Hall des départs

25 euros me manquent pour pouvoir y aller. Faut les trouver avant demain midi. J’ai déjà raclé tous les fonds de tiroir. « Voilà.». l’épicier me tend un billet en échange des pièces jaunes. Je rentre vite car j’ai dépassé l’heure de sortie sur mon autorisation. Obligée de renoncer à mon déplacement ? Un rendez-vous essentiel. Et impossible à reporter.

  

Pochoir de Miss.Tic © Photo de Marianne A Pochoir de Miss.Tic © Photo de Marianne A

                                                                          

                                                                                                   En mémoire de l’irréductible poète Marcel Moreau

 

                   25 euros me manquent pour pouvoir y aller. Faut les trouver avant demain midi. J’ai déjà raclé tous les fonds de tiroir de chez moi et fouillé partout sous les meubles. Une visite aussi à chaque poche de mes vêtements. « Passe me voir et je te les donne.». La proposition d’un de mes ex qui habite à cent cinquante bornes. Je ne connais personne dans mon nouveau quartier. En plus, sans doute un orgueil mal placé, j’ai toujours eu du mal à demander de l’aide. Encore plus quand il s’agit de fric. Je pousse la porte de l’épicerie. Les poches alourdies par mes pièces jaunes. Je bredouille une phrase incompréhensible. Il fronce les sourcils. « C’est vraiment dur mais… Je peux vous faire crédit sur la bouffe et vos bières mais pas en espèces. C’est vraiment très très dur en ce moment. J’ai plus que des ardoises. ». Que l’épicier du coin à connaître mon histoire. Il hausse les épaules et commence à compte ma monnaie. Ça s’impatiente à distance réglementaire derrière moi. « Je vous fais confiance. Tenez.». Il me tend un billet de vingt euros et cinq pièces de deux euros. Je sors. Une marche à grands pas car j’ai dépassé l’heure de sortie sur mon autorisation. Retour à la maison sans la somme pour pouvoir y aller. Obligée de renoncer à mon déplacement ? Un rendez-vous essentiel. Et que je ne peux pas reporter.

      «Une mauvaise passe c’est pas une impasse.» La formule me revient. Comme à chaque fois que je suis dans la merde. Mémé rajoutait souvent: « Même le bon dieu pourra pas me refaire un autre trou du cul.». Maman détestait comment parlait ma grand-mère. Elle en avait honte. « Ta mère est fière de pas être comme moi une ouvrière. Tant mieux pour elle parce que j’en ai chié. Ceux qui sont venus nous imiter à l’établi en 68 sont vite rentrés chez papa et maman. Et ils ont eu raison. Personne rêve de danser un slow avec une machine jusqu’à la retraite. Mais bon on va pas rejouer le film de la classe ouvrière avec des violons et des mouchoirs. On s’est quand même bien marrés. Jouir sans entraves c’était pas que pour les gosses de riches. J’ai plein de supers bons souvenirs en stock sous le crâne. Peut-être même plus que ta mère et son mari en auront. Elle se croit supérieure à moi dans la baraque de son lotissement. Rien est à elle. Moi c’est pareil mais au moins je le sais. Sa baraque, sa piscine, sa bagnole, son Smartphone, et tout le reste, tout ça c’est à la banque. Pas à elle. Demain, elle a plus son boulot de comptable et son mari de chef magasinier perd le sien aussi ; les rapaces vont venir récupérer leurs billes. Deux grands gosses qui croient encore au Père Noël surtout s’il a une cravate et qu’il parle bien. Ils sont pas méchants mais quels naïfs ces deux là. Ils sont sortis de la misère pour devenir pauvres. Mais des pauvres qui l’ignorent. Bien anesthésiés par le décor qu’on leur a vendu. Comme tous ces nouveaux esclaves qui se croient supérieurs avec leur boîtes à images dans leur poche. Pas parce que t’as pas de terre ou de cambouis sur les mains que tu es un riche. Les nouveaux pauvres ont juste changé de panoplie pour aller bosser. Pareil pour leurs maîtres qui ont plein de tu et de c’est super cool dans la bouche mais font la même chose que Papa et Maman.  Rien a changé sur le fond. Sauf la marque de la vaseline. ». Mémé n’avait pas sa langue dans sa poche. Ni son cœur.

