Visage de neige

Un homme est assis sur un banc. Peut-être s'agit-il d'une femme. Ou un autre genre. Impossibilité d"une identification précise. Qu’elle soit de couleur ou de sexe. Beau ? Moche ? On ne le sait pas non plus. Un être sans le moindre étiquetage physique. Une couverture est posée sur son corps. Comme un sac sans visage. Et sous la neige.

 © Marianne A © Marianne A

      

             Un homme est assis sur un banc. Peut-être une femme. Ou un autre genre. Impossibilité d'une identification précise. Qu’elle soit de couleur ou de sexe. Rien non plus sur la beauté ou laideur de l’individu. Un être sans le moindre étiquetage physique. Une couverture est posée sur son corps. Comme un sac. On ne voit pas son visage. La volonté de ne pas être identifié ? Sans doute un simple geste pour se protéger des flocons. Les pelouses du square sont couvertes de neige. Pourquoi la silhouette ne bouge pas ? Étrange immobilité sous des flocons de plus en plus épais. Pourquoi ne pas s’abriter sous un abri-bus, dans le métro, sous un porche ? Seule cette silhouette a la réponse. Et ses proches qui connaissent son histoire. Les passants, accélérant le pas à cause du couvre-feu, pensent sûrement qu’il s’agit d’un ou une SDF. Autrefois, on disait clochard ou cloche. Rester figé sous la neige témoigne peut-être d’une personne en plein délire mental. Quelles fêlures et blessures d’une trajectoire ramassées sous une couverture ? Qu’a vu l’œil numérique qui s’est arrêté un instant devant ce banc ? Et nous que voyons-nous sur sa photo postée sur tweeter ? La beauté du lieu et la neige sont passées en arrière-plan. L'être sous la couverture bouffe toute la lumière. Qui est ce personnage principal ?   

          Être-barrière. Nul besoin de se tenir à distance ou lui demander de mettre son masque ou le rajuster. Voire même dénoncer cet individu dangereux aux flics pour « désordre sanitaire sur la voie publique ». Sa présence ne représente pas le moindre risque de contamination. Même en s’asseyant à quelques centimètres de lui. Peut importe donc si l’individu est porteur ou nom du virus. Puisque ses mains et sa bouche sont cachées. Même son regard est camouflé. Un être de chair et d’os sous sa nuit intime. En plein cœur de la ville-lumière. Pas un geste. Et sans le moindre contact physique avec ce qui l’entoure. Assis à la manière des gosses jouant au fantôme. Persuadés de ne pas être vus des autres. Absent au monde. Un fantôme urbain posé dans un lieu de passage.

           La nuit ne va pas tarder.  Et la neige continue de tomber . Le fantôme dormira-t-il dans ce square ? Un fonctionnaire zélé, lui collera-t-il une amende pour non-respect du couvre-feu ? Trouvera-t-il un abri ? Rêve-t-il de s’effacer à jamais sous la neige ? Et que son histoire fonde comme n'importe quel bonhomme de neige. Toujours pas la moindre réponse à toutes ces questions. Que restera-t-il de ce moment ? Une image sur la toile. Celle postée par un homme se sentant nanti de rentrer chez lui au chaud. Inquiet pour le sort de la personne sans-abri. Et de tous les autres confinés dans le froid glacial de février. S’est-il arrêté pour bavarder avec le fantôme ? La poignée de caractères du tweet ne donnent pas cette information. La couverture finira-t-elle toute blanche ?

                 Clic sur la souris.

         Très belle table à la photo d’après. Une vaste salle à manger qui laisse imaginer le reste de la bâtisse. Impression d’entrer dans un livre d’histoire. Comme si les murs, tout le décor, la présentation de la table, n’avaient pas changé depuis des siècles. Des valets en livrée attendent-ils derrière la porte de ce temps figé depuis plusieurs siècles ? Seuls les vêtements et physique des hommes attablés donnent une indication sur notre époque. Même si eux aussi semblent réifiés dans une posture datant de plusieurs décennies. Un trio de costume-cravate à table. L’embonpoint de deux d’entre eux laissent supposer un bon coup de fourchette. Ou peut-être une maladie générant du surpoids. Aucun ne porte de masques. Mais la table ronde, très grande, permet une bonne distance sanitaire. Le trio affiche un air enjoué. Mais, en regardant de plus près chaque visage, on les sent quelque peu tendus. En suspens. Comme bien souvent quand un objectif se plante devant vous. Tous trois attendent sans doute la sortie de l’appareil photo. Pour pouvoir attaquer. Et entamer leur conversation.

