Sysiphe de rue

Le jour se lève sur sa déception.Anne-Karima aurait préféré rester sur la colère.Avec malgré tout un arrière-goût d’espoir laissant des trouées de lumière. Tandis que là, plus rien. Comme face au vide. Avec deux bras trop lourds et une seule envie : aucune. Juste monter dans sa bagnole et se tirer. Laisser derrière elle le champ de ruines urbaines. Et celui dans sa tête. Fuir l'irréparable.

      

Emeutes Vaulx en Velin, © derka69120

 

«Il y a des douleurs qui ont perdu la mémoire et ne savent plus pourquoi elles sont douleurs. » Antonio Porchia

   Le jour se lève sur sa déception. Anne-Karima aurait préféré rester sur la colère. Avec malgré tout un arrière-goût d’espoir qui laisse des trouées de lumière. Tandis que là plus rien. Comme si elle se retrouvait face au vide. Avec deux bras trop lourds et une seule envie: aucune. Juste remonter dans sa bagnole et se tirer. Laisser derrière elle le champ de ruines urbains et celui dans sa tête. Si abattue que son choix de vie implose quelques heures après sa prise de fonction. Son premier jour de boulot. « Dans service public, il y a service et public. Ton rôle sera d’être présente pour aider et améliorer la vie des gens. Au service des autres. De tous tes concitoyens. Une mission qui t’honore. C’est encore notre vie à ta mère et moi. Franchement, même si certains nous voient comme des gens qui foutent rien, je suis fier de ce que nous faisons. Pour autant pas des sur-femmes ni des surhommes. Parmi nous autant de cons qu’ailleurs. Tu connais ma théorie sur le sujet. Mais aujourd’hui n’est pas un jour pour parler de la connerie. Félicitations et bravo pour ta pugnacité. Tu y es maintenant. Le plus dur commence mais nous sommes persuadés que tu vas y arriver. Je suis très fier que ce soit aussi ton choix le service public. On a réussi à ne pas t’en dégoutter, même avec toutes nos râleries. Tchin, ma fille ! ». Son père est prof et sa mère infirmière dans en hôpital public. Ils l’ont invitée pour fêter son premier poste. Hier, elle trinquait avec eux à son avenir. Et ce matin, elle veut tout plaquer. Fuir l'irréparable.

      La fatigue et l’inquiétude se lisent sur le visage de ses collègues. Sans doute pareil tension et incompréhension sur le sien. Tous pris dans une nasse urbaine. « Je ne vais pas vous faire de grand discours. La réalité du terrain les balayera tout de suite. D’emblée, je vous dis qu’ici c’est la merde mais on le sait quand on signe. Bienvenue au club des Sisyphes chargés de remplir des tonneaux des Danaïdes.». C’est comme ça que le grand patron a accueilli les dernières recrues. Un type d’une quarantaine d’années visiblement cultivé. Avec l’amertume d’un sourire qui avait dû être enthousiaste à ses débuts. Son humour désespéré à la hauteur de son espoir déçu et de plus en plus dans le rétro. Après son petit laïus, il est retourné dans son bureau. Pour en ressortir en pleine nuit. Et, comme elle tous les autres, il a assisté à une scène quasi irréelle. Comme coincés au cœur d’un tournage. Sans réalisateur ni équipe de tournage pour diriger les opérations. Que des acteurs. Ceux en extérieur. Et les autres en intérieur. Tous englués jusqu’au cou dans la même réalité. Celle qu’elle voulait fuir. Une réalité qui vient de broyer l’idée qu’elle se faisait de son rôle. Pensant colmater au minimum quelques brèches dans le tissu urbain bouffé de partout. Perdue avant d’avoir essayé.

