun de ces gosses n’appelle à détruire leur école. Et les autres du même genre qui contribuent à reproduire le même monde de merde. Certes, elles n’ont pas le monopole de la pourriture de notre société, mais elles y contribuent largement. Leur directeur sera remplacé. On ne va pas le pleurer. Un jour, peut-être qu’un de ces étudiants voulant le dégager le remplacera. C’est comme ça. Certes, les mœurs vont changer. Le patriarcat hétéro blanc va imploser. Plus de parités hommes-femmes, des étudiants de toutes couleurs de peaux et origines sociales, des homos, des lesbiennes, des trans… Tant mieux que ça bouge. C’est tout bénef pour eux. Un vent nouveau chez les patrons du pays et du monde. Tant mieux pour eux. Mais rien de nouveau chez nous.». Ladroite lui demande d'un geste d'y aller mollo. Il connaît la capacité de provocation de son meilleur pote. « Je préfère déranger que conforter. Tant pis si je me fais de nouveaux ennemis. Au moins, les ennemis te trahissent jamais. Surtout les meilleurs. » Toujours à chercher la petite bête. Quitte parfois à l'inventer et être de mauvaise foi. Pourtant, Ladroite l’envie. Parce que Poète a les mots. Et lui que des silences. Depuis l’âge de neuf ans.

       Sourire crispé de Poète. Se taire ou parler ?  Il se penche sur son assiette. Ferme les écoutilles le plus possible pour ne pas entendre la télé. Il relève la tête. « Ces jeunes étudiants remplaceront leurs prédécesseurs. Dans les les hautes sphères. Et nous, on aura de nouveaux Papas et Maman qui vont s’occuper de petit peuple. Nous dire ce qui est bien, ce qui n’est pas bien. Si tu es sage, que tu votes bien contre les méchants ; on te donnera quelques miettes. Honorer nos promesses et vraiment changer les conditions de vie de la majorité ? Tu en demandes trop. Déjà pas mal qu’on fasse encore des promesses. Pas aux vieux cocus de l'histoire qu'on apprend la naïveté. Pour autant le déboulonnage de l’Ancien Monde est un progrès. Nécessaire pour l’évolution. Mais ça ne changera rien pour vous les gars, ni pour vos gosses. Quelle que soit votre couleur, religion, sexe, sexualité… Toujours pareil pour nous les habitants du bas de la cascade. Et…». Poète a dû se remettre à tiser, s’inquiète Ladroite. « Vous devez penser que je dis n’importe quoi. Mon délire habituel. Depuis des décennies, certains, j’ai bien certains, des gens bien élevés et éduqués s’immiscent dans nos intimités. Certes, ils ne s'agit pas de l'horreur de la pédophilie. Ne pas tout mélanger. Stupide de parler d'inceste social... Quoi que… Ils nous tripotent les cerveaux et détruisent nos histoires en distanciel comme on dit maintenant. Et j’en passe. Nous foutant en l’air pour plus de pognon pour eux et leur famille. Que plus et encore plus qui les motive. Pas un scoop ce que je raconte. Qui, parmi vous, n’a pas envie de se lever et se casser ? J’ai toujours rêvé de me casser. Et j’y suis arrivé... à me casser de l’intérieur. ( petit rire nerveux) Indéniable qu’il y a de très belles avancées en ce moment. Faut pas cracher dessus. Le monde est en train de changer. Mais sans nous et ceux comme nous. Sûr que ça ne plaira pas ce que je dis, mais je le pense. Oui, je suis extrémiste. Populiste et complotiste si ça vous chante. Vous pouvez me rajouter la rage et me noyer pour cause de mauvaises pensées. Des pensées qui ne sont que les miennes. . Les fous les plus dangereux ne sont pas en HP. Ils sont à la Maison Blanche et partout sur la planète. Je revendique le droit d'être barge dans une époque plus folle que la folie. Oui, j’ai tort. Mais j’ai plus que ça comme arme : avoir tort. . ». Caillera ricane. « N'importe quoi ton discours, Man. T’es juste un gros jaloux. Tu voudrais être à leur place. T’as autant de choses qu’eux dans la tronche et t’es avec nous comme une baltringue. Tu remplis tes cahiers de poèmes que personne lit. Tu veux que personne les lise. À quoi ça sert de les écrire alors ? T'es comme nous. Sauf que toi, tu pouvais être de l'autre côté. Tout en haut de la cascade. Pour ça que t'es jaloux d'eux. Tu sais que critiquer. Sans rien apporter. T'es inutile, comme nous. ». Poète grimace un sourire. « Toi, tu seras toujours un esclave. Leur petit paillasson. Prêt à suivre n’importe quel vendeur de bagnole, de Dieu, d’idées qui puent… T’es...». Bouboule se lève d’un bond. Furieux. « Ta gueule Poète ou je t’en colle une  ! Arrête de nous emmerder avec tes blablas à la con ! ». Ladroite se lève à son tour. « On se calme les gars.». Puis il s’approche de Poète et agite son pouce comme un verre. « T’as replongé ? ». Poète le dévisage. « Ouais… Dans une putain de nouvelle colère.». Poète secoue la tête et sort en claquant la porte.. Ladroite pousse un soupir de soulagement: son pote n’a pas repris la bouteille. Bouboule s’est rassis. Il a déjà oublié la manif des étudiants de Sciences-Po. Comme tous les autres collègues, il est concentré sur le bulletin météo. Bon ou mauvais temps à venir ? Certains s'en foutent. Aimantés par la présentatrice.

