D'origine amoureux

Comme sur un trottoir mouvant. Ils marchent à pas très lents. La trouille d’être aspirés dans un trou urbain ? Jetant sans cesse des coups d’œil fébriles à droite et à gauche. Ils avancent ensemble depuis quarante ans. Un couple d'amoureux. De quelles origines sont-ils ? La question posée par un copain. Je suis resté bouche bée. Sa question hors-sujet. Que répondre ?

 © Marianne A © Marianne A

           

           «On me reprochera certainement des quantités de choses. D'avoir dormi là, par terre, pendant des jours ; d'avoir sali la maison, dessiné des calmars sur les murs, d'avoir joué au billard. On m'accusera d'avoir coupé des roses dans le jardin, d'avoir bu de la bière en cassant le goulot des bouteilles contre l'appui de la fenêtre : il ne reste presque plus de peinture jaune sur le rebord en bois. J'imagine qu'il va falloir passer sous peu devant un tribunal d'hommes ; (...)».

         Le Procès-verbal, JMG Le Clézio

                     

             Comme sur un trottoir mouvant. Ils marchent à pas très lents. La trouille d’être aspirés dans un trou urbain ? Jetant sans cesse des coups d’œil fébriles autour d'eux. D’où viendrait l'embûche sur leur trajet ? Pas la première ni la dernière depuis une quarantaine d’années qu’ils avancent ensemble. Lui est né dans la ville, elle débarquant à cinq ans. Dans une commune ouvrière de la ceinture parisienne. Le couple vivait dans l’un des quartiers les plus populaires. Pas n’importe quelle histoire. La leur. Celle d’un très grand amour. Le monde est tout petit pour ceux qui s’aiment d’un si grand amour. La citation détournée des Enfants du Paradis leur va comme un gant. Même si la réalité n’a pas pris des gants avec eux. Comme peut-être pour toutes les passions profondes. De quelle origine sont-ils ?

Mains contre le mur !

Jambes écartées !

Sors les mains de tes poches !

Pièce d’identité !

      Faut pas déconner. Ce n'est qu’une question. Pas un contrôle d'identité musclé de flics. Bien que, si on creuse un peu, ça y ressemble. Une sorte d'interrogatoire bienveillant ? Rien de grave. Qui a posé cette question ? Un copain lorsque je lui ai raconté leur histoire. Leurs origines sociales ? Pas ça qui titillait sa curiosité. Plutôt leur couleur de peau, la mixité ou non du couple, tous deux issus d’un autre pays… Pourquoi vouloir cette info ? Je suis resté bouche bée. M'aurait-il posé la même question s'ils avaient vécu dans un quartier huppé de Paris ? Que lui répondre ? J’ai éludé sa question. Complètement hors sujet. Même si le copain, militant contre toutes les injustices, ne pouvait être taxé d'être ceci ou cela. Mais coincé par une grille de lecture de l'autre. Dans ce cas précis, c’est leur lien qui compte. Pas leur ADN, leurs racines, leur sexe, leur pièce d’identité… D’origine amoureux.

       Sans passeport ni preuve de leur origine commune. Juste l’itinéraire amoureux de deux êtres qui, malgré le poids de la réalité, plus celui de leurs bagages chargés de nœuds d’enfance, n’a jamais cessé depuis leur rencontre. « Elle dans le rôle de l’infirmière, et lui dans celui de l’infirme social. ». C’était le genre de formules prononcées ou juste pensées par quelques proches des deux amoureux. Un procès-verbal auquel j’ai participé quelques fois. Tous témoins depuis l’enfance de cette histoire d’amour. Banale jalousie ? Jus aigre de la promiscuité ? D'autres raisons ? Je ne m’étais jamais interrogé avant aujourd’hui. Leurs visages sont remontés d’un coup en voyant un couple de collégiens main dans la main sur un banc sous un ciel en quarantaine. Une sorte d’îlot de joie jumelle isolé du reste du monde. Mirage ou réalité ? Leurs bouches démasquées se foutaient du regard des passants et des sommations sanitaires. Comme elle et lui, des dizaines d’années auparavant, vivant sur leur îlot. Deux solitudes aimantées en pleine ville. Pourquoi avoir été persuadés de l'échec programmé de leur histoire d'amour ?

