Attente

Quinze ans qu’ils ne sont pas revus. Ni parler ou échanger le moindre courrier.Tous deux sont assis dans la salle d’attente d’un aéroport. Pour attendre le même avion. Leurs regards se sont croisés. Chacun a détourné les yeux. Ils sont venus de loin. Jusque dans cette ville à plus de mille km de chez eux. Pour chercher leur fille. Une fille toujours sur les routes.

     

          Quinze ans qu’ils ne sont pas revus. Ni parler ou échanger le moindre courrier.Tous deux sont assis dans la salle d’attente d’un aéroport. Pour attendre le même avion. Leurs regards se sont croisés. Chacun a détourné les yeux. Ils sont venus de loin. Jusque dans cette ville à plus de mille km de chez eux. Pour chercher leur fille. Une fille toujours sur les routes. Elle avait un blog où elle racontait ses nombreux voyages. Plus les messages personnels qu’elle adressait à ses parents. Différents pour l’un et l’autre. Son père avait besoin d’être rassuré. Alors que sa mère préférait qu’elle lui raconte ses rencontres, les paysages vus… Ma petite-fille oiseau comme l’avait surnommé son arrière grand-père. Sans doute lui qui, avec ses récits de résistance, brigade internationale, lui avait inoculé le virus du partir. Présente sur les failles du siècle. Témoin du monde avec un  appareil photo en bandoulière.

       Pourquoi est-il venu ? Elle était persuadée qu’il ne se serait pas déplacé jusque là. Bouffé par sa vie de maire adjoint et sa boîte d’ingénierie. Une société qu’il rêvait de transmettre à sa fille. Elle était sortie première de sa promotion d’une école de commerce. Son diplôme en poche, elle leur avait annoncé qu’elle partait faire un reportage sur la banquise. Sa mère, très enthousiaste, l’avait encouragée. Contrairement au père très réticent. Les conflits du couple ont commencé à naître à ce moment-là. Leur séparation effective six mois après le départ de leur fille. Qui elle ne referma jamais sa valise. Venant leur rendre visite de temps en temps. Le père et la mère vivant dans la même ville. Lui figure publique. Et elle infirmière dans un hôpital. Pas les mêmes monde. Et chacun sur une berge du fleuve. Sans jamais se revoir.

       Une annonce s’affiche sur l’écran d’informations. Pour cause de problème au départ, l’avion ne serait- pas là avant le lendemain. Elle s’est précipitée au guichet. L’hôtesse, l’air désolé, lui confirma le retard. Lui aussi est venu aux nouvelles. L’un et l’autre à quelques mètres parmi des inconnus. « Je ne peux pas vous en dire plus. Les passagers du vol ne craignent rien. L’aéroport de départ est ultra sécurisé. Mais il y a des combats en cours. Trop risqué de décoller pour l’instant.». Un employé en uniforme, au cœur d’une toile d’angoisse, rassure comme il peut. Minimum un jour de retard.

       Tous deux avaient reçu un coup de fil et un mail. «  Votre fille est morte sous un bombardement. Son corps sera rapatrié. La date vous sera très rapidement communiquée par nos services.». Un message numérique et vocal de l’ambassade. La même annonce d’un côté et l’autre du fleuve. Appeler l’ex. Lui y a songé. Il a même réussi à trouver son numéro de téléphone. Sans réussir à le composer. Se déplacer à l’aéroport ou attendre le rapatriement du corps dans leur ville ? Là ou elle serait enterrée. Son père avait téléphoné pour dire qu’il ne serait pas à l’arrivée de l’avion. Avant de changer d'avis au dernier moment. Elle n’avait pas hésité un instant.

       « On va boire un café ? »

NB) Une fiction inspirée d'un des textes du très beau et fort recueil  " Le Grand Paon-de-nuit ". Et en pensant à tous ceux et celles qui vont " porter la plume ou l'objectif" dans la plaie du monde. Au péril de leur vie. Des populations ont besoin de leurs regards, ici et  là sur la planète. Aujourd'hui pour témoigner du massacre en cours des kurdes abandonnés aux mains d'un criminel d'état. Coup de chapeau à ces témoins sur le terrain.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.