La connerie va-t-elle plus vite que la lumière ?

Une question qu’on peut se poser en ce moment. Échanger sur certains sujets devient très difficile. Voire parfois impossible. Les murs sur deux pattes semblent une espèce en voie de prolifération. Parmi tous les milieux et classes sociales. Des murs blancs, noirs, jaunes, métisses, de tous genres… Comment progresser à travers ce labyrinthe de certitudes sans fenêtres ?

 

      

Les gens qui doutent : A. de la Simone, J. Cherhal, V. Delerm © krol77able

 

             « Les idéaux ont de curieuses qualités, entre autres celles de se transformer brusquement en absurdité quand on essaie de s'y conformer strictement. »

                                                 Robert Musil

 

           Une question qu’on peut se poser en ce moment.«Quelle honte de lire Siné. C’était un antisémite.». Une phrase entendue dans un salon du livre. Un couple apostrophait un jeune type attablé avec son café. Il a essayé de se justifier. En vain. Aucun des deux ne l’écoutait. Il a vite décroché. Ça m’a rappelé la femme ayant traité Tignous de raciste dans une bibliothèque de sa ville de Montreuil. Quelle connerie quand on connaît le travail et les engagements de cet homme. En ce moment, certains veulent déboulonner le passé colonialiste. Une lutte légitime pour plus d’égalité des droits. Parmi eux des individus travaillant à élever le débat, dans le but de comprendre le passé et améliorer le présent. Ce qui n’empêche pas un rapport de force pour se faire entendre et écouter. Sans toutefois se croire aux États-Unis lors de la ségrégation officielle ou pendant l’apartheid en Afrique du Sud. Autre temps, autres modes de combats et d’adversaires. Revenons à 2020 en France. Les plus haineux ou diviseurs pour mieux régner cherchent à noyer le débat dans les égouts et le transformer en conflit permanent. Avec la chasse monomaniaque à une couleur. Prêts à tous les amalgames s'ils apportent de l'eau à leur moulin à haine et quête de pouvoir. Aussi bornés que leurs clones blancs très  bas du front et racistes. Mêmes raccourcis et stigmatisation de la peau. La couleur blanche à effacer partout. Certains confondant lutte légitime avec délire pathétique et dangereux. Bientôt l'interdiction d’évoquer le blanc des yeux ?

    Échanger sur certains sujets devient très difficile. Voire impossible. J’y renonce de plus en plus. Pourquoi s’emmerder à tenter de convaincre un mur ? Moi aussi, je peux être buté. Un mur pour un interlocuteur qui doit se dire: quel con ce mec. Parfois je peux être de mauvaise foi pour ne pas perdre la face. Nous avons tous des points de fermeture. Certains beaucoup plus que d’autres. Une perte de temps de discuter avec un intégriste de n’importe quelle religion. Il a raison. Le reste du monde a tort. Sauf ceux qui pensent comme lui. Pareil pour certains militants politiques corsetés dans leur idéologie. De quelques partis qu’ils soient. Les exemples sont légion de ces « murs mentaux » sur la toile et ailleurs. Leurs oreilles souvent en panne d’écoute. Avec des mots tels des clous à planter dans l’autre ayant un angle de vue différent. Les murs sur deux pattes semblent une espèce en voie de prolifération. Au sein de tous les milieux et classes sociales. Des murs blancs, noirs, jaunes, métisses, de tous genres… Comment progresser  à travers ce labyrinthe de certitudes sans fenêtres ?

   Sans devenir pessimiste. Ni devenir soi-même un mur pour son contemporains. Une sacrée gageure. La seule solution serait de s’éloigner le plus possible du piège. Celui tendu notamment par la toile. Un lieu où circulent nombre de murs à insultes. Pas uniquement des internautes visiblement sans beaucoup de mots de vocabulaires. Des médecins, des universitaires, des artistes, etc., passent leur temps à dire « je t’emmerde» ou argumentent d’un « t’es qu’un connard ». Eux aussi, habituellement plus adeptes de piques enrobées de « cher Monsieur ou chère Madame », balancent leurs crachats2.0 . L’insulte de plus en plus monnaie courante. Que des dépôts d’ordures sauvages sur le Net ? Non. Il y aussi nombre de beaux échanges. Même fort polémiques. Sans oublier non plus l’humour et la culture. Nulle intention et envie de quitter cet espace très enrichissant pour la tête. Mais trop souvent, la connerie déborde sur l’écran. Sûrement pareil dans la réalité. Avec toutefois une grande différence : les insultes ont une fin dans un bar ou la rue. Souvent se finissant par une ponctuation des poings ou d’un coup de boule. Contrairement à l’insulte virtuelle. Des injures à a rallonges. Sans gros risques de frottement des corps. Sauf dans quelques cas.

   Avec qui débattre de nos jours  ? Un interlocuteur entièrement d’accord avec soi. En effet, aucun risque de finir en injures ou aux mains. Mais quel ennui et aucun enrichissement à ne dialoguer qu’avec ses miroirs. Peut-être définir un catalogue de sujets à éviter. Racisme, sexisme, antisémitisme, sexisme, noir, blanc, jaune, Juif, Musulman, Islam, Israël, Palestine, voile, écriture inclusive, véganisme, genre, LGBT, féminisme, LF Céline, Roman Polanski, Docteur Raout… Sûrement des oublis dans cette liste de conversations susceptibles de nous faire sortir d'un débat à hauteur de cerveaux. À chaque jour son nouveau sujet diviseur. Comment se fait-il que le débat soit tombé aussi bas ? Pas uniquement dans les médias. Chacun d'entre nous, à son petit niveau, semble pris par la tentation du mur. S’enfermer derrière sa citadelle mobile et tirer sur tout ce qui ne pense pas comme soi. Une fermeture uniquement de notre époque ? Je ne crois pas. Le XXIe siècle n’a pas inventé la connerie et les cons. Il se nourrit de ce qu’il a sous la main. Autrement dit de chacun et tous. La seule différence avec le passé est la vitesse de propagation de la connerie.

    La lumière est beaucoup plus lente à se mouvoir pour atteindre notre cerveau et y prospérer. Surtout en ces temps d’obscurité. Sous de plus en plus de crânes, même les plus cultivés. L’obscurité semble avoir de beaux jours devant elle. Surtout que des éteigneurs de consciences et de beauté l’alimentent au quotidien. Ils travaillent à la production de plus de boue et d'obscurité. Souvent à des heures de grande écoute cathodique ou sous les ors de la République. Des trouées de lumières résistent pourtant ici ou là. Avec de plus en plus de difficultés pour percer l’épais brouillard de confusion. Mais rien n’interdit à chacun d’allumer son petit briquet ou allumette. Rien qu’une flammèche dans l’immense nuit de notre jeune siècle ? C’est vrai. Mais ça prouve qu’il y a des lumières disséminées un peu partout. S'efforçant encore de briller et savoir douter. Au moins on se sent un peu moins seul. En plus un bon exercice pour ne pas tout céder à la confusion du monde et la sienne. Se secouer les neurones. Refuser de s’éteindre dans son petit coin. Tenter de devenir à minima une lueur à soi tout seul. Et peut-être même plus. 

     Une lumière à la fenêtre de son histoire.

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