Chantier international

Rien. Il appuie une deuxième fois sur l’interrupteur.Toujours rien. Il appuie encore à plusieurs reprises. Aucune lampe ne s'allume. Il écarte le drap et se lève en pestant. Pas de tonalité sur le téléphone interne. Il prend son mobile sur la table de chevet. Le vide au bout du fil. Où sont ses chaussures ? Sa colère monte. Comment un homme si puissant peut être soumis à une panne d’électricité ?

            

Mickey 3d - Respire (Clip officiel) © Mickey 3D

 

              Rien. Il appuie une deuxième fois sur l’interrupteur à droite de son lit. Toujours rien. Il appuie encore à plusieurs reprises. Aucune lampe ne s'allume. Il écarte le drap et se lève d'un bond. Pas la moindre tonalité sur le téléphone interne. Il se rabat alors sur son mobile posé sur la table de chevet. Le vide au bout du fil. Il reste un instant assis, immobile dans la chambre plongée dans la pénombre. Sa colère monte. Il enfile son pantalon et un T-shirt. Où sont ses chaussures ? Tant pis, se dit-il. Prêt à incendier les hommes d'astreinte et les limoger sur le champ. Lui faire ça à lui... Ses hommes vont  l'entendre. Il se cogne à la porte.

       Pas la moindre lumière non plus dans le couloir. Même les repères lumineux au sol en cas de sortie d'urgence. Le noir total. Une première depuis qu'il a pris ses fonctions. Muni de la lampe torche de son mobile, il avance en tâtonnant. Heurtant plusieurs fois des meubles. Fou de colère que lui, pas n’importe qui, soit soumis à une banale panne d’électricité. Une situation impensable. Il pénètre dans la pièce de l’officier de sécurité de permanence. Éclairée uniquement par un portable sur le bureau. Un homme se lève à son arrivée.

    « Qu'est-ce que c'est que ce bordel, grogne-t-il en braquant le faisceau de sa lampe sur le visage du militaire. Pas une lumière qui marche. »

L’officier fronce les sourcils.

    « J’attendais des ordres pour vous réveiller et… »

Il le fusille du regard.

    « Je veux que ce soit réglé immédiatement! »

    « C'est-à-dire que… »

    « Que quoi ? »

L’officier désigne la fenêtre ouverte.

   « Il fait nuit. »

   « Je suis pas aveugle. Je vois bien qu’il fait nuit. »

L’officier semble chercher ses mots.

   « C'est-à-dire que… Le soleil aurait dû se lever depuis plus de deux heures. »

  « Vous êtes ivre ou quoi ? »

  « Non.»

Il lit l’heure sur son mobile.

  «C’est vrai qu’il fait normalement plus du tout nuit à cette heure. Sans doute juste une p’tite perturbation. On va pas quand même pas en chier une pendule. Mais pourquoi l’électricité marche pas ? »

  « Nos techniciens n’arrivent pas à trouver d’explications. »

  «Vous avez qu’à enclencher le groupe électrogène en attendant que la lumière revienne dans vos têtes d’incapables. »

L’officier toussote.

    « Le groupe ne fonctionne pas non plus. »

      Il jette un regard méprisant sur l'officier et pose les yeux ses pieds. Comme si ça ne pouvait être les siens. Les pieds nus du Président des États-Unis dans la Maison blanche en panne d’électricité. Il n’arrive pas à y croire. Sûrement un mauvais rêve. Il ferme les yeux et les rouvre. Toujours dans la pièce sans lumière. Face à un officier de sécurité visiblement débordé. Le militaire a les yeux fixés sur les pieds du big boss comme tout le monde le surnomme. Il ne peut réprimer un sourire. Rapide sourire avant de reprendre un air martial. Aucune envie de perdre sa place.

    «Y a de la lumière dans la ville ? »

   « Non. »

  «Juste une panne. Pas la première fois que ça arrive. »

  «C’est comme ça dans tout les pays. Nos alliés et les autres pays ne sont pas…»

Le Président plisse le front.