        Sans doute incapables d’imaginer que la beauté puisse fleurir entre boue et sueur. Chez nous les gosses de prolos. Impossible qu'un immense amour puisse élire domicile là où nous étions assignés à finir dans la peau de nos parents. De nouveaux esclaves tout frais de la même machine à réduire les rêves de gosses sans carnet d’adresses. Nombre d’entre nous en guerre contre ce bracelet invisible nous assignant à reproduire et rester dans un périmètre tracé à l’avance. Hors de question de perpétuer la courbure de l’échine. Notre colère se traduisant de telle ou telle manière. Du militantisme au braquage en passant par la Bibliothèque municipale. Chacun et chacune cherchant à se libérer d'un bracelet transmis de génération en génération. Briser la chaîne d’asservissement. Sans pouvoir imaginer que ces deux collégiens, main dans la main, était une des plus belles désobéissances à notre condition. Plus puissante que nos coups de gueule et actes visibles – quelques-fois avec des bracelets visibles aux poignets. La révolte de deux cœurs ne voulant pas eux-aussi courber l’échine. Refusant d'accepter d’abandonner leur amour sur l’autel du principe de réalité et de la machine à écraser la beauté. Pour qui se prenaient ces deux jeunes tourtereaux élevés en batterie dans des « cages à lapins » et dédiés à devenir des moutons bien sages ? L’orientation classique était d’obéir une vie durant; d’abord aux anciens pâtres, ceux de leurs géniteurs rêvant courbés, puis , au fil du temps, une obéissance à de nouveaux bergers, plus jeunes cool et sympas, mais issus de la même bergerie – celle de gauche ou de droite - que papa et maman. Rien de nouveau, sauf le look des bergers. Tous les deux avaient décidé de désobéir. De quelle façon ? En s’aimant contre vents et fragilités. Agiter la main sur le quai de la gare pour saluer le destin et ses matons de toutes sortes avant de s'éloigner. Pour un voyage hors de portée du bracelet et des « votre histoire ne peut pas durer». Libérés. Sans pourtant quitter leur quartier d'enfance. Aurions-nous applaudi ce même couple dans un film ou un roman ?

             Insubmersibles. C'est l'adjectif qui me vient pour les qualifier. Leur amour est plus fort que tout le reste. Avec devant leurs fenêtres, quelque soit la météo intime ou du dehors ; toujours des horizons à rallonges. Contrairement à l’exiguïté de leur appartement et compte en banque. Indéboulonnable malgré les coups de boutoir du quotidien. Plus ceux de l’histoire avec son grand rouleau compresseur. Tout, elle, lui, le monde, étaient dédiés à faire imploser leur histoire. Ou à minima la replonger encore et encore dans la boue du quotidien, le loyer à payer, le frigo à remplir ; lui couper les ailes pour l’empêcher de décoller. Les ciseaux ont réussi à couper du vent. Trop tard. La beauté avait pris son envol. Tous les deux, même au sol, avaient déjà goûté à l’ivresse de l’ailleurs. Hors du pays des parents, des voisins, des profs, des flics, des nouveaux bergers. Deux collégiens ayant traversé une frontière. Pour échapper à tous les douaniers de l’ennui voulant les réduire à leur lieu de naissance et les propositions du conseiller d'orientation. Redescendez sur terre, l’amour ça ne remplace pas un diplôme ou une fiche de paye. Difficile de donner tort aux réalistes. Surtout dans des contrées où le chômage offrait de plus en plus de tournées générales. Cependant, entêtés, tous les deux ont insisté. Bien décidés à apprendre et s'enrichir l'un l’autre. Avec des cours sous les draps et dans leurs longues promenades de leur quartier à la capitale. Pour aller grappiller des miettes de lumière de Paris. Ils marchaient des heures, leurs yeux plus éclairés que les Champs Élysées. Sans se douter des étoiles dans leurs regards avides du monde. Inconscient de leur force et beauté mobile. Trop occupés à apprivoiser l’éphémère.

     Duo auto-destructeur.

L’un écrasant,

l’autre écrasée.

Derrière la belle façade, un intérieur pourri.

C'est pas ça aimer.

       Qu’est-ce qu’ils ont dû avoir les oreilles sifflantes. Surtout au fil du temps quand le temps et le réel épaissit tout. Ventre, cul, cœur, âme... Moins de souplesse pour rester aériens. Et pas que du très beau en bandoulière. Sans doute une part de vrai dans ce qui se disait et pouvait se ressentir en les côtoyant. Posant un œil de juge ou de psy sur leur histoire. Les uns et les autres persuadés d’avoir raison. Retranchés derrière la lucidité de ceux qui ont une longueur d’avance sur le tout finit mal. Guère un scoop que d’affirmer que rien ne résiste à la morsure finale. Sans nous rendre compte, du haut de nos certitudes cassandresques, que c’était une façon de contourner nos propres troubles et trouilles. Concentrés sur nos jugements à l’emporte-pièce.

Pas bien de faire ça.