          Tous ses collègues que des gens bien et soucieux de leur rôle de service public ? Pas du tout. Elle s’en était rendue dès son premier stage. Même pourcentage de cons et d’ordures que dans n’importe quel autre profession, comme radote son père. Rien de nouveau sous le ciel de la banale humanité. La grande différence avec la majorité de la population c’est qu’ils sont armés. En plus d’être dépositaire de l’autorité publique et assermentée. La parole du lieutenant Anne-Karima a désormais plus de poids que quand elle barmaid ou animatrice de colonies de vacances. Elle a conscience de sa responsabilité. Visiblement pas le cas de quelques-uns de ses collègues sans scrupules. « J’ai fait mon stage avec trois mecs et une nana de la BAC. On se serait cru dans Braco ou Engrenage. Mêmes dialogues, mêmes tatouages, mêmes doigts d’honneur… Mais deux sur les quatre n’avaient rien à voir avec le duo de salopards. Et grâce à eux, je ne suis pas restée sur un amalgame et mauvaise image de la profession. En plus, qui suis-je pour juger dès le premier contact ? Peut-être que je serai pire qu’eux après vingt ans de sécurité de voie publique. La théorie et la rue n’ont rien à voir. Faut pas être angélique. Les mecs en face ne sont pas des anges. Et l’époque n’est pas bisounours. ». C’est ce qu’elle expliquait à sa compagne Lucie. Une de quinze de plus qu’elle patronne d’une boutique de fringues.Très inquiète, elle l’a bombardé de textos toute la nuit, entre deux infos sur tweeter. « Non Lucie , ce ne sont pas des mortiers de guerre. Ce qui n’empêche pas al gravité de l’attaque. Mais ce sont des mortiers de feux d’artifice. Les journalistes se croient à Beyrouth et en rajoute pour se faire mousser. Et en plus ça fait bander ces jeunes branleurs que tout le monde croit que c’est des mortiers de guerre.». Elles vivent ensemble depuis six ans.

      Sa clope a failli lui être fatale. Elle a juste eu le temps de rentrer avec son collègue fumeur. Avant que le commissariat soit attaqué par des dizaines de jeunes. « Cette cité y a que des connards. ». Lui expliquer que c’est sans doute la même proportion de cons dehors qu’à l’intérieur du commissariat ? Pas le moment de donner des leçons de morale. Surtout de la ramener quand c’est ton premier jour. Elle a préféré la fermer. « Ces nègres et ses bougnoules il faudrait les passer au lance flammes. Hitler a pas terminé son boulot.». Elle a repéré celui qui avait balancé la phrase. Un gardien de la paix en uniforme. Elle s’est approchée de lui. « Enchantée. Moi c’est Lieutenant Anne-Karima Abdenour. Il a blêmi. Elle lui a tourné le dos. « Si Hitler a pas terminé son boulot, d’autres ont dû être terminé à la pisse.». Puis elle est retournée à son bureau. Un nouvel ami dès le premier jour.

       Leur trouver des excuses aux assaillants ? Elle n’en a pas l’intention. Crevant même d’envie d’aller tous les déloger chez eux à midi pour les coller en cellule. Avec de grosses peines à la clef. « Pas psy ni éduc. Et encore moins sociologue. Mon boulot est de faire respecter la loi. Que ce soient avec certains de ses connards de jeunes qui ont oublié leur cerveau dans la télé et leurs jeux. Je ne vais pas leur faire de cadeaux. Eux n’en font à personne. Ni à leur famille, ni au reste de la société. Des égoïstes a rééduquer. Ça c’est dit. Mais faire respecter la loi ce n’est pas qu’en bas de la société. D’autres voyous moins bruyants et visibles se trouvent en haut. Et ceux-là faut aussi leur tomber dessus. Même si ce n’est pas facile. Voilà ma devise.». Son chef de groupe a esquissé un sourire. « Tu as raison, Anne-Karima. Enfin disons en théorie… Mais la théorie et le terrain divorcent très vite. ». Elle lui a demandé de préciser sa pensée. Il lui a répondu d’un haussement d’épaules avant de claquer la portière. Pour le contrôle d’un scooter. Avec trois ados sur la selle.

