«Tous des ongulés !»

Silence total dans la classe de Quatrième A. Celle trimballant la plus mauvaise réputation du collège. Avec le plus fort taux d’exclusions de l’établissement. Dont deux définitives. Sans compter le nombre de crises de nerfs et jours d’arrêt de travail des profs. Jamais un tel calme depuis la rentrée scolaire. Tous les élèves étaient bouche bée. Leurs regards rivés au tableau.

     

 © Marianne A © Marianne A

                 «L’avenir du français, je le vois comme une évolution permanente. Les fautes d’un jour deviennent les règles du lendemain. Dans toutes les époques, on a dit  que la langue était foutue et que personne ne parlait bien.».

            Alain Rey

 

        Silence total dans la classe de Quatrième A. Celle trimballant la plus mauvaise réputation du collège et de la ville. Elle a le plus fort taux d’exclusions de l’établissement. Dont deux définitives. Sans compter le nombre de crises de nerfs et jours d’arrêt de travail des profs. « Pourvu que je me tape la Quatrième A cette année.». C'était le souhait de pas mal d’enseignants. Jamais en tout cas un tel calme depuis la rentrée scolaire. Les élèves échangeaient des regards stupéfaits. Personne n'osant parler. Sans doute eux aussi étonnés de l’absence de brouhaha matinal. Tous étaient abasourdis par les trois mots inscrits au centre du tableau. En très grosses lettres. Incontournables. Après un bonjour glacial en rentrant, la prof de Français s’était assise derrière son bureau. « On fait d’abord l’appel ». Contrairement aux cours précédents, aucun n’a répondu à la place d’un autre ou jouer à l’absent. Pas non plus la moindre remarque sur ses vêtements ou son rouge à lèvres. Un début de séance parfait. Elle leva les yeux du registre de présence et promena le regard dans la classe. Face à une toile de bouches bée.

        Une folle envie de pouffer. Elle respira un grand coup pour conserver son sérieux. Puis elle chaussa sa paire de lunettes. Obligée de se concentrer pour arborer son air de prof. L’air sévère et intraitable qu’elle avait décidé d’afficher avec la Quatrième A. Toujours maintenir une bonne distance. Son masque pincé n’eut pas l’effet escompté. Toujours le même bordel récurrent. Mais elle ne changea pas de cap. Jusqu’à ce matin de brusque changement de stratégie. L’idée lui était venue dans la nuit, devant un document animalier. Elle se racla la gorge et plissa le front. « Bon, je vais récapituler. Vous vous souvenez donc que, dans les figures d’analogie, nous avons étudié la comparaison, la métaphore et puis l’allégorie. Aujourd’hui, ce sera la personnification. ». Elle passa devant son bureau. « Qui sait ce qu’est une personnification ? Quelqu’un parmi vous en a déjà entendu parler ?». Pas la moindre réponse. « M’dame, j’ai un truc à dire.». Elle se tourna vers l’élève. « Je t’en prie.». Il grimaça un sourire avant de parler. « Vous avez fait une faute d’orthographe sur le tableau.». Éclats de rire général. L’élève se dandina comme un joueur de foot après avoir marqué un but. Très fier d’être au centre. Elle s’accouda au bureau. Sans un mot. Jusqu’au retour du silence. Autrement dit un brouhaha moins épais.

        La prof repassa derrière son bureau. Elle pointa l'index sur le tableau. « Tous des ongulés. On lit bien la même chose ou je me trompe ? ». Ricanement d’une élève du premier rang. « Pour vous répondre sur ce que vous avez découvert sur le tableau. Ce n’est pas du tout une erreur de ma part. Il s’agit d’un exercice du cours. C’est l’exemple pour illustrer la personnification. ». Une élève se leva d’un bond. Elle se planta dans l’allée centrale. « M’dame, c’est un… C’est un gros mot ce que vous avez écrit. Faut pas faire ça. C’est vachement vulgaire. Ça se fait pas du tout. Surtout pour une prof. ». Elle regarda l’élève et réprima un sourire à la vue de son air offusqué. Sincèrement choquée. Elle relut une nouvelle fois les trois mots à haute voix. « Désolé, mais je ne comprends pas ce qui te choque. Tu vois une grossièreté ou familiarité sur le tableau ? Moi, je ne la vois pas du tout. Qu’est-ce qui vous dérange ? ». Nouvel échange de regards entre les collégiens. Visiblement déstabilisés. « Ça se dit pas enculé, M’dame. On est à l’école quand même. Dans une classe. Faut l’effacer du tableau. ». Elle laissa passer un instant. « Moi, je ne le dis jamais ce mot que vous venez de prononcer. Ce n’est pas mon vocabulaire. ». Elle prit à témoin le reste de la classe. « Et vous ça vous arrive de le dire ? ». Un mur de bouches cousues.

