Jaune guenille ou réac ?

Difficile d'analyser ce mouvement si protéiforme. Même les politologues et autres spécialistes s'arrachent les neurones. Des antisémites, des racistes, des homophobes, des sexistes, etc, parmi les manifs des Gilets jaunes ? Bien sûr qu'il y en a. Comme dans nombre de foules. Même pour fêter la victoire des Bleus. Ces néo-fachos sont-ils la majorité des Gilets jaunes du samedi ?

Va t'en le gueux © avatarod

 

        Des noms d’oiseaux numériques fusent en ce moment sur la toile. Surtout pendant et après les manifs du samedi. Les vagues jaunes suscitent de nombreuses polémiques et tracent de nouvelles lignes de fracture. Difficile d'analyser ce mouvement si protéiforme. Même les politologues et autres spécialistes s’arrachent les neurones. Pour ma part, j’ai croisé toutes sortes de Gilets jaunes. La même variété d’individus que dans les transports en commun où à la poste. Dont indéniablement quelques cranes rasés nostalgiques d’un ordre nouveau. Comme l'ignoble main anonyme  inscrivant Juden sur une vitrine, quelques jours avant la manif. Des antisémites, des racistes, des homophobes, des sexistes, etc, parmi les gilets jaunes ? Bien sûr qu'il y en a. Comme malheureusement dans nombre de foules. Même pour fêter la victoire des Bleus. Indéniable que partout en Europe l’extrême-droite renaît de ses cendres. Même au Brésil et d’autres pays. Elle traîne aussi du côté des Gilets jaunes en espérant tirer les marrons du feu. Le jaune colère est bien sûr une aubaine pour la couleur brune.

      Se méfier du retour des vieux démons est important. Et surtout tout faire pour les combattre. Mais attention à ne pas être plus confusionniste que la confusion. La majorité des manifestants et occupants des ronds-points ne semblent  pas adeptes de la casse et du retour du Maréchal. Papon était ministre du Budget de Giscard. Tout le gouvernement d'alors était-il proche des idées de Pétain ? Des islamistes commettent des attentats sanglants en France et ailleurs. Tous les musulmans sont-ils des terroristes ? Des hommes harcèlent , violent et tuent des femmes. Tous les hommes sont-ils des salauds de harceleurs, violeur et assassins potentiels ? Une liste de raccourcis non exhaustive. Le raccourci mène souvent à une impasse ?

      Suis-je naïf ? Avec une vision basique des événements ? Visiblement pas le seul à ne pas saisir tout ce qui se passe actuellement. Moins intelligent que quelques ex soixante-huitard reniflant le fascisme sous les aisselles de chaque Gilet jaune ? Les mêmes prêts à qualifier tous ceux qui ne pensent pas comme eux d'idiot utiles de l’extrême-droite. Lire ou relire «Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary». Cette fois c'est à «La Rotonde». Autre temps, même retournement de veste. Mais rien de nouveau sous le ciel de l'humain ordinaire. Qui ne privilégie pas sa soupe ?

      Ta vitrine de commerce est brisée.         

     Ordure de Gilet jaune !                                   

                                Tu vis dans un quartier pourri et tes gosses vont dans un collège ghetto.

                                Salauds de bobos-élite qui se la coulent douce dans leur centre-ville.

                                                                                               Ta main est arrachée.

                                                                                                   Ordure de flic !

                                             Empêché d'aller jouer au théâtre.

                                             Font chier maintenant avec leurs manifs.                                                                   

    Sa façon de voir ce mouvement me semble liée en grande partie à sa perte ou son gain. Matériel et psychologique. Qu’est-ce que je perds ? Qu’est-ce que je gagne ? Le Gilet jaune vu de son angle de vie ? La plupart des manifestants, pensant avoir déjà beaucoup perdu, défilent et occupent les ronds-points pour obtenir du concret. Pas des mots et des chiffres anesthésiants. Ça va être très difficile de leur demander de tomber le gilet ou le retourner. Revenir devant BFM et dans les urnes. Faudra trouver autre chose que des éléments de langage ou un énième plan com de gestion de crise. Le peuple n’est plus au bord de la crise de nerfs. Il a la rage de vivre... moins mal.

    Carrefour ou impasse de la démocratie ?

 

     NB: Un petit extrait d’un roman en écho lointain avec ce qui se déroule chaque samedi…

 

« Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.

On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes ; Hussonnet fit cette remarque :

– " Les héros ne sentent pas bon ! "

– " Ah ! vous êtes agaçant ", reprit Frédéric.

Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.

" Quel mythe ! " dit Hussonnet. " Voilà le peuple souverain ! "

Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant.

" Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau de l'État est ballotté sur une mer orageuse ! Cancane-t-il ! cancane-t-il ! "

On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.

" Pauvre vieux ! " dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et brûlé.

Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il pas s'amuser ! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d'autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon ; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica.

Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque chose ; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des portes, on n'apercevait dans l'enfilade des appartements que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. Toutes les poitrines haletaient ; la chaleur de plus en plus devenait suffocante ; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent.

Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille publique, en statue de la Liberté, - immobile, les yeux grands ouverts, effrayante. »

Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale

 

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