       J’ouvre le tiroir. Il déborde d’enveloppes. « Tu sais parler dans une boîte c’est pas mon truc. Je préfère une feuille et un stylo. C’est mon grand regret l’écriture. Qu’est-ce que j’aurais aimé être une écrivain. Avoir mon nom sur une couverture. Comme tous les bouquins que j’ai lu depuis toute gosse. Mes meilleurs copines du quartier c’est les p’tites jeunes de la bibli à côté de chez moi. Pourquoi vous vous interdisez de l’écrire votre livre ? C’est que m’a dit ma p’tite bibliothécaire préférée. Je suis inscrit à son cercle de lecture. C’est sympa de parler de livres. Le seul hic c’est qu’y a que des cheveux blancs et quasiment que des femmes. Mais hors de question de faire un atelier d’écriture. Déjà que je supportais pas l’école. De toute façon écrire des livres c’est pas des trucs pour nous ça. Faut être né avec. Ou y faut accepter de devenir deux en un sous ta peau: ça rend complètement fou d’avoir le cul entre deux histoires. Sûre que j’aurais jamais mon nom sur une couverture de livre. Mais y aura au moins mes mots sur des feuilles. Mon p’tit livre à moi. Les mots d'une grande gueule qui aura toujours quelque chose à rajouter après le dernier mot. Ça personne pourra me l’enlever. Même si personne les lira. ». Sauf moi. Sans doute sa seule lectrice.

       Des années de correspondance entre nous deux. Sa première lettre date de quand j’avais quatorze ans lors de ma première fugue. C’était la seule de la famille à toujours avoir eu mon adresse. Et la première à lire mes chansons. Avant même les potes musiciens et les prods à qui j’envoie mes maquettes. En vain. Mémé me répondait chaque fois très vite pour me dire ce qu’elle en pensait. Et me corriger mes fautes d’orthographe. Avec parfois un petit billet glissé dans l’enveloppe. Mémé était mon unique lien avec l’enfance.Un jour, elle m’attendait devant le collège. Surprise. Qu’est-ce que Mémé venait faire là ? Jamais elle n’était venue me chercher à la sortie de l’école. « Je t’invite à boire un coup.». Elle m’avait glissé une liasse de billets. « Pour ta guitare.». Elle avait posé l’index sur sa bouche. « Ça reste entre nous.». Elle savait que j’en rêvais. Mais mes parents refusaient que je fasse de la guitare. Ils ne juraient que par le piano. Pourtant tous les deux analphabètes du solfège et n’écoutant que de la variété à la radio et à la télé. « Tes vieux ont rien compris au monde. Ils veulent imiter les bourges mais en seront jamais. Ou juste pour les faire rire avec leur imitation. Le piano ça fait bourge. Comme mettre un maximum de couverts sur la table. Tes parents sont comme des ados. Leur éducation c’est que la télé et les journaux chez le dentiste. Moi aussi je regarde la télé et lis ces journaux sans intérêt. Comme ma propre mère faisait. Mais je sais bien que c’est des merdes pour embouteiller ta tête. Pareil que pour les histoires de religion. Le seul Dieu qui vaille est sous ta poitrine. J’ai pas beaucoup réussi de choses extraordinaires dans ma vie. Mais y a une dont je suis très fière. J’ai pas imité la tête baissée de mes parents. Mes yeux sont toujours à hauteur d’horizon. Même si c’était que l’immeuble d’en face dans la cité. Pas facile de te dire ça mais ne deviens jamais comme ma fille et mon gendre. Sois pas comme eux prêt de ton fric et de tes objets. Ils les emporteront pas dans leur tombe. Sois d’abord près de tes rêves. Eux te quitteront jamais. Tes parents disent que tu es irrécupérable. Ton père arrête pas de dire que tu as un grain et qu’il faudrait te faire soigner. Ils ont raison. Tu as un grain. Mais surtout garde le précieusement. Ton grain c’est ton plus bel héritage.». Même a été ma prof de vie. « Oublie jamais de prendre du plaisir. C’est le seul paradis qui existe. ». Elle aussi qui m’a appris à rire et jouir de l'instant présent. Mémé m’a ouvert les portes et fenêtres sur le monde.