      Ladroite repose sa fourchette. Le ventre trop serré pour avaler quoi que ce soit. Un gosse de neuf ans est soudain venu embouteiller son estomac. Ladroite y pensait de temps en temps. Mais jamais avec autant d’intensité. Replongé dans la petite maison familiale. Comme si les mots de Poète avaient révélé une part jamais perçue auparavant. Un soir, en rentrant de l’école, il avait découvert son père mort: pendu dans la cage d’escalier. « Mes bras serviront plus à rien. C’est foutu. Je le sais. Les gosses, bossez bien à l’école. Et vous écoutez la mère. C’est elle qui a toujours raison, même quand elle a tort. Votre daron qui vous aime. Je t’aime toi aussi ma Caille. T’as été mon soleil pendant 21 ans. L’autre dans le ciel c’est une doublure. Moi j’avais le soleil entre mes bras. Mais désolé ma Caille, j’en peux plus. Au bout du rouleau ton mec. C’est fini. Je me se sens usé. Toute la sidérurgie est en train de se péter la gueule. On leur rapporte plus assez. Y vont chercher leur pognon dans d’autre muscles. Plein de main d’œuvre le Monopoly mondial. La sueur est moins chère ailleurs. Un jour, je serai inutile. Pour vous et pour moi. Je le sais. Faites gaffe à vous. Les temps sont durs. Je crois pas en Dieu. Juste en notre histoire. La plus belle histoire du monde c’était nous. Pas refaire le match perdu. Je vous aime tous les cinq. ». Ladroite ne s’en est jamais remis. Un beau-père est venu deux ans après. Ladroite a eu une demi-sœurs. Tout se passait très bien. Le beau-père était un homme doux et très attentionné. Mais Ladroite a dévissé. Le seul des gosses à tout foirer. Une boule de nerfs ultra-violente. Avec quelques allers-retours en prison pour des vols avec violence. Que les années de boxe qui l’ont quelque peu calmé. Mais chaque fois, il retombait. Le cerveau dans les poings. Jusqu’à ce qu’il croise Poète. « Ici, t’auras un taf et un toit. Mais pas de tise. Abstinence totale sinon tu te feras dégager. C'est la règle. Je suis ici depuis quatre ans. Et ça me convient. Même si c’était pas mon rêve de gosse de finir ici. Le rêve d’aucun des collègues non plus. Voilà mec, tu sais tout de la maison. Si ça te dit… ». Poète l’avait abordé sur le parking d’un supermarché. Bientôt deux ans que Ladroite est là. Abstinent mais toujours des poussées de violence. Il a récupéré un sac de frappe. Deux fois par semaine, il donne un cours de boxe à qui veut. Que voulait dire Poète ? La mort du daron, sa violence à lui, sa dégringolade... Trop facile de dire que c’est la faute des autres, se ressaisit-il. Jamais Ladroite a accusé quelqu’un de ce qu’il a pensé et fait. Toujours à endosser ses actes. Et si Poète avait raison pour cette histoire d’inceste social ? Certains tripotent-ils à distance les histoires de vie des autres ? La corde de son père tissée dans un bureau de grands comptables ? Des questions qu’il ne s’était jamais posées avant ce jour. Les propos de Poète tournent en boucle dans sa tête. Semant le trouble. Dans la tête d'un gosse de neuf ans qui veut comprendre.