       Sérieuse. On ne peut qu’imaginer une conversation sérieuse. Ça ne peut pas en être autrement. En tout cas c'est ce que véhicule l' image de ceux qu’on nomme grands. Front plissé, dossier en main, ils semblent toujours en transit entre deux réunions. Préoccupé entièrement par les autres et la bonne marche du pays. En perpétuelle empathie avec la population qui leur a fait confiance. Concentré sur leur mission pour la majorité. Sur leur front plissé, est inscrit « personne très sérieuse à ne pas déranger ». Prioritaire sur le reste de la population incapable de se débrouiller sans eux. Des adultes veillant sur des millions de « grands enfants » mal élevés et ne pensant qu’à consommer et viruser son prochain. Juste une vitrine dorée ? Comédie du pouvoir ? Des escrocs de la République présents que pour leurs intérêts et ceux de leur famille ? Délinquants issus de grandes écoles ? Certains le pensent et l’affirment. Une affirmation au comptoir du coin ou sur le Net. Et pas uniquement émanant de celles et ceux qualifiés de beaufs et complotistes. D’autres, au contraire, saluent ces personnages publics au service du bien commun. Ces grands commis de l’État et capitaines d’industrie œuvrant pour tout un pays. Indéniable que première version du « tous pourris » a de plus en plus de voix. Elle est notamment illustrée par l’abstention. Sans oublier la récupération des obscurantistes identitaires et religieux s’érigeant en sauveur du peuple escroqué et affamé dans les quartiers populaires. Comment la majorité voit aujourd'hui ce trio et ceux avec qui ils partagent ce genre de tables ? Plus pour des gens sérieux au service des autres. La majorité moins crédule depuis la circulation de certaines images des officiels sur la toile ? Nombre d'indiscrétions, auparavant le monopole du Canard Enchaîne, sont désormais à disposition de tous les regards. Vérités et fake-news sur l'état de notre monde. Un état plutôt mauvais. En tout cas, une bonne table attend le trio. Et un très grand plaisir à venir. Manger à l’une des meilleures tables de France.

      Il dénoue sa cravate. La mine gênée. « Ça vous dérange que j’ouvre la fenêtre pour fumer ? ». Les deux autres acquiescent. Qui sont-ils au fait ? Contrairement au fantôme du square, on peut les identifier et les présenter. Trois individus connus dans l’espace public. L’un, le plus vu à la télé et ailleurs, est Président du Sénat. Les autres invités sont sans doute sénateurs ou proche d’un quelconque sommet public ou privé. Un trio qui pèse dans le game comme disent les jeunes. Revenons au fumeur. Il ouvre la fenêtre et allume sa cigarette. Un air très froid pénètre dans la salle à manger. « C’est superbe ! Le parc est encore plus beau.». Piqués par la curiosité, les attablés le rejoignent. Malgré le froid, tous trois restent devant la fenêtre. Fascinés. Pris par la magie de la neige mêlée au silence sur la ville. « C’est vrai que c’est très beau. On aura envie de perdre plusieurs décennies d’un coup pour en profiter. Retrouver le goût de la neige sur les doigts rougis par le froid. ». Le trio continue de s’extasier. Avec des yeux de vieux gosses enfermés dans leur déguisement officiel. « Ce moment me rappelle un jeu de bois dans un square. Maman essayait de m'en décoller, car il était plein de neige. Et moi, je me cramponnais. Sans me soucier du froid. Ni d’attraper un rhume. Si heureux dehors sous la neige. ». Des coups discrets à la porte. « Patientez un instant s’il vous plaît. Notre réunion n’est pas encore terminée. ». Un homme ou une femme en livrée derrière la porte ? Chacun, tour à tour, se met à évoquer quelques souvenirs de neige. Leurs voix chargées d’émotion. Comme décravatés et replongés ensemble en enfance. « Vous avez vu ?». Le fumeur pointe l'index sur le parc. « Mais quoi ? ». Les deux autres ne voient rien. « Mais si: là. Juste sur l’allée. Vraiment super réussi ce bonhomme de neige. Leurs trois regards posés sur le même point.

      Une silhouette de neige sur un  banc.

NB: Deux photos posées hier l’une à côte de l’autre sur un fil tweeter. Double instantané d’une journée de neige 2021. Le voyage numérique d’un banc public à une salle à manger du Sénat. Quatre personnages sur le même fil d'un jour en France.

 

 

 

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