       Elle ôta le bouchon de son marqueur. Des murmures dans son dos pendant qu’elle écrivait au tableau. La personnification consiste à donner une nature humaine à un objet ou un animal. Elle se retourna. « Vous savez ce que c’est un ongulé ?» . Les fronts se plissèrent. On sentait qu’ils cherchaient la réponse. Une sorte de course à celle ou celui qui répondra en premier. Ongulé courait sur toutes les lèvres. Rares que tous soient accrochés à la même question. Et surtout envie de trouver la réponse. « Moi, je sais m’dame ! ». L’enseignante eut un air étonné. Jamais cette élève n’était intervenue. Toujours aspirée dans son Smartphone sur ses genoux ou à bavarder avec ses voisines. « Et c’est quoi alors ? ». Elle jeta des coups d’œil furtifs à gauche et à droite. Hésitant à répondre, car elle se trouvait sous le feu croisé des regards de toute la classe. « C’est… Peut-être pas ça… Ma grande sœur travaille dans une onglerie. C’est un truc avec des ongles ? ». Un flot de ricanements ponctués de « n’importe quoi.». Elle était rouge de honte. « Vous avez… tout à fait raison. Il s’agit en effet d’ongles. Mais pas des mêmes que ceux du travail de votre sœur.». Elle reprit le marqueur. Ongulé. Nom masculin désignant un mammifère dont le pied est terminé par un sabot.Comme le Pangolin. Elle resta un instant immobile, le marqueur à la main. Les laissant mariner dans leurs interrogations. Puis elle se tourna d’un seul coup. De nouveau face à sa classe.

       Leurs yeux toujours sous l'effet de la surprise. Aucun ne s’attendait à ce genre de séance. Jubilation intérieure pour la prof. Très satisfaite de la réaction des élèves. Deuxième fois qu’elle instrumentalisait les ongulés. La première dans un autre établissement. Mais pas avec un tel résultat. Seuls quelques élèves de la première « classe cobaye » avaient été déstabilisés par les trois mots. Et une mère de famille, choquée par les ongulés, avait fait un scandale. Hurlant à qui voulait l’entendre que la prof écrivait des insultes en classe. Sans se douter que l’enseignante avait fait une photo du tableau. « Ça a rien à voir avec le cours, M’dame. ». Elle se racla la gorge. « Si, bien sûr. Regardez bien ce qu’il y a écrit sur le tableau. La personnification, c’est donner une nature humaine a notamment un animal. C’est bien le cas avec les ongulés. Qui ici a déjà traité d’ongulé un chevreuil ou un cheval ? ». Elle esquissa un sourire. « Vous venez d’apprendre donc ce qu’est une personnification. Mais on va approfondir avec un autre exemple de personnification. Ça peut-être aussi sur un objet. Quelqu’un peut nous donner un autre exemple de personnification ? ». Un doigt se leva au fond.« Et enculé, c’est quoi alors ? ». Une cascade de rires en guise de réponse. Avec aussitôt la reprise du brouhaha. Elle ouvrit son cahier et recommença à écrire sur le tableau. Enculé: injure adressée à une personne considérée comme méprisable, sotte, dénuée de courage. Espèce d'enculé ; traiter quelqu’un d'enculé. «Ils m'horripilaient tous à la fin ces ratés, ces enculés, ces sous-hommes (Céline, Voyage au bout de la nuit)». Retour du silence total.