Nul de vivre-ensemble d’une telle manière.

Un couple vraiment pourri.

Sûr que les tâches ménagères ne sont pas partagées équitablement.

Lui boit trop.

Et elle toujours une clope au bec.

Un vrai macho.

Faut qu’ils changent leur relation ou se séparent.

Irresponsables.

Pas ça un couple équilibré.

           Une partie de nos sentences. Un façade péremptoire certes accentuée par notre jeunesse. Nous n'avions pas tous les mêmes sentences. Mais le même regard sur ce couple et d’autres gens - dans le quartier ou ailleurs - avec des us et coutumes différents des nôtres. Des jugements sûrement semblables à ceux de tous les épieurs de voisins et voisines de planète. Souvent une pathologie de groupe. Et pour les plus haineux, une meute aux abois. Nous les jugeurs, distributeurs de bons et mauvais points, devenions des êtres purs et parfaits. Avec bien entendu une trajectoire sans heurt ni zone d’ombre. Jamais un pet tueur de couche d’ozone, ni un fantasme ou une idée douteuse. Aucune réflexion hors des pensées battues, le carton toujours dans la poubelle jaune. Un individu responsable et bien sûr du bon côté. Incritiquable. Clean, super clean.  Sans reproche ni doute. Pas la moindre poussière sur la conscience. Bien droit dans nos bottes de justiciers et justicières. Et la bonne parole ne voyageant que dans une bouche. La nôtre ou la nôtre. Tout le reste impur.

      Comme de nos jours, les individus punissant l'impur à tour de clic sur la toile. Des traqueurs et traqueuses de tout ce qui pourrait échapper à leur classification. Apparemment de grands addicts de l’étiquetage. Prêts à dégommer toutes celles et ceux n’ayant pas la bonne étiquette mentale. Pour ces obsessionnels du catalogage, tout doit avoir une traçabilité et une appellation d’origine contrôlée. Leurs critères sont inscrits noir sur blanc sur une charte. Et nul n’est censé ignorer la règle pour être du bon côté du catalogue. Certains et certaines - sur le même modèle qu’eux -bénéficieront d’une place aux rayons du bien, parmi les produits au préalable ethiquetés selon une charte précise. Tandis que les autres, désespérément autres, seront relégués loin, très loin pour éviter toute pollution, dans les réserves du mal. Comme dans l’enfer des bibliothèques. Je n’y croyais pas avant d’en voir un de près. Persuadés qu’il ne s’agissait que d’une pratique en vigueur dans une très lointaine époque. Une bibliothécaire nous avait ouvert les portes de « son enfer » comme elle avait annoncé avec un sourire en coin. « Putain ! Y a un de mes bouquins.». Le copain, auteur de BD, n’en revenait pas. C’était une blague de la bibliothécaire nous faisant visiter les locaux. Le rayon enfer désormais partout dans la société et sur la toile ? La question ne se pose plus. Jour après jour, nous en avons la preuve. Je ne peux plus être autre ? Encore un mal ethiqueté qui pointe son ombre pas très pure. Pourtant il se trouve sur les rayons de chez Gallimard et de très nombreuses bibliothèques du monde entier. Un poète génial mais marchand d’armes, esclavagiste… En plus, il a échappé de justesse à sa corde de panthéonisation. Sur quel rayon serait rangé ce couple ?

      Une problématique loin de leurs soucis. Ils ont une œuvre à écrire. Se méfiant de ceux voulant la rédiger à à leur place. Toujours une main -bienveillante ou pas – pour proposer son écriture. Avec les mots qu'il faut. Nul besoin d'aide pour s'écrire. Deux grands égoïstes protégeant leur grande œuvre à deux. Avec tour à tour de la grâce et des ratures. Parfois même des feuilles déchirées de rage. T’es un con ! T’es une conne ! Je te quitte ! Des colères ponctuées d’objets volants. Violent avec sa compagne ? Je n’en sais rien. Pourquoi le serait-il nécessairement ? Génétique la violence de l’homme ? Fort heureusement, tous ne sont pas des tueurs de femmes. Même si des couples (Hétéro, homo, trans... ) ont besoin de se déchirer, avec que des mots ou des gifles, pour plus ou moins finir par recoller les morceaux ; recollage sur l’oreiller ou dans un autre endroit. Évident que ce n’est pas bien reluisant que d’en arriver aux insultes et gifles. Loin de l’idéal rêvé d’une relation amoureuse. Ce serait beaucoup mieux d’en rester à des mots plus ou moins mesurés. Certes déplorable ces conflits, mais une réalité. Et tant mieux que la majorité de ces «guérillas intimes» de couple» ne finissent pas au commissariat, ni aux services des «Urgences» à l’hôpital, ou à la morgue. Ne jamais oublier que la main d’un homme tue une femme environ tous les trois jours. Le combat contre les féminicides n'est pas fini. Les nouvelles générations, très conscientes de cette urgence, sont très combatives. Que ce soit dans ce combat ou d’autres. Le vieux monde va -t-il devoir se mettre à courir ? Cette fois pour s’enfuir… En espérant qu’il ne nous laissera pas quelques dinosaures des barricades pour faire la circulation. Ni des transfuges du vieux monde dans de jeunes enveloppes.

