Armoire de classe

Comment leur annoncer ? Ma femme et mes deux enfants vont être si déçus.La propriétaire, vieille dame très sympathique,nous l'avait faite visiter.Des lumières dans les yeux de la famille.Surtout ma grande fille rêvant d’avoir sa chambre. «Vous serez bien ici. C’est trop grand pour moi maintenant.». Les gosses l’ont embrassée en partant. La maison déjà emménagée sous nos têtes.

 

Hugues Aufray - L'emménagement © Marc Briant-Terlet
 

             Comment leur annoncer ? Ma femme et mes deux enfants vont être déçus. La propriétaire, une vieille dame très sympathique, nous avait fait visiter la maison. Je les observais en coin. Des lumières dans les yeux. Surtout ma grande fille rêvant d’avoir sa chambre pour elle toute seule. « Vous serez très bien ici. Y a des bonnes ondes. C’est trop grand pour moi maintenant. Je suis contente que ça aille à un jeune couple avec des enfants. Comme quand mon mari et moi sommes arrivés là. ». Les gosses l’ont même embrassée en partant. Il il y a une semaine, j’ai reçu un coup de fil de son fils. Lui qui s’occupait de la vente. I Un individu nettement moins sympathique que sa mère. Il voulait que l’apport de départ soit plus élevé. Économies, prêt, famille… J’avais déjà tiré sur tout. Qui contacter ? Ma marraine. «Désolé, je t’aurais bien aidé mais je viens tout juste de dépanner ma fille.». Le texto vient à peine de tomber. Au moment de monter dans ma voiture.

      Pas le monde qui nous tombe dessus. Nous avons encore un toit sur la tête. D’autres se contenteraient de notre appartement très exigu. Comme tous ces gens dormant dans ce bidonville. Ils sont juste de l’autre côté des grilles de la nationale. Une forêt de mains tendues du matin au soir. Les voir relativise ma mauvaise nouvelle. Bien pire que notre situation. Mais n’empêche qu’il va falloir que je l’annonce. Mettre le masque sombre du mari et du père qui dit «stop, on ne rêve plus». Revenant à la maison avec l’éteignoir de lumière dans les yeux. La mère était prête à nous la vendre. Pourquoi son fils s’en était mêlé ? Je l’ai googlisé pour me rendre compte qu’il n’était pas du tout dans le besoin. Ni lui ni le reste de la famille. Ce qu’il me demandait en plus pour l'apport de départ ne représentait pas grand-chose pour eux. Les héritiers n’allaient pas crever de faim où être contrains de vendre leur deuxième voiture. Contrairement à moi qui n’avait pu mettre la rallonge. Un nul.

       Même un naze. Je me sens d’un seul coup impuissant. Comme inutile. Juste bon a ramener une paye à la fin du mois. Ma femme, licenciée depuis trois ans, n’arrivait pas à trouver du boulot. Ou des missions payés au lance-pierre. Régler un loyer tous les mois, remplir un frigo, nous offrir des vacances en camping… J’y parvenais en rognant sur tout. Mais incapable de leur offrir une maison qu’il habitait déjà au fond d’eux. Pas un palace. Juste un petit pavillon avec un jardin et un garage. Même ça, j’en étais incapable. Pourquoi rentrer ?