          Avec quelques regards en colère. Dont celui d'une élève la fusillant du regard. Sa réaction ne tarda pas à fuser. « Vous faites quoi là M’dame. C’est une honte d’écrire ça. Vous vous rendez pas compte ou quoi ? C’est dégueulasse d’écrire ce genre de mot.». La prof ne la quitta pas des yeux et brandit le dictionnaire posé sur son bureau. L’élève n’avait pas décoléré et cherchait des appuis autour d’elle. « D’abord, ce mot est écrit dans le dictionnaire. Et pourquoi voulez-vous que j’ai honte. Je vous entends souvent le prononcer. Que ce soient les filles et les garçons. Vous avez honte vous quand vous le dites ce mot ? ». Elle reposa le dictionnaire. « Revenons à nos analogies. J’attends toujours un exemple de personnification. Je suis sûre que vous en avez dans la tête. Vous n’arrêtez pas d’en faire des personnifications. Dont de très pertinentes. Creusez-vous un peu la tête. Elles sont dedans. ». La coléreuse revient à la charge. « Vous êtes sûr que c’est écrit dans le dico ? Moi je crois que c’est une fake votre truc. ». Elle lui déposa sur sa table. « Vérifiez par vous-même. Vous pouvez même aller chercher les définitions de daron, niquer, thune… Et de plein de mots que vous employez souvent entre vous. ». La sonnerie retentit. Une marée de chaises en écho. La classe se vida très vite. Et la prof partit dans un fou rire.    

            Deux mois après, elle attendait au feu rouge. Dans une rue à quelques centaines de mètres du collège. Vidée. La journée ayant été particulièrement éprouvante. Pressée de rentrer se dissoudre dans un bain avec de la musique et un bon verre de vin blanc. Elle avait le coude à la fenêtre. « Espèce d’ongulé !». Elle se redressa et tendit l’oreille. Sans doute avait-elle mal entendu. « C’est toi l’ongulé ! ». Nul doute sur le terme. Un groupe de jeunes était assis dans le square de la cité. Un des élèves de la Quatrième A ? Et si ça avait fait le tour du quartier ? « Bien joué ton truc avec ongulé, mais ça ne marchera pas. Les élèves écoutent d’une oreille et oublient de l’autre. On ne peut pas lutter contre les animateurs télé et le Net. Le prof n’a quasiment plus d’influence. Encore moins dans ce genre de quartier. On fait plus que de la garderie et du flicage. Notre job ne sert plus à rien.». La réponse désabusée d’un de ses collègues de Français quand elle lui avait raconté. Contrairement à la réaction enthousiasmée du principal et d’autres profs. « Transmettre est toujours un pari. Avec aucune certitude. Mais si un jour, vous sentez qu’il y un écho, ne serait-ce que dans un regard; vous avez gagné votre pari.». Elle trouvait son prof de fac très péremptoire. Beaucoup moins depuis qu’elle venait d'entendre l’insulte. Son cours sur la personnification avait porté ses fruits. Les ongulés allaient-ils envahir la ville et le pays ?

          Coups de klaxon fébriles derrière sa voiture. « Bouge le cul de ta bagnole ! ». Elle sursauta et regarda dans le rétro. C’était la patronne de la pharmacie du centre-ville. La traiter d'ongulée ou la gratifier d'un doigt d'honneur ? Elle en mourait d'envie. Mais elle se contenta de rouler au pas. Sans se soucier des coups de klaxon. Un large sourire aux lèvres.

          Quel nouveau pari ?



NB: Une fiction inspirée de l’ingéniosité déployée en cours par certains profs. Toujours à la recherche de nouvelles méthodes pour intéresser leurs élèves. Guère un métier facile avec tous les concurrents numériques et autres. J’avais d’abord pensé à titrer cette fiction par « Espèce d’ongulés ». Chaque fois que je titre avec un jeu de mots, j’ai l’habitude d'effectuer une recherche sur Google. Pour voir s’il a déjà été utilisé.  Quelle jolie surprise de le voir en titre d’un article de blog. Déjà pris. Et pas sur n’importe quel site. Le blog « Langue, sauce piquante». Le site des correcteurs du Monde. Très précis et en plus fort drôle. À conseiller à celles et ceux ne le connaissant pas. Un très bon blog pour les amateurs de la langue française. Une langue toujours vivante.

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