        Un monde qu’elle vient de quitter. « Pas de fleurs ni couronnes quand je vais passer de l’autre côté. Juste tu viens avec ta guitare et tu me chantes une chanson. Celle que tu veux. Mais une à toi. Ce sera mon plus cadeau de départ. Mais si tu as autre chose à faire ce jour là, une histoire d’amour ou un autre truc important; t’emmerde pas à venir au cimetière. Je t’enverrai pas une lettre pour me plaindre de ton absence à mon enterrement. ». J’ai hésité entre trois textes. Dont un sur lequel on s’était un peu engueulés par courrier. « C’est toi qui m’a appris ce que c’est le punk et le rap. J’ai mis du temps mais maintenant j’aime bien certains trucs. On dirait de la boxe. Et moi j’ai toujours aimé la boxe. Un héritage de Papa qui m’emmenait voir des combats. Lui aurait voulu être champion de boxe. Mais il était très bon que pour applaudir ces potes du club de boxe. Je m’égare… Revenons à ta chanson que tu viens d’écrire. Elle est super mais… Pourquoi tu fais de la guimauve avec de tels sentiments ? Ta colère est présente mais tu la planques derrière de belles images et des jeux de mots. Tu en fais trop. Surtout les jeux de mots. Ta colère vaut mieux que ce truc. On dirait que tu cherches à t’esquiver. Comme si tu avais honte de mettre ta chair sur ton établi à mots. Mets de la poésie dans ta colère mais pas du sirop Lâche ce que tu es. .». Mémé avait raison sur cette chanson et d’autres. Ses conseils vont me manquer.

        Revoir mes parents. C’est le risque si je m’y rends. « Tu nous fais un caprice d’ado. Écrire des chansons et faire de la guitare c’est pas un métier. Fais ça le dimanche comme ton père fait du vélo. Si tu pars dans cette voie là, tu… Tu finiras même pas clocharde. Parce que tu sais que t’auras au moins notre maison. Ton père et moi on a rien eu en débutant dans la vie. Toi tu peux revenir ici et nous demander de l’aide à tout moment. Et qu’on sera là pour toi. ». La dernière conversation téléphonique avec mes parents remonte à douze ans. « Jamais je vous demanderai quoi que ce soit. Pas besoin de vous ! ». Je les ai plus jamais revus. Même pas un coup de téléphone. « Ils ont pas changé. Pas un jour sans une engueulade. Je leur emmène mon fils mais je veux pas qu’ils le gardent. Ils sont trop négatifs. Rien à voir avec Mémé.». J’ai des nouvelles le jour de l’an par mon jeune frère. Il me les donne sans que lui demande. Je le sens chaque fois embarrassé. Comme amputé d’une belle famille idéale qu’il aurait voulu pour son fils et son épouse. Mon neveu a douze ans. Un beau garçon souriant. Le contraire de mon frère au même âge. Il a visiblement pris la lumière du visage maternel. Je ne l’ai vu que par Skype.

        Tenter le coup ou pas ? C’est ce qui rajoute du liquide à mon boulot de serveuse deux jours par semaine. En plus j’aime ça. Sans oublier que la rue est un très bon test pour mes chansons. Chaque week-end, je joue dans des marchés. Parfois dans le métro ou des squares. « Désolée mais ils ont oublié la case pour chanteuse de rues. C’est avec ça que je survis mieux. Comment on fait nous les artistes de rues ? On peut pas faire notre boulot par télétravail. Mais on est aussi un produit de première nécessité.. Regardez M’sieur… Y sont heureux les passants là d’écouter un peu de musique sous leurs masques. En plus ils risquent rien avec moi. Je joue avec des gants et un masque. L’argent direct dans le chapeau. Pas plus de risques à que chez le boucher ou le boulanger. La musique c’est quand même mieux que le bruit des bagnoles. ». Le flic s’était marré. Son épaisse moustache grisonnante m'avait rappelé celle de mon père. Se vide-t-il aussi la tête sur un vélo ? Son jeune collègue voulait me coller une prune. « Rentrez chez vous. Un jour vous la ressortirez votre guitare. ». Son collègue avait le noyau de la prune resté en travers de sa gorge. J’avais ramassé ma casquette et rengainé ma guitare. 