      Revenons à nos deux amoureux. Deux collégiens aux cheveux blanchis qui, depuis leur premier chevauchement de langues, n’ont cessé de marcher ensemble. D’un lieu à l’autre de leur histoire. Franchissant la frontière du siècle toujours main dans la main. Certes, leur corps a été traversé par le temps. Deux visages pas mal érodés par les tempêtes. Même si sur la face de l’un et l’autre, très beaux à l’origine, perdurent des traces du beau gosse et de la belle fille. Les morsures du temps plus profondes dans les chairs précaires ? Leur amour moins abîmé sous d’autres latitudes sociales ? Je n’en sais rien. Et peu importe puisqu’ils sont encore droits dans leur histoire d’amour. Contrairement à nombre de leurs donneurs de leçons dont les couples ont explosé. Tous deux continuent de s’aimer. Sans doute aussi de se déchirer à tous les sens du terme. Leur existence, réelle, sans doute moins poétique qu’à travers ces lignes. Sûrement qu’ils doivent parfois péter les plombs, tout vouloir détruire, se haïr; donner raison à ceux voulant corriger leur page de vie à deux. Des corrections à coups de grandes remarques soulignés en rouge. Comme à l’école. Tant mieux que leur écriture à quatre mains, même chaloupée et trop près du bord, ait pu échapper aux correcteurs de l’histoire des autres. Tous ces vérificateurs se penchant derrière nos épaules pour peser chaque mot de ce que nous écrivons. Et vivons. Comment repérer ces vérificateurs ? Difficile, car ils sont de plus en plus nombreux. Circulant souvent en meute sur la toile. Sont-ils armés ? Oui. D’une arme redoutable : la seule vérité. Parfois, on rencontre un vérificateur solitaire cherchant les poux de tel ou tel contemporain. Dans quel endroit ? Face à  son miroir. Quand on a perdu le goût du doute.

       Où se trouvent-ils en ce moment ? Peut-être confinés dans leur cité HLM. Deux ou trois années que je ne les ai pas revus. De temps en temps, des nouvelles par la bande. Comment vont-ils ? Comme notre époque. Sans doute parmi les plus touchés car vivant au cœur d’un quartier populaire. Là où tous les virus circulent très vite dans le corps... social. Leur deux fois vingt ans d’histoire d’amour en parallèle des quatre décennies de promesses non tenues. Eux deux, ainsi que leurs voisins de cité HLM, d’autres dans les mêmes quartiers, le savent au quotidien. Loin des indignations assises à une conférence de rédac, sur un fauteuil de resto clando quatre étoiles masquées,  sur le siège d’un blogueur derrière son écran… Vous pouvez toujours essayer de leur vendre un monde meilleur. Mais pas sûr du tout qu’ils vous ouvrent. Encore moins de vous croire sur parole, parole. Peut-être aurez-vous droit à un haussement d’épaules désabusé ou un maigre sourire en coin. Le sourire de la lucidité du cause toujours. Tu peux parler. Répéter ce j'ai déjà entendu. Je sais: toi c'est pas pareil que les autres avant toi. Peut-être même que tu y crois. Parle tant que que tu veux. Jusqu'à extinction de ta voix. Mais ôte toi de mon temps qui reste.

Incapable d’aller jusqu’au bout d’un projet.

     Une phrase adressée aux politiques ? Non. Même si  ça pourrait. C’est en réalité la sentence récurrente souvent prononcée contre la manière d’être de ce duo. Et d'autres du même genre. D’aucuns dérangeraient velléitaire dans le dictionnaire. Peut-être à raison. Néanmoins indéniable qu’ils ont mené jusqu’au bout au moins un projet. Lequel ? Leur histoire d’amour. Réussissant à échapper à nos regards de contremaître du chantier de l’autre. Et à tous les coupeurs d’ailes. Ni lapins, ni moutons. Des tourtereaux vieillis et usés, toujours sur le même fil. Pour continuer de s'écrire la partition de leur duo. Celle d'une histoire d'amour incapable de renoncer.

           Leur page double et unique.



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