          Une foule compacte dans les allées. Celle des acheteurs du samedi. La clientèle a changé depuis la Covid. Il y a beaucoup moins de bobos et clients de la classe moyenne. Comme s’ils avaient décidé de laisser la place aux plus pauvres. Ceux qui ne peuvent aller ailleurs. « Y a plus du tout de noirs ou de blancs chez nous depuis ce virus. La couleur la plus visible est celle des yeux. Que des regards de pauvres. On les reconnaît facilement. Soit ils sont soumis, soit résignés. Ou transparents. Rarement de la haine et de la colère. Faut avoir encore de l'énergie pour ça. Avant, tu regardais les chicots de quelqu’un pour savoir si c’était un pauvre. Ça marche plus avec les masques. Il reste les chaussures. Pas vraiment… Tu peux tricher avec tous les vêtements. Jamais avec les yeux. Dire que j’ai un putain de regard comme ça ! C'est sûr. Content que mes gosses me voient pas avec ce regard.». Doigtsdor ne rêve que de rouvrir un garage, avec spécialité de vieilles bagnoles. Ladroite l’avait écouté en repensant à la scène vécue une semaine avant. « T’es le meilleur Papa que je rêvais. ». Un homme et une petite fille de dos dans les rayons de vente de jouets. Le père et la fille portaient un bonnet enfoncé jusqu’à la nuque. Ladroite affichait un large sourire. Une pépite d’un seul coup dans le magasin. Quelques mots d’une petite fille avaient effacé toutes les nuits dans les regards passagers. Les suivre et leur demander un selfie ? Jamais il ne l’avait fait avec les stars quand il travaillait pour une boite de protection. Ne supportant pas ses collègues quémandant des miettes de lumière d’un people. Sans doute une part d’ orgueil parental en héritage. Pour une fois, il avait envie de tirer un peu de lumière à lui : l’éclairage d’une petite fille et de son père. Qu’auraient-ils pensé de sa demande ? Qui est ce type au nez écrasé voulant être pris en photo avec nous ? Il avait renoncé. Se contentant des mots de la petite fille et de leur belle silhouette. Il n’en a parlé qu’à Poète. Inquiet de sa réaction. Allait-il tout décortiquer comme à chaque fois ? Dépiauter chaque mot et la situation pour finir encore par s’en prendre à ces salauds invisibles ? Poète avait hoché la tête. « Sûr que le père venait de céder à des chantages de la gamine. Elle le remerciait juste d’un achat. ». Ladroite avait froncé les sourcils. Déçu. « Fais pas la tronche. Je déconne.». Les yeux de Poète embués de larmes. « Les mots de cette gosse, c’est… c’est… un cadeau là.». Il avait tapoté contre sa poitrine et expliqué ne pas avoir revu sa fille depuis vingt-six ans. Elle avait cinq ans. « J’ai jamais touché la petite. Mais sa mère a pris sévère. Un bourrin qui pensait qu’avec ses poings. Ma femme a eu raison de se tirer. On ne vit pas avec un connard comme moi. ». La seule confidence de Poète sur son passé. Dévoilant sa blessure centrale.

