Faut plus rêver !

Encore du fric et de l’énergie foutus en l'air. Faut plus rêver ! Ce fut le genre d'encouragements à l’annonce de mon nouveau projet. Certains ajoutant que c’était donner de la confiture à des cochons incultes. Ces cochons vivent dans une ville de France.

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           Encore du fric et de l’énergie foutus en l'air. Faut plus rêver ! Ce fut le genre d'encouragements à l’annonce de mon nouveau projet. Certains ajoutant que c’était donner de la confiture à des cochons incultes. Ces cochons vivent dans une ville de France. Une commune de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Désolée d’être franche avec toi ma chérie, mais ton projet est inutile et en plus contre productif, me lança Maman fort agacée par ma décision. Papa me l'avait affirmé aussi deux jours avant, avec plus de gants. Leur réaction m’avait stupéfaite. Jamais je n’aurais pu imaginer une telle réticence, souhaitant même que je n'aille pas jusqu'au bout. Persuadée au contraire qu’ils seraient enthousiastes et me soutiendraient. Mes parents, avec qui j’ai beaucoup dialogués et appris sur de nombreux domaines très différents, sont plus ou moins responsables de ce que je pense aujourd’hui. Et indirectement de mon projet. Certes Maman aurait préféré que je continue après Science Po au lieu de tout plaquer du jour au lendemain. Son rêve par procuration brisé d'un seul coup par celui de sa fille. Leur nouveau mot d'ordre est désormais «utile».

    Ce slogan est enrobé dans un discours bien calibré. Une transgénération utile en train de naître? «Nous ne sommes pas naïfs. Ta mère et moi savons bien que notre choix se porte sur un candidat de droite camouflé, un ex-banquier ultra libéral qui va étouffer encore plus les plus démunis… Pas un hasard si les anciens et nouveaux nantis du système se rallient à lui. Tu n’as donc pas tort sur le fond mais… mais il n’y pas d’autres solutions. Aujourd’hui, il faut voter utile. Les convictions et les opinions sont accessoires. Trop dangereux de se poser des questions face à l'urgence. Arrêtons les atermoiements de gosses gâtés de la démocratie croyant qu’on peut encore voter pour ses convictions. Faut être réaliste.». Les paroles de Papa ce soir là m’avaient laissé complètement sans voix. Incroyable que lui, le vieux gaucho tendance sans Dieu ni Maître, se mette en marche derrière une sorte de trader des urnes. Une grosse déception pour moi. Papa avait-il mal vieilli ? Aigri comme ceux dont il dénonçait l’aigreur ? Je me posais de plus en plus de questions sur son virage à angle droite toute. Que se passait-il ? Maman lui rentrait souvent dans le lard quand il tenait des propos plus qu'indignes de ses combats et convictions passés. Un reniement d'une très grande partie de son histoire. Faisait-il table rase de son passé? Nos conversations finissaient de plus en plus souvent par des engueulades. Plus aucun recul sur lui, ni le doute dont il ne cesse de se prévaloir. Vieillir rend obligatoirement con ?

   Bien sûr qu’il s’agit d’un vote de trouille de Le Pen. Les cœurs de Maman et Papa penchent encore à gauche. Tous leurs actes, notamment dans le milieu associatif, prouvent leur indéniable humanisme. «Je veux  être incinéré avec une main sur le cœur. L'autre sur les couilles. Cœur et sexes sont les membres les plus importants de l’homme et la femme. Pas de troisième main sinon je l'aurais mise sur les oreilles pour ne pas entendre les louanges incontournables des morts. ». Papa, capable de rire même de sa propre mort, a perdu le sens de l'humour. Il ne parle que des présidentielles, avec une irrépressible anxiété dans le regard. Moi aussi, j’avoue aussi avoir la trouille. Peut-être que, malgré mes affirmations, je vais changer d’avis dans l’isoloir et voter pour le trader bien aimé des médias. Un politique qui, contrairement à son prédécesseur et mentor, n’est pas l’ami de la finance; lui, il est la finance. Et la majorité de ses électeurs -par défaut- sont coincés par leur trouille. Une trouille légitime mais aussi parfaitement manipulée par certains journalistes et conseillers en culpabilisation collective. Prêts à miser sur le pire pour éviter l’extrême pire. Un pari à court terme. La peste brune s’enracinera encore plus avec un jeune loup de la finance à l’Elysée. Voter utile pour perdre encore plus dans cinq ans?

   Ton projet est complètement irréaliste. Mon futur ex s'y était mis aussi. Marre de les entendre tous me dire la même chose, avec des mots différents. En plus, tu es une femme. Tu sais comment on les considère les femmes dans ces quartiers ? Ils me prennent pour une conne ou quoi ? Comme si j’étais née de la dernière pluie. Avant de changer complètement de projet professionnel, j’étais éducatrice de rues. Et pas, tant pis si on me taxe de populisme, chez les germanopratin uniquement signeurs de pétitions. Signatures souvent hors sol. De plus, je vis dans un quartier populaire depuis des années; mon fils est à l’école publique du coin de ma rue. Donc très bien placée pour connaître la pression des jeunes filles et des femmes dans les milieux populaires. Mais l’intégrisme musulman réel et dangereux ne doit pas faire non plus oublier le chômage, le racisme, les contrôles au facies, les écoles poubelle de la République, les promesses fanant très vite aux pieds des tours… Même s'il ne faut pas dédouaner les jeunes cons cramant des bagnoles et pourrissant la vie de leur voisinage. Plus des traders à capuches que des Che Guevara ou Robin des bois.Bref, je connais bien le sujet.Mes parents et mes proches me considèrent-ils comme une bobo hors réalité ? Certes je suis une bobo mais les pieds bien ancrée dans le réel. Qu’est-ce qui leur prend de vouloir de me saper le moral à ce point? Je ne comprends pas. Même le banquier, admiratif de mon montage financier, était moins réticent qu’une partie de ma famille et de mes proches. Il a bataillé contre sa direction, pas du tout convaincue de mon projet, pour pouvoir m'accorder un prêt. J'ai trouvé un local au loyer peu cher. Et en plus à quelques centaines de mètres de ma maison. Très agréable de pouvoir aller bosser à pieds.

   «Fais-le si tu le sens, ma p’tite fille. Quand on fait, on ne perd jamais. Surtout quand on décidé comme toi d’être utile aux autres et à soi. ». Ma grand-mère m’a apporté un vrai soutien. Sans doute une part de son côté catho qui m’agaça longtemps avant de comprendre que tous, à travers  ses choix, un parti, le militantisme, le boulot, l’art, le sport etc., cherchons en fait un masque pour vivre et tromper  notre appréhension de la mort. A chacun sa fuite en vivant. Trêve de blabla philo; revenons à la genèse de mon projet. Mamie m’a prêté du fric, en cachette de mes parents. Utile, c’est la seule à avoir employé ce mot là dans un autre sens que celui de mes parents et des autres le répétant comme un mantra électoral. Je préfère l’utile (pas par défaut) version Mamie. Son encouragement d’ancienne résistante vaut tous les business plan. Ce que j’ai lancé me semble nettement plus utile que le bulletin de vote de mes parents et le mien. Mon entreprise aura sans doute plus d’effets concrets que nombre de promesses électorales jamais tenues. Un acte concret et quantifiable. Je me sens prête à œuvrer jour après jour comme nombre de mains anonymes de ce pays. Pas meilleure ni pire que mes contemporains. Juste encore envie d’apporter quelque chose de positif, ou moins négatif, à notre époque. À mon petit niveau. Cependant consciente d'être nantie d'exercer un boulot-passion.

    Je parle, je parle… Mais, aujourd’hui toute seule dans ma boutique, je suis morte de trouille. Assise derrière ma caisse à me demander si je n’ai pas fait une connerie. Soudain inquiète comme jamais depuis ma décision de me lancer dans cette entreprise. J’ai l’impression d’entendre leurs propos en boucle, revoir les regards et les haussements d’épaules «qu’est-ce qu’elle est naïve notre p’tite Élise.». Et s’ils n’avaient pas tort de me mettre en garde ? Trop rêveuse? «Je trouve ton idée formidable, sur le fond. Mais pas du tout viable là où tu veux t’installer. Tu n’auras pas un seul client dans ton coin paumé de banlieue. Quelle idée de vouloir t’encroûter en ZEP. C’est fini la période des «établis» de quand j'étais gosse. Le monde a changé. Les utopies c’est dépassé. Déplace ton projet ailleurs que là où tu l'envisages et tu auras du succès. Ne perds pas ton temps à croire que tu changeras le monde avec ce genre d'idées irréalisables. Nous, on s'est déjà cassés les dents sur ce putain de monde. Sois pragmatique, ma chérie.». J'avais fusillé Papa du regard. «Bravo! Super grand écart de l'établi à l'establishment. On dira que ce projet inutile c'est mon établi à moi, Papa. Et je vous emmerde tous!». J'avais claqué la porte de chez mes parents. En colère et profondément triste. Mais déterminée à aller jusqu'au bout de mon idée. Même si c'est un rêve casse-gueule.

   Papa, après une longue période sans aucune nouvelle de ma part, m'avait invitée à dîner. Visiblement, il avait mis de l’eau dans ses désillusions. Pas aussi à l’aise que d’habitude. Notre récente polémique, plus celles avec certains de ses amis critiques sur son retournement de veste, avaient –elles fait remonter ses rêves bradés? Revenu aussi son monde meilleur sacrifié sur l’autel du principe de réalité? Je n’en sus rien. Comme toujours, il planqua son malaise derrière un sourire. Mais à ce moment là, je me suis trouvée injuste de l’avoir jugé aussi hâtivement. Une critique facile. On verra quand j'aurais son âge... Il parla longuement. Sans son habituelle phraséologie lui servant souvent à esquiver toutes les émotions trop déstabilisantes; surtout avec ses cinq gosses de trois mariages. Je l'avais écouté d’une oreille flottante; plus concentrée sur les variations de son visage et de ses yeux traversés des ombres de l’enfance et des autres âges de sa vie d’homme. Imaginant Papa, déjà grand-père à ma naissance, à trente deux ans comme moi. Sur les barricades ou ailleurs. Un beau ténébreux aux yeux plus gros que ses rêves de changer le monde. Avec sous sa jeune poitrine assez de souffle pour semer tous les vieux mondes éternellement aux trousses de la jeunesse frondeuse. Les chiens ne font pas des chats. Je sais évidemment d'où je suis issue. Aussi politique et séductrice que lui? C’est vrai que nous nous ressemblons sur de nombreux plans. Notamment une volonté de fer et un entêtement frisant la tyrannie. Capable de tout pour parvenir à nos fins. Même de mauvaise foi. Deux entêtés nés sous le signe du lion. Sûrement que Papa aurait fait la même chose que moi. Si heureuse de joindre l'utile à la conviction. Sans jamais négliger l'agréable.

   «C'est ouvert ? »

    Le premier client de ma librairie.

 NB)  Une fiction inspirée très librement de cet article. Sans doute loin de la réalité vécue  par cette libraire de Rosny sous Bois(93). Un coup de chapeau à son initiative très courageuse. Et longue vie à la librairie "Les Jours heureux" !

 

 

 

 

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