«Barbare Palace»

«Tu ne peux quand même pas descendre dans cet hôtel de luxe ! Il appartient à un riche sultanat qui envisage de punir de peine de mort l'homosexualité et l'adultère par lapidation. On ne doit pas continuer à les engraisser.». Mon frère m’ a tout de suite mise en garde. Guère sur Internet, je n’avais pas du tout entendu parler de la polémique. Réserver une chambre ou pas ?

 

           Faut que je passe incognito. J’ai réservé sous mon nom de mariée. Pas celui de l’actrice. Personne ne doit savoir que je passe trois nuits dans cet hôtel. Mon pied à terre à chacun de mes passages à Paris. Bien longtemps que j’ai quitté la capitale. Loin du bruit et des demandes d’autographes. Pour rien au monde je ne reviendrai vivre ici. Pourtant la jeune provinciale que j’étais ne rêvais que d’habiter la ville-lumière. Synonyme de réussite. Pour redescendre au bout d’une vingtaine d’années dans ma région d’enfance. Très heureuse aujourd’hui dans ma résidence nichée dans l’arrière-pays niçois. Je n’en sors que pour des tournages. Pourquoi quitter un si beau point de vue sur la mer ? Et surtout ce silence. Un silence dont je ne peux plus me passer.

    Pourquoi avoir répondu positivement ? L’association m’a demandé d’être marraine de son congrès. Un événement d’envergure international pour lancer une grosse opération. Difficile de répondre non à la présidente de l’association. C’est une très vieille amie. La première réalisatrice qui a accepté de miser sur moi. Pourtant une actrice débutante très chiante, impatiente, et totalement inconnue. Je lui dois beaucoup. C'est une femme d’une extrême générosité. Même à quatre vingt quatre ans elle continue de lutter contre nombre d’ injustices. Moi je me contente de faire de loin en loin un chèque. Déclinant toutes les invitations à des galas de charité et autres œuvres caritatives. Trop égoïste pour m’occuper des autres. Je ne suis pas altruiste comme mon amie. Peut-être pour ça que seuls mes chats m’apprécient encore. Et mes employés tenus par le fric.

     L’association voulait me louer une chambre. Avec tous les autres invités dans un hôtel d’un arrondissement périphérique. J’ai refusé et fait croire que j’étais hébergée chez des amis. Pour venir dans cet établissement à deux pas des Champs-Élysées. Près des quais où j'aime me promener le matin. Même quand j'habitais à Paris, il m’arrivait de passer une ou deux nuits dans cet hôtel. Une des plus belles vues de Paris. C'est magique. Je ne m’en lasse pas. «Tu ne peux quand même pas descendre dans cet hôtel de luxe ! Tu sais qu'il appartient à un riche sultanat qui envisage de punir de peine de mort l'homosexualité et l'adultère par lapidation. Ces types là sont des barbares du luxe. On ne doit pas continuer à les engraisser en fréquentant leur barbare palace. ». Mon frère m’a tout de suite mise en garde. Il était très remonté. Guère sur Internet, je n’en avais pas du tout entendu parler. Un rapide passage par Google m'a donné toutes les infos sur le sujet. Mon frère avait raison. Réserver une chambre ou pas ?

     Mon boycott n’empêchera pas cet hôtel de tourner. J’ai juste pris quelques précautions. Lunettes foncées et bonnet enfoncés jusqu’aux oreilles. Impossible de me reconnaître. Même si je ne crains pas grand-chose: plus la star d’antan. Les paparazzi ont d’autres cibles. Plus de ces chasseurs d’images avec leurs gros sabots qu’il faut se méfier. Mais des smartphones anonymes. La photo a vite fait de tourner sur les réseaux sociaux. Je dois vraiment être très prudente. Plus qu’une heure pour l’ouverture du colloque. Faut que je me prépare. Mon discours est prêt.

