Un conte très précieux

Il était une fois une bûcheronne et son mari bûcheron fort pauvres. Tous les deux voient passer des «trains de marchandises ». Parfois une main anonyme jette un bout de papier. Des mots arrachés à l’urgence et jetés au fil des rails. La bûcheronne ne sait pas lire. Elle espère un cadeau du train. Il arrive emmitouflé dans un châle. Son rêve offert par le train.

         

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          Pourquoi voulait-il remettre les chambres à gaz ? Parce qu’il y a des gens qui n’ont pas à être en France. Un propos glaçant entendu sur le Net. L’homme, de moins de trente ans, parlait sur un trottoir. Assumant ses propos avec un calme aussi glaçant que ce qu’il disait. Visiblement en guerre contre les immigrés, roms, migrants. Tous ceux qu’y ont rien à faire en France, martelait le jeune homme. Sans doute suivront rapidement les juifs, les homos, les trans, les lesbiennes, les féministes, les communistes, les écolos… Tous «les» dérangeant son pré carré rassurant. Une fake-news ? Possible que je me sois fait abuser. Mais ça m’a paru une vraie info. Ses propos raccord avec les croix gammés taguées ici où là invitant à la chasse aux métèques et déviants de toutes sortes. Rien de nouveau sous le ciel chargée de la haine ordinaire. Pas la première fois donc que j’entends où lis ce genre de dégueulis. Cette fois en sortant à chaud de la lecture d’un conte très sombre. Non sans lumière. Un texte évoquant entre autre les chambres à gaz. Celles qu’un jeune citoyen souhaite remettre en service.

       Il était une fois l’histoire d’une bûcheronne et son mari bûcheron très pauvres. Vivant miséreux dans un lieu pas nommé. Sans aucun doute un pays de l’Est. La bûcheronne ne parvient pas à avoir de bébé. Son rêve le plus fort: mettre au monde. Tous deux voient passer ce que lui nomme des «trains de marchandises». Parfois une main anonyme en jette un bout de papier. Des mots arrachés à l’urgence et jetés au fil des rails. La bûcheronne ne sait pas lire. Mais elle espère recevoir un jour un cadeau. Une marchandise lancée du train pour combler un moment sa misère. Son vœu finit par être comblé.Très heureuse de recevoir autre chose qu’un mot. Un bébé emmitouflé dans un châle. Son rêve arrivé par le train.  Mais avec lui débute le cauchemar.

        C’est un «bébé de sans cœur». Vous savez: ceux qui ont tué le christ. C’est à cause d’eux que tout va mal. Même quand ça va bien. Le bûcheron, détestant les «sans cœur», ne veut pas de leur sang sous son toit. Pensant la même chose que ses compagnons. Leur devise: il faut détruire les «sans cœur», jusqu’au dernier. Mais la bûcheronne aime plus que tout cette «précieuse marchandise». Déterminée à se battre pour la faire vivre. Avec toute sa force et son cœur de femme. En parallèle se déroule la trajectoire de l’homme qui a dû abandonner l’un de ses bébés entre des mains inconnues. Détruit par l’enfer des camps de la mort. Et bouffé de l’intérieur par une culpabilité impossible à apaiser. Hanté par son bébé confié au hasard de deux mains. Des mains précieuses. Une femme portant à bout de bras une petite fille-lumière dans cette longue nuit de l'Europe. La plus précieuse marchandise. Une lumière accompagnée par un couple de bûcherons et d'autres personnages du conte.

        Une écriture simple. Simpliste comme d'aucuns pourraient le penser. Souvent les mêmes confondant compliqué et complexe. Un conte à faire lire dans les écoles. Au même titre que d’autres avec de méchants ogres. Une histoire pour tous les âges. La force d’un tel conte, inspiré de l’horreur de la Shoah sans la nommer, me semble au fond traiter de l’universel. Transposable en d'autres lieux et époques. L’universel de la cruauté mais aussi, force entêtée à contre courant, l'humanité qui revient toujours. Un conte concernant chaque individu et peuple. Cette petite fille porte en elle toute la douleur des persécutés. Celle des survivants à la mémoire plombée par les absents partis en fumée dans les camps. Pareil pour les victimes des machettes au Rwanda et dans d’autres pays de la planète. La liste des autres à massacrer jamais fermée. Aujourd’hui un jeune homme, parlant à mots ouverts sur un trottoir, veut transformer une nouvelle population en fantômes de l’Histoire. Retourner sur les pas de la barbarie.

      Sûrement qu’il ne lira pas ce billet. Mais j’ai pensé à lui en le rédigeant. Et au bûcheron du conte. Ce trentenaire, adepte du retour des chambres à gaz, pourrait être travaillé au corps et cœur par une marchandise. Pas envoyé d’un train. Elle se trouve en librairie ou bibliothèque. Ouvrir ce livre et se trouver des ressemblances avec les «tueurs de sans cœur» du conte. En écho à d’autres pensant et réagissant comme lui. Des individus loin dans le temps et l’espace. Et très près; sous sa peau intolérante et potentiellement meurtrière. Un haineux transfiguré, lui aussi, par un petit objet ? Tout simple. Tout complexe. Une arme de déconstruction massive du pire qui peut sommeiller en chacun de nous. Surtout les plus fragilisés. Comme le bûcheron du livre et nombre de ses compagnons. Ainsi que le trentenaire. Il ne s’agit pas de les dédouaner de leurs comportements et actes. La main anonyme qui massacre a un visage et un miroir. Donc une réelle responsabilité. Même si elle se situe au plus bas de l’échelle de commandement. Aucun des impliqués ne peut échapper à sa part d'horreur.

     Bref un bien précieux conte à mettre entre le plus de mains possible. Parmi elles certaines sont hésitantes: basculer d’un côté ou de l’autre ? Un livre pouvant éviter que quelques lecteurs passent du côté des barbares. Une barbarie qui, visiblement en ce début de siècle, reprend beaucoup de service. Naïveté de croire en la force de la littérature ? Peut-être. Toutefois convaincre ne serait-ce qu’un tueur potentiel de ne pas passer à l’acte, désobéir à son clan et tout le bourrage de crâne depuis la naissance, est déjà une victoire. Peut-être cette main qui aidera des persécutés à fuir et survivre. Ou vous protégera. Une main de juste. Transmettant aux générations futures, à travers son acte, le devoir de désobéissance à des ordres meurtriers. Lire et faire lire un conte est une goutte d’encre dans l’océan de connerie humaine. En effet pas grand-chose en terme de puissance de frappe médiatique, dans notre époque d’images et de réseaux sociaux. Pourtant ce conte y a aussi sa place. Même la plus infime. Comme un couple de bûcherons avec un cœur battant plus fort que la nuit.

      Une marchandise couleur espoir.

 

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