        Ladroite sillonne les allées en regardant à droite et à gauche, Avec quelques autres, il se charge de la sécurité les jours d’affluence. Le reste du temps, il tourne d’un poste à l’autre. Avec une préférence pour la conduite des camionnettes et la manutention. La sécurité est un bien grand mot : très peu d’incidents. Le dernier en date était avec Danseuse. Elle s’occupe d’un rayon de fringues. C’est une femme d’une quarantaine d’années. Très sportive. Elle aurait voulu être danseuse. « Faut que je nettoie tout ce que je me suis mis dans les veines et le foie. Un gros boulot de détox. ». Elle fait de la gym tous les jours. Souvent souriante comme pour éloigner les nuages sombres devant ses yeux verts. Une femme toujours élégante. Difficile en la croisant dans la rue d’imaginer qu’elle bosse ici. Certains ont tenté leur chance. En vain. Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Ni son distributeur de gifles anti-main baladeuses. Danseuse et Ladroite se sont rapprochés depuis un mois. Tout a basculé entre eux après la bagarre ayant éclaté dans le rayon de Danseuse. Plusieurs femmes se disputaient un soutien-gorge. Très vite, elles ont fini par se taper dessus. D’autres s’en sont mêlés. Les soutien-gorges volaient dans l’air. Plus d'autres fringues du rayon. Bouboule et lui sont intervenus très vite pour les séparer. Même haine dans le regard des deux femmes. Comme si tout leur ressentiment, leur frustration, leur écrasement, avait jailli d’un coup autour d’un soutien-gorge.  La honte de la brusque promiscuité contrainte de leur intimité ? Ladroite s’est mis à ranger le rayon avec Danseuse. « Jamais j’aurais pensé à un jour me retrouver à quatre pattes avec un mec à ramasser des sous-tifs deuxième ou troisième poitrine.». Tous deux ont éclaté de rire. Depuis, ils grillent pas mal de clopes ensemble. Elle en mode vaporette. « T’as une putain d’ouverture, mec. La rate pas. ». Caillera le pousse à tenter sa chance. Chaque fois le miroir de Ladroite l’en dissuade. Qui voudrait d’une telle gueule ? Préférant se contenter de fermer les yeux avec les femmes invisibles sous la douche ou ses draps. Souvent, Danseuse est la star de son orgasme en solitaire. « Salut ». Il répond d’un signe au vieux barbu qui vient tous les jours d’ouverture. Un vieil homme, en costume propre et repassé, passant des heures à fouiller dans le monticule de lunettes. Il en essaye un nombre incroyable. Regardant de près, de loin, suivant des yeux les chalands. Puis il repart sans acheter une seule paire. Avec la sienne collée sur le nez.

        Poète dans son brouillard privé à droite de l’entrée. Ladroite va le rejoindre. Mélangeant leurs brouillards en silence. « Pour ce que tu as dit tout à l’heure à Bouboule et Caillera… ». Poète hausse les épaules. « Laisse tomber. J’aurais dû la fermer. Ce sont des conneries. Tu me connais. Ces gosses, qui manifestent, y sont bien sûr pour rien. Ils ont une colère saine contre leur patron et les complices des ordures. Pas leur faute à ces gosses si ce monde est… Plutôt de la nôtre qui leur laissons une telle merde en héritage. Contreproductif de pointer comme moi le doigt sur untel ou unetelle. Aucun individu n’est responsable tout seul. C’est un système qui est responsable. Quoi qu'on parle de responsabilité individuelle pour les droits communs et les terroristes. Ce qui est normal. La main qui tue c’est la sienne. Pourquoi jamais de responsabilité individuelle pour ceux qui, en bandes organisées derrière des écrans et en bagnoles officielles, pillent la planète et détruisent les humains ? Toujours bien planqués derrière leur rôle et fonction. Aucune responsabilité individuelle en haut du sac de nœuds mondialisé ? Bon, je ne vais pas recommencer avec mes diatribes à deux balles. J’ai déjà été assez pompeux à souhait. Mais c’est comme ça : on me changera pas à soixante-huit balais. Je vais crever en colère. » Ladroite danse d’un pied sur l’autre. « Tu sais ce que tu as dit ça m’a...». « Il lui balance tout. Avec une voix à peine audible tranchant avec son physique. Poète, pour une fois, ne l’a pas interrompu. Stupéfait d’entendre plus d’une phrase de la bouche de Ladroite. « Ne cherche pas, mec. Ton premier KO, tu l’as eu à neuf balais. Le reste, c’est que la conséquence. Bouboule, Caillera, Danseuse, toi, moi… On n'est pas des ratés ou des rien comme on croit et on nous fait croire. Juste des raturés. Des cœurs raturés. Tu peux changer de page, les ratures restent.Cesser d'écrire son histoire pour autant ? Non. Continuons d'écrire nos pages. Ne laissons pas en plus le silence recouvrir nos ratures. Les ratures du silence sont les pires. ». Il lève les yeux au ciel. « Quelle est la plus belle chose qui te reste de ton vieux ? ». Ladroite hausse les épaules. « Ben… J’ai rien en tête.». Poète s’agace. « Fouille un peu. Un père ou une mère, même le pire, laisse toujours quelque chose de plus ou moins beau. Ne serait-ce qu’un truc d’un dixième de seconde. Une partie de pêche, un mot, un sourire, une cuite, une vanne, un silence unique,… ». Ladroite se concentre. « Si, y a un truc. Papa a dit une fois… Un jour, on louera une location au bord de la mer. Que pour nous. Il l’a jamais fait. Il était rentré un samedi avec des prospectus de location. On a tous regardé ensemble les baraques. Toute la famille sur le canapé à rêver. C’était vraiment super.». Poète jette son mégot d’une pichenette. « On se retrouve dans ma piaule ce soir.». Puis il retourne à son poste. Ladroite le suit des yeux. La carcasse de Poète de plus en plus plombée.