     Une hôtesse m’attend à l’entrée de la salle des congrès. Elle me guide jusqu’à un grand auditorium. Mon amie me saute dans les bras. « Je suis super heureuse que tu sois là. Mais je n’en doutais pas un seul instant. Même de loin tu es avec nous dans nos combats.». Nous nous asseyons face à l’estrade. Que des têtes connues et que je connais. Tous très étonnés de me voir en sortie. Signes de têtes et embrassades. Avec les baratins et les sincérités habituels. Pas mécontente de m'être éloignée. Plus la force pour garder le sourire en balançant des piques cyniques. Pourtant très forte à ce jeu. N'hésitant pas écraser d'autres actrices pour avoir un rôle. Une vraie salope. Une tueuse qui a bien tiré son épingle du jeu. Jusqu’au jour où mon fils de seize ans m’a balancée en pleine gueule tout ce qu’il pensait de moi. Avant de faire une tentative de suicide. La tueuse au sourire conquérant était complètement brisée. Mon fils s’en est sorti. Il ne m’en veut plus. Ce jour là à l'hôpital, j'ai regardé mon fils plongé dans le coma. Je lui ai promis que j'allais livrer ma plus importante bataille. Contre mon égocentrisme. J'ai gagné. Mais ma colère est restée présente. Je n’ai confiance en personne. Toujours sur le qui vive. En attente de l'inévitable trahison. Ma parano a fait le vide autour de moi. L'hôtesse me désigne un siège. Je m’assois au premier rang.

     Mon amie monte à la tribune.  « Nous sommes toutes et tous très heureux de votre présence nombreuse. Notre association luttant pour le droit des femmes partout sur la planète a décidé de frapper un grand coup cette année. Nous avons d’ailleurs ici deux femmes venus témoigner de ce qu’elles avaient subi en Arabie Saoudite. Mais il y a aussi des délégations venues de nombreuses autres pays. Les femmes souffrent sur toute la planète. Un combat à mener sur tous les fronts. Même chez nous. Quitte à nous priver de nos sorties de nantis. Comme certains hôtels où il ne faut plus mettre le pieds. Je les ai moi aussi fréquenté dans une autre vie… Il faut impérativement les boycotter. Plusieurs stars très connues refusent de se rendre dans les palaces appartenant aux ennemis des femmes et des homosexuels. Je tiens à saluer leur geste. ». Applaudissements. J’imite les autres. Honteuse. Je baisse peu à peu les yeux. Comme si tout le monde voyait ma chambre d’hôtel dans mon regard. Complice des barbares qui sont propriétaires de mon hôtel préféré à Paris.

      Mon amie me demande de la rejoindre. Je me lève. Toute la salle applaudit. Je m’approche du micro.

    «Bonsoir à toutes et tous. Je suis très fière d’être la marraine de cette opération contre la violence faite aux femme sur toute la planète. Il est important de se battre pour la liberté des femmes partout sur la planète. Pas que dans nos milieux privilégiés en Occident. Un combat d’une extrême importance. Il ne faut pas hésiter à boycotter les pays qui pratiquent la lapidation et font la chasse aux homosexuels. Votre opération est plus que légitime. Elle est urgente.».

    Mon miroir ne va pas me rater à mon retour. Boycotter des hôtels appartenant à des fumiers de ce genre est tout à leur honneur. Je ne peux pas le nier. Et au fond de moi j'approuve ce geste. Mais tout ça me semble quand même une vaste hypocrisie. Certes ils refusent d’aller dans des palaces en solidarité avec des femmes et des homosexuels. Ce que je n’ai pas fait. Privilégiant mon confort physique à mon éthique. Fais ce que je dis, pas ce que je fais. Mais qui, autour de moi dans cette salle, accepterait de boycotter le portable dans sa poche. Les stars refusant d’aller dans de grands hôtels appartenant à des lapideurs et homophobes boycotteraient-ils leur portable ? Moi je ne le ferai pas non plus. Pourtant je sais que mon portable dernier cri est en partie constitué de cobalt. Un minerai extrait entre autre par des gosses. Des femmes, des gosses, des hommes, exploités dans des mines. Tout ça pour que je puisse avoir mon petit outil numérique. Ces gosses ne méritent-ils pas un boycott des people et de tous les autres utilisateurs ? Je vais bien me garder de le dire à mes voisins de table. Tous comme moi accros à leur portable. Qui suis-je pour faire la leçon ? Coresponsables de ce que subissent au quotidien tous ces gosses esclaves du cobalt. D’abord balayer devant mes contradictions.

   « Merci.».

   Je prends le verre de vin blanc.

NB : Une fiction inspirée de cet article et de celui-ci. Chacun et chacune avec ses contradictions. Le titre de cette nouvelle est un détournement du titre du très beau roman de Mohamed Boudjedra intitulé "Barbès Palace".

 

 

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