      Je me plante devant la fenêtre de mon studio. Un jogger court au milieu du boulevard désert. Aucune autre solution pour essayer d’avoir la somme qui me manque. J’ai coché la case «déplacements brefs à moins d’un km» avant de sortir. Ma guitare est planquée dans un sac de sport. Je me suis installée dans une rue près du centre-ville. Une femme s'arrête devant moi. Elle pose la main sur son caddie et me sourit. Que jouer ? J'attaque un flamenco. Un saxo me répond dans un des immeubles. Des gens se mettent aux fenêtres. Un violon  à un balcon. Plusieurs instrument se mettent à me répondre. Je regarde à droite et à gauche. Inquiète.«T’endors pas la guitariste !». Je reprends et commence à chanter.Trente cinq euros et pas un flic à l’horizon

       Pas de contrôleurs non plus dans le train du lendemain. Les rares voyageurs de la gare marchent vite. Je sors et me laisser guider par mon smartphone. Jusqu’à un hangar. Le vigile à l’entrée me demande d’ouvrir mon sac. Il esquisse un sourire en voyant ma guitare et m’indique un guichet improvisé. « Bonjour Madame. C’est à quel nom ? ». Je lui réponds. Elle pianote sur son clavier. « En liquide ou carte bancaire ? ». Je dépose les billets. «Vous allez voir mon collègue là-bas au bout de l’allée et il vous indiquera l’espace.». Je marche avec une boule au ventre. Avec l’étrange impression de me trouver sur un quai de gare. Un interminable alignement de cercueils comme des voitures de train. Des corps en attente de leur dernier départ. Jamais je n’aurais pu imaginer traverser un jour une haie de cercueils. Les rares personnes croisés semblent aussi abasourdis que moi. Comme plongés dans un cauchemar. Je tends ma feuille à l’homme assis derrière une table. Il est penché sur un écran. « Premier rideau à droite. Pas plus d’une heure.». Il n’a pas levé les yeux de sa tablette.

      Je ne bouge pas. Même pas un regard alors qu’ils me font raquer 55 euros pour saluer Mémé dans un hangar de marché au gros. Ce connard malpoli va payer pour tous les autres. Ces collègues et les autres qui profitent de la situation pour se faire du fric. « C'est le plus gros problème. Nos gouvernants sont plus que des comptables.Même mon chéri qui a fait la résistance voulait plus aller voter. Je m’étais engueulée avec lui. Moi depuis que je suis en âge de voter je le fais. Pas une élection ratée de ma vie.On sait ce c'est nous les femmes de ne pas avoir eu le droit de vote. Ton pépé n’en a pas démordu. Il m’a juste dit : Pourquoi te déplacer dans l’isoloir. Puisque tu votes déjà au guichet de ta banque. Un buté ton pépé. Mais qu’est ce qu’il me manque. ». Mémé tuée par son dernier rendez-vous électoral

    Le malpoli lève la tête. Il va m’entendre. Son regard est gêné. « Je sais… Avec les collègues, on est pas d’accord mais... Perdez pas de temps. Plein de courage à vous et votre famille. ». Il hausse les épaules et se replonge dans sa tablette. Je le remercie et m’éloigne. « Mémé, je… Pas une goutte de sirop dans ta chanson de départ.». Une femme se retourne. Elle a dû croire que je lui parlais. Un homme lui prend le bras. J'écarte le rideau de l'espace recueillement. Le cercueil de Mémé est posé sur un tréteau. Je m’approche. Mes yeux s’embuent. Ma poitrine se serre. « Dérange pas les larmes à mon enterrement. Je vaux mieux que la tristesse. Un bon verre et des rires en guise d'adieu. ».Tant que que je n’avais pas vu le cercueil, sa mort n’était pas réelle. Juste un texto de mon frère. Pas une boîte en bois dont elle ne sortirait jamais. Plus aucune de ses lettres dans ma boîte aux lettre.Des courriers souvent très drôles.  Surtout ne pas craquer. Mémé n'aurait pas du tout apprécié. Je ne vais pas lui sortir le classique couplet des larmes. Faut que je résiste à la douleur et tristesse. Pour être à la hauteur du grain de Mémé.

    Je sors ma guitare.

  

NB : Une fiction inspirée de cet article. Même pendant la pandémie, les affaires continuent. Le coronavirus ne fait visiblement pas que des malheureux. Suite à la polémique, le groupe chargé de la morgue de Rungis annonce prendre les frais à sa charge. 

 

 

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