  « Rien à foutre des autres pays ? »

  « Nos équipes… »

  «Silence ! Qu’on prépare des voitures pour ma femme et moi. Direction ma villa, en attendant que la situation redevienne normal. Tout doit être près dans une demi-heure.»

  «Ce n’est pas possible.»

   «Comment ça ?»

   «Personne ne peut sortir de la Maison Blanche ni y entrer.»

    «Impossible !»

    «On ne comprend pas mais… C’est comme un mur. »

    «N’importe quoi ! Je veux-immédiatement aller à cette porte. Personne ne pourra empêcher le Président des États-Unis de circuler là où il le désire. Impensable. On y va tout de suite ! »

     Les deux hommes, flanqués de trois membres de la protection rapprochée, gagnent l’entrée. L’officier ouvre la porte et s’efface pour le laisser passer. Buste droit, le Président fait un pas et s’arrête net. Il insiste. En vain. Il n’arrive pas à franchir le seuil de la porte. Pourtant aucun obstacle visible devant lui. Il passe la main sur ce mur invisible.

     « Réunion d’urgence dans mon bureau ! »

   Il fait demi-tour.

     « Nous n’avons aucune explication rationnelle Monsieur le… »

    Il tape du poing sur la table.

    «Vous êtes naïfs ou quoi ! Il s’agit bel et bien d’une attaque terroriste ! La plus grande attaque terroriste auquel les États-Unis d’Amérique aient été confrontées. »

   Le conseiller principal à la sécurité secoue la tête.

   «Quelques textos ont réussi à passer dans ce black out international. La maison Blanche, le Pentagone, la CIA et d’autres institutions de notre pays sont paralysés. Seuls les hôpitaux et les services d’urgence comme les pompiers fonctionnent normalement. Le pays est comme… »

Il l’arrête d’un geste.

  «Arrête ton blabla. Pas besoin d’éléments de langage et d’avoir fait une grande école pour se rendre compte que c’est une attaque terroriste. Une prise d’otages nationale. »

     Il visse ses coudes sur la table et serre son menton. Il ne bouge pas. Personne , dans le bureau éclairé désormais par des bougies, n’ose interrompre le silence. Les conseillers militaires échangent des regards inquiets. Première fois qu’ils sont confrontés à une telle situation. Comment expliquer que le soleil ne se soit pas levé? Quel est ce mur empêchant les entrées et sorties ? Aucune explication. Et encore moins de solutions. Complètement démunis.

   «Que devons-nous faire pour réagir? »

Sa question génère un nouveau silence.

  «Dans l’état actuel de nos information, je ne sais pas vraiment quoi vous répondre, murmure l’un de ses conseillers. »

Le Président se lève.

    « Moi, je sais. Nous allons attendre les revendications de ces terroristes. Il ne peut pas s’agir d’autre chose. Nous avons affaire à des terroristes beaucoup plus performants que ceux auxquels nous sommes habitués à combattre. Sans doute que nos services se sont un peu trop reposés sur leurs lauriers. Je vais reprendre tout ça en mains. On va voir que la première puissance du monde à des couilles. La grande Amérique bandera toujours. Nous sommes les meilleurs et nous le resterons. Et on va détruire ces terroristes qui osent une nouvelle fois s'attaquer à notre Amérique. Quitte à raser les pays qui les soutiennent. »

     Ses principaux conseillers, réunis depuis l’aube, sont divisés sur le sujet. Certains sont persuadés qu’il s’agit d’une attaque terroriste de très grande envergure. Avec des moyens technologiques inédits. Les autres, s’appuyant notamment sur cette nuit artificielle, ont écarté toute piste terroriste. Parmi eux, les très croyants y voient la main de Dieu. Les plus rationalistes semblent les plus désemparés de la cellule de crise. Mais tous sans réponse et impuissants.