      Ladroite repousse le sac plastique sur la table. « T'es con ou quoi ? Pourquoi tu refuses ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ce fric ? 20 000 euros en liquide, c’est ce que m’a laissé Maman. Et… Le toubib m’a dit que je risque de ne pas aller jusqu’à l’été.». Il remet le sac devant Ladroite. « Loue la baraque que ton daron n'a pas pu vous louer. Et le reste du fric fais-en ce que tu veux. Moi, je n'en ai pas l’utilité ici.». Il remplit leurs verres de Coca. « Propose à Danseuse de partir avec toi. Je crois que… Danseuse serait ravie de se tirer avec toi. ». Il lui adresse un clin d’œil. « Je vais pas aller m’éclater avec le fric que ta mère a mis de côté. Ça se fait pas. Donne le à ta fille. ». Poète plisse le front. « Jamais de la vie. D’abord, je ne sais pas où elle est. Et hors de question de me radiner avec quelques billets pour m’excuser. On ne rachète pas sa violence et absence avec du fric. Je… Bon… ». Il se redresse sur son siège. « Si j’avais entendu la petite fille parler à son père, sûr que tu n’aurais pas eu ce fric. Maintenant, il est à toi. Point, barre. ». Il se lève et lui tape sur l’épaule. « Ladroite, rien de plus beau pour moi que de savoir que tu vas t’éclater au bord de la mer. Et, cerise sur le gâteau, si tu pars avec Danseuse.». Ladroite acquiesce d’un signe de tête. « On va se fêter ça.». Poète se penche sous son lit et sort une bouteille de vin. « Me fais pas la leçon jeune homme. Mes derniers p’tits plaisirs avant la sortie de piste.». Ladroite refuse le verre de rouge. « Remets-toi un Coca alors.». Ils lèvent leur verre. « A ton voyage Ladroite ! ». Ils trinquent. Poète lève le poing.

       Danseuse dégaine son Smartphone. « On se fait un p’tit selfie pour la route ! ». Elle se rapproche de Ladroite qui conduit. « Non, pas moi ! Je ne veux pas de ce truc-là. ». Elle se retourne. « Fais pas ta bêcheuse Poète.». Il secoue la tête. « Allez… C’est juste une p’tite photo. ». Poète maugrée et se penche. Sa tête entre celle de Danseuse et Ladroite. Trois sourires hésitants. Elle prend la photo et leur montre. Poète pousse un soupir. « Ces putains de selfie, c’est la mort de l’humanité. Comme les pouces levés ou descendus, les émoticônes, le buzz, les débats sans débat, la dictature du rire à tout prix... On va vraiment paraître comme des cons aux historiens des siècles prochains. La planète comme salle de jeux de l'univers. Jamais en rupture de trou noir mental. Ni de nombril ou ego numérique. On peut reconnaître quand même qu'ils sont balèzes. Chapeau bas. Ils ont réussi vraiment à tous nous transformer en gosses. On pense plus, on joue.». Danseuse secoue la tête. Mécontente. « Pourquoi t’es jamais simple Poète ? Y a pas que de la merde sous le tapis. Même s’y en a un paquet. On le sait bien tous les trois. Et bien d’autres le savent. On est lucides nous aussi. Pas une raison pour faire la compta de la merde en permanence. Comme ceux qui comptent leurs économies en boucle. Y autre chose que ça. Pourquoi tu vois jamais le soleil sous le tapis ? ». Poète se frotte les paupières. « Ouais… Je vous avais prévenu de ne pas emmener le vieux ronchon. Tant pis pour vous. À votre bord, Mister gache-joie. Avec moi, c'est garantie lune de fiel.». Danseuse éclate de rire. Elle se retourne et colle une bise sur la joue de Poète. «Mon rebelle préféré; ». Elle pianote sur son Smartphone. « Je nous mets de la musique pour la route. Tu veux quoi Poète ? ». Il se frotte la joue. « Est-ce ainsi que les hommes vivent.». Elle souffle. « T’as pas quelque chose de plus gai.». Il plisse le front. « Je veux du soleil de Bodega». Danseuse lève le pouce. « Super choix Poète mais t’as fais un mixte de deux chansons. On va mettre les deux. C’est parti pour Bodega.». Ladroite jette un coup d’œil dans le rétro. Très difficile de le convaincre de venir avec eux. Les mots de Danseuse ont été plus efficaces que les siens. Il esquisse un sourire. Le sourire d’un gosse de neuf ans en route vers une maison construite sur un canapé. Raturé à perpétuité mais prêt à remplir de nouvelles pages. Poète détourne soudain les yeux sur la vitre. Pour camoufler sa grimace de douleur. Il ouvre sa flasque de Cognac.

