Ne rien peser

Comme s’il était devenu plus rien d’un seul coup. Un individu inutile. Plus qu’un sac de chair et d’os à ciel ouvert. Juste bon à téter l’oxygène. Un bébé de soixante-ans qui n’a plus rien dans le ventre. « Ne rien peser. ». Sa dernière trace de peinture. Trois mots noirs sur fond bleu clair. Signature de sa solitude. Et désormais son renoncement.

      

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                                                                                                                                                                           Pour FM

 

        Peintre invisible. Sauf de quelques regards. Pourtant, il n’a pas cessé de produire. Il a de moins en moins de place dans son atelier. Même avec le garage où il entrepose ses œuvres au fur et à mesure. « Pourquoi tu continues. Toutes ces heures de sueur pour rien. Quand un truc marche pas, faut l’arrêter. Trouver autre chose à faire pour bouffer. ». Ce que lui a dit son frère. Il a une entreprise de travaux publics. Un petit artisan qui a réussi à grossir jusqu’à devenir patron d’une boîte d’une quinzaine d’employés. Dont son frère aîné qu’il emploie sur certains chantiers. C’est sa seule source de revenus. Avec quelques vide-greniers alimentés avec les objets qu’ils glanent ici ou là. Notamment les jours des « monstres » en attente sur les trottoirs. « Tu parles de quel frère ? Le raté ou celui qui a réussi ? ». Une grosse claque un matin d'automne. Pendant qu’il faisait la queue au tabac. Deux types bavardaient au comptoir. Des anciens copains de collège. Le plus jeune avait joué au foot avec lui. Il est sorti tête baissée.Touché coulé.

       Une scène qui remonte à quatre ans. Depuis, il est rongé par le doute. Pas celui habituel face à une toile. Sans lequel, il se sentirait nu. Un doute qui le fait stagner ou reculer. Mais surtout progresser. Rien à voir avec ce qui vient de lui tomber dessus. Pourtant, il sait ce que la famille et nombre de copains pensent de lui. Capable de lire dans les regards de ses proches. Souvent touché, mais jamais coulé. Avant ce jour-là ou tout a basculé. Comme s’il était devenu plus rien d’un seul coup. Un individu inutile. Plus qu’un sac de chair et d’os à ciel ouvert. Juste bon à téter l’oxygène. Un bébé de soixante-ans qui n’a plus rien dans le ventre. Même plus capable de marquer son passage sur une toile. Son frère et les autres avaient raison. Pourquoi une telle bagarre pour toujours perdre ? Une perte à l’intérieur de soi et le regard des autres. Autant lâcher l’ombre pour une autre ombre. Plus soluble dans la réalité avec code barre. Une ombre semblable à toutes les autres sur les étagères des rôles. « Ne rien peser. ». C’est sa seule trace de peinture depuis la phrase qu’il a entendue au tabac. Plus que trois mots noirs sur fond bleu clair. La signature de sa solitude. Et désormais de son renoncement.

       Un gosse d’une dizaine d’années est passé par-dessus le grillage. Il le croise de temps en temps dans les ruelles et sur la place de la mairie. L’un des fils des deux familles de migrants hébergés dans le village. L’école n’a pas fermé grâce à leur arrivée. « Qu’est-ce qu’il fout là ». Il l’a vu débarquer de sa salle de bains. En plein rasage. Il s’est habillé à la hâte avant de descendre dans son jardin. Des îlots de mousses sur le visage. Il a tourné la tête à gauche et à droite. Plus personne. Le gosse avait dû rebrousser chemin. Il a poussé un soupir avant de remonter finir sa toilette. Et reprendre sa place dans son salon. Il y passe des heures immobile dans un fauteuil aux accoudoirs striés de griffes de chat. Les yeux dans le vide, une clope à la main. Écrasé par son absence de poids dans le monde.

     Un bruit interrompt son absence. Sans doute un chat ou un autre animal. Parfois, de jeunes chevreuils viennent jusque dans sa maison. Il se lève et se plante devant sa fenêtre. Pas un animal paumé. Il redescend. Personne dans le garage et la petite grange. Le bruit provient de son atelier. Quatre années sans y avoir remis les pieds. Il s’arrête et tend l’oreille. Comment le déloger sans y entrer ? Il s’est juré de ne plus y remettre les pieds. Gueuler pour lui foutre la trouille ? Il fait lentement le tour de son atelier. Jusqu’à une étroite fenêtre. La poussière empêche de voir à l’intérieur. Il essuie le carreau du revers de sa manche. Avant de coller son front à la vitre.

     Le gosse est là, torse-nu. Une cascade de cheveux bruns sur les épaules. Il ne cesse de se dandiner d’un pied sur l’autre. Une boule de nerf se tordant dans tous les sens. Comme pour s’extraire d’une mâchoire invisible. Il finit par s’arrêter de bouger. Sa tête avalée par ses épaules. « Putain ! ». Le mot a jailli de sa bouche. Il est blême. Le dos du gosse est entièrement couvert de blessures et de coups. Un entrelacs de cicatrices jusqu’à la nuque. Comme une carte sanglante de son histoire. Il n’arrive pas à en détacher les yeux. Sonné. Autant de douleur mêlés sur un si petit carré de peau. Un champ de bataille international gravé à vie sur son dos. Que pèse ce gosse ?

     Il ouvre la porte de l'atelier. Elle grince. Le gosse, complètement absorbé, ne l’entend pas. Plusieurs pots de couleurs sont ouverts à ses pieds. Il y plonge son pinceau sans regarder. Des maisons, des arbres, un vélo géant, un avion avec des racines jusqu’au sol, des oiseaux, un bateau, une femme allongée… Il ouvre la bouche pour lui parler. Pas le moindre son n’en sort. Il reste immobile. Témoin muet et incapable de la moindre réaction. Ventre noué. Face à un gamin devant sa dernière toile. Il suit des yeux le mouvement du pinceau. Des gestes fébriles. Il se penche sur la toile comme s’il voulait la crever. Avec le pinceau et la peinture d’un autre. Les outils du peintre du village. Mais les couleurs appartiennent au gosse. Celle de la palette dans son dos.

      Ne rien peser a disparu.


NB: Une fiction inspirée de la photo d'un gosse afghan réfugié avec sa famille dans un village de France. Si heureux du cadeau d'un de ses voisins. Pour remplacer son vieux clou tout pourri. Son voisin lui a dégoté un vélo quasi neuf. Le gosse ne quitte plus son destrier. Pour retrouver quelques geste de son enfance en ruines dans un autre pays.

 

 

 

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