   « Si je puis me permettre… »

   «Ferme-là, toi ! Vous êtes des incapables ! Nos services de renseignements ont été incapables de prévoir cette attaque à échelle planétaire. Je vais tout prendre en charge. Désormais tout doit passer par moi. Nous sommes en guerre et je suis le chef des armées de ce pays. Je veux être tenu au courant dès qu’ils se manifestent. Nous les anéantirons ces fils de pute qui nous ont fait ça au pays. God bless América ! »

    Il sort et regagne ses appartements.

     Des heures lente, très lentes, s’écoulent à la Maison Blanche plongée dans le noir. Tous, du petit personnel au Président et sa famille, semblent paumés. Prisonniers et dans l’attente. Pas le moindre algorithme à consulter sur les écrans noirs. Ni de restauration système. La première puissance mondiale totalement impuissante.

     « Monsieur le Président, nous avons reçu un coup de fil des… Ils nous ont laissé un message.»

    Il fait pivoter son fauteuil.

   « Qui c'est alors ? »

    Le conseiller pousse un soupir et bredouille ses explications.

   « C'est une blague ? Tu te fous de moi ou quoi ? Toi, tu vas vite dégager de mon staff et retourner jouer le gratte-papier dans ton bled paumé d'où je t'ai sorti. Fais-moi écouter ce putain de message! »

    Le conseiller lui tend son mobile.

    « Ici, la Nature. Vous savez : celle qui travaille jour et nuit pour vous depuis des millénaires. Pour vous nourrir, vous faire respirer, offrir de beaux paysages à vos regards... Un boulot à temps complet pour satisfaire tous les habitants de cette planète. Déjà assez perdu de temps ! Vous êtes les otages de la faune et de la flore. Tous ensemble. Jamais vous n'auriez pensé qu'on puisse finir par se révolter. Si sûrs de votre pouvoir. Une bande d'arrogants persuadés d'être les seuls êtres doués d'intelligence. Terminé maintenant. Tous les dirigeants de la planète sont pris en otage comme vous. Assignés à résidence. Sans possibilité de sortir ni lien avec l'extérieur. À part nous. Tout reviendra à la normal si vous arrêtez de polluer. Pas demain, ni dans dix ans... Non, maintenant. On veut des actions dès aujourd'hui. Sinon, l’Amérique et tous les autres pays resteront plongés dans l’obscurité. Et tous les puissants de ce monde assignés à résidence. La balle est désormais dans votre camp, cher Président des États-Unis. Et dans le camp de tous les grands dirigeants de cette terre. Eux-aussi sont assignés comme vous à résidence mondiale. Tous pour participer à une urgence planétaire. En quelque sorte votre chantier de réinsertion dans l’Univers. Si vous voulez un peu de lumière à vos ampoule et rechargez vos I-Phone, vous savez ce qui vous reste à faire. Pas demain. Aujourd'hui. Si vous, l'humanité êtes si puissante que vous le prétendez, prenez le balai et commencez à nettoyer tout ce que vous avez salopé depuis si longtemps. Beaucoup de boulot. Notamment votre huitième continent de plastique dans les mers. Je sais ce que vous allez me répondre. Vous êtes très forts pour tordre la réalité en votre faveur. Gardez vos promesses pour votre miroir; on sait ce qu'elles valent quand il s'agit de gagner plus de fric. Vous êtes des calculettes sur deux pattes prêtes à tout pour engranger. Jusqu'à pourrir la terre de vos enfants, petits-enfants, et de ceux que soi-disant vous aimez. Taisez-vous et faites aujourd'hui. Nous jugerons votre travail que sur le terrain. Au boulot Homme !».

     La couche d’ozone surveille le chantier.

NB:  Petite fiction «goutte d'eau» dans un siècle d'intelligence artificielle, si puissant techniquement, qu'il arrive à produire des «mers de plastique ». Capable même de créer un huitième continent uniquement avec ses déchets. Et toutes les montagnes d'ordures en guise d'héritage aux nouvelles générations. L'Homme est-il l'animal le moins fréquentable de la planète ?

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