     Elle sort du commissariat par la porte arrière. Trop de caméras et micros stationnent encore devant l’entrée principale. Tout plaquer ou continuer ? Elle a pris sa décision. Sa lettre de démission sera envoyée dans la journée. Lucie a essayé de l’en dissuader. Ses parents aussi. En vain. Elle n’a pas les épaules d’un Sisyphe remplisseur de tonneaux troués. Trop idéaliste et fragile pour faire le poids. Elle y a cru. Et la réalité lui a raconté une autre histoire que celle qu’elle s’était inventée. Que va-t-elle faire ? D’abord se prendre un bain à rallonges en écoutant de la musique. Elle clique sur sa clef de contact. Sa voiture est garée devant un abri-bus explosé. Elle ouvre la portière et pousse un profond soupir. Ses mains posées sur le volant. Elle se sent incapable du moindre geste. Sa vitre électrique descend. Elle a besoin de respirer. Se libérer de la mâchoire qui serre sous sa poitrine. La tenaille de la déception et du sentiment d'échec.

      Une femme de type européen s’approche d’une femme arabe. Elles ont toutes les deux une soixantaine d’années. « Marre de tout ça ! On veut plus de vous chez nous. C’est à cause de vous et de vos gosses qu’y a la merde. Faut plus de noirs et d’arabes dans ce pays. Moi, ça fait trente deux ans que je vis ici. Et j’ai jamais vu ce qui est arrivé cette nuit.». L’autre la regarde front crispé. « Marie, je te rappelle que nous sommes arrivées ensemble dans cette cité. Tu as oublié que c’est nous qui vous avons hébergé trois mois chez nous quand votre appartement a brûlé. Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi, j’en ai autant marre que toi. On est dans la même merde. ». Elles échangent un regard. « Excuse-moi. Je dis des conneries. Je le pense pas mais… Ça devient dur de penser avec sa tête quand on vit ici maintenant. Désolé… Mais j’ai pas dormi de la nuit. ». Anne-Karima tend l’oreille. « Laisse béton les excuses Maria. Je sais bien que t’es pas une raciste. Ici, y en pas t’en que ça. Mais un paquet de gens usés jusqu’à l’os. Là-haut, ils s’intéressent à nous que quand ça pète. Mate ces putains de journalistes. Y étaient là à l’inauguration de la nouvelle bibliothèque ? Ca ser à rien de s’énerver ; on sait bien qu’ils resteront entre eux et nous entre nous. Chacun sa merde, surtout nous. On va au marché et… Tu passes prendre un café après à la maisons. ». Elles repartent sur le trottoir. Leurs caddies les suivent en couinant. Deux bras accrochés.

          Anne-Karima les regarde s’éloigner. Avec un nœud au ventre. Entre envie de chialer et de sortir pour les applaudir. Honorer un geste invisible plus fort que des longs discours récurrents depuis quarante ans. Des gens attendent. Où vont-ils ? Au boulot ? Voir des amis ? Parmi eux peut-êtres des parents ou frères et sœurs de ceux qui les ont assiégés. Ils attendent le bus. Elle les envie. Des individus beaucoup forts que toute la merde qui les entoure. Eux sont capables de reprendre le fil du quotidien, continuer de vivre malgré la nuit d’enfer vécue par leur quartier. La plupart ont l’air résignés. Pourtant, ils se sont levés, ont déjeuné, se sont lavés, ont pris l’ascenseur ou l’escalier, traversé une cité portant les traces de l’affrontement, pour arriver jusque devant le 27. Elle esquisse un sourire. C’est son âge dans une semaine. Le bus arrive. « Lucie, c’est toi qui raison.». Elle démarre.

       Nouvelle Sisyphe urbaine.

NB: Fiction inspirée de l'attaque du commissariat de Champigny-sur-Marne. La réalité toujours moins rose que la fiction. Rien de nouveau depuis Vaulx-en-Velin ? Si ce n'est la religion (trop souvent tombée du camion et mêlée de télé-réalité), les rumeurs-express des réseaux sociaux, plus d'autres éléments se rajoutant aux mille-feuilles de misère qui continue de grossir. Sans oublier de nouvelles bouches officielles à promesses. L'impression d'être dans la même série depuis des décennies. Mais pas de la fiction pour celles et ceux, habitants et autres, vivant ou travaillant dans ces quartiers. Encore un constat. Sans solutions. Un texte de plus et inutile.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.