           Le jour est en cours de réveil. Danseuse et Ladroite quittent la plage et remontent les marches. Seule leur voiture est garée sur le parking. Ils se retournent. Leurs regards dirigés sur la mer. Une mer dans la pénombre. « J’ai adoré Ragnar le Viking. C’était ma BD préférée pendant ma jeunesse. Je rêvais d’être un Viking. Un truc à la con de l’enfance qui m’a jamais quitté. ». La souffrance devint intenable trois semaines après le départ. Poète refusait de se rendre à l’hôpital. Il leur avait soumis ses dernières volontés. « Ça peut être risqué. Vous pouvez avoir des merdes. Je ne vous oblige pas. ». Ladroite insistait pour l’emmener aux Urgences. Persuadé de pouvoir le sauver. « Tu préfères le garder encore avec nous où qu’il arrête de souffrir ? Poète est pas un gosse. Il sait comment il veut finir. On choisit pas son arrivée. Si on avait demandé mon avis, pas sûr que j’aurais accepté de débarquer. Au moins qu’on nous laisse le choix du départ.». Danseuse avait réussi à le faire changer d’avis. « Les amoureux, je vous donne mon Zippo. Pas question de le laisser rouiller au fond de l’eau. Juste un briquet classique pour allumer ma dernière clope sur la barque.». Ladroite serre le sac de toile. « Là-dedans il y a mon dernier poème. Et une lettre au cas où les poulets vous feraient chier. Il y a aussi tous mes cahiers. J’en ai gâché du papier. Pas très écolo. Vous en faites ce que vous voulez. Que des bribes d’un mec qui a rien compris au monde. Et encore moins à lui. Caillera a raison : doué pour critiquer, pas pour construire. Je crois que j’ai quand même compris un truc. Pas grand-chose, ni un scoop. J’ai compris que... La seule gagnante, c’est toujours la solitude. Trêve de blabla à l’eau de rose. Générique de fin. Aidez-moi à grimper dans mon drakkar. (petit rire) Pour mon selfie avec le néant. » Ils ont poussé la barque. Poète, allongé, leur a adressé un signe. Ils lui ont répondu. Une petite lueur dans la pénombre. « Plus les doigts pour la rouler. Donne-moi une cousue pour ma dernière.». Le petit point incandescent avalé peu à peu par l’obscurité. De plus en plus petit. Souffle lumineux d’un cœur qui s’éloigne. Danseuse blêmit. Elle se prend le menton. Ladroite ferme son poing.

      Le drakkar de Poète en flammes.

 

NB Cette fiction est inspirée d’un samedi dans un Emmaüs d'une zone industrielle. Il y avait beaucoup de monde. Surtout des familles. Gros embouteillage dans tous les rayons. Notamment  pour les vêtements et les jouets. La phrase de la petite fille n’est pas un dialogue de fiction.

 

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