        Font chier ces cons de gilets jaunes ! Ils ont encore bloqué le rond-point. Je les ai toujours détestés. De gros beaufs, racistes, antisémites, homophobes, sexistes, qui ne pensent qu’à eux. Occuper l’espace parce que leur carburant est trop cher. N’importe quoi. Se rendent-ils compte que la terre est en train de crever ? Je suis sûr qu’aucun n’est écolo parmi eux. Moi je vote plus que pour les écolos. Peut-être même militer pour la défense de notre environnement. Regarde l’autre qui agite sa banderole « On est à bout dès le début du mois». Qu’est-ce qu’il croit ? C’est pareil pour la majorité d’entre nous. Encore un incapable non plus de se rendre compte de la chance qu’ils ont de vivre en France. L’école, les soins, plus plein d’autres services gratuits ou pas chers du tout. Ils n’ont qu’à tous aller vivre au États-Unis où les pauvres n’ont pas tous ces droits que nous avons en France. Ou pire encore de s’expatrier dans des dictatures où tu n’as même pas le droit de voter. De quoi y se plaignent ? Ils vont pas me faire pleurer. Ni les klaxonner et les applaudir. Jamais de la vie je collerai un gilet jaune sur mon tableau de bord. Rien à voir  du tout avec ces gens qui ne pensent qu’à eux. Ne voyant pas plus loin que leur réservoir. Et leur petit rond-pont à la con. De grands gosses sur un manège d’égoïstes.

    On roule au pas. Pour une fois, je dois avouer que ça me dérange moins que d’habitude. Guère envie de rentrer tout de suite. Retarder le plus possible le moment de leur dire. De voir la maison s’effondrer dans leurs trois regards. « Y a pire que nous, les enfants. Papa et moi on va trouver autre chose. ». Elle haussera les épaules, esquissera un sourire, et nous rassemblera jusqu’à composer un seul corps avec quatre têtes. « On ne change pas une équipe qui gagne.». Une femme solide. Elle fera le show devant les gosses et moi. Mais je sais qu’à un moment, au milieu de la nuit, elle sera assise sur le rebord de la baignoire. En larmes. La porte sera fermée. « T’en fais pas mon chéri, ça va passer. Va te recoucher. J’arrive.». Elle finira par me rejoindre. On les aura, affirmera-t-elle comme à chaque fois avant de s’endormir. Cette fois, la claque risque d’être plus forte que les précédentes. Son jardin déjà en fleurs dans sa tête.

     J’allume la radio. Besoin de penser à autre chose. « Le ministre et son épouse auraient dépenser 17000 euros pour le dressing de leur appartement de fonction.». C’est une blague ou encore un fake-news.  Complètement délirant de mettre aautant de fric pour juste ranger ses habits. Surtout pour un Ministre de l'Écologie. Apparemment c’est vrai. Ma colère monte d’un seul coup. Pourtant pas la première fois que j’entends ce genre d’infos. Des infos qui ont fait basculer une partie de ma famille de gauche directement à l’extrême-droite. Sans passer par la case centre ou écolo comme moi. Incroyable de dilapider l’argent public pour son petit plaisir personnel. On met un bulletin et on met la main à la poche pour qu’ils vivent comme des petits princes de la République. Moi aussi, je vais voter pour… Arrête tes conneries. Elle est comme les autres ou pire. En tout cas, ils me feront plus peur avec la Marine et le fascisme à nos portes. Ma carte électorale direct dans la poubelle. En miettes comme mes dernières illusions. On m’y reprendra plus. Je ne jouerai plus le rôle de dindon de la farce républicaine. Ni du mouton à urnes. Cette affaire me met vraiment en rage.

    Dire qu’il me manquait 15000 euros pour la maison. Le prix de leur armoire de luxe pour ranger leurs vêtements. J’ai… Si je les avais en face de moi… Une putain d’envie de poser des bombes. Aller détruire leur armoire et tout le reste de leur appartement. Je sais bien que c’est inutile. D’autres clones les remplaceront. Que faire ? Juste rentrer chez soi la queue entre les jambes. Annoncer à sa famille qu’ils ne feront pas la rentrée dans notre maison. Bien sûr il est présumé innocent. Comme nous tous. Et moi aujourd’hui présumé propriétaire d’une maison. Combien y nous manquait Papa ? Le prix de l’armoire d’un ministre.

    Je klaxonne les gilets jaunes.

 

NB: Une fiction inspirée de certaines ( pas toutes ) armoires de la République....

 

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