Si j'étais une seconde

Si j’étais une seconde, je prendrais tout mon temps. Ma phrase a l'air de leur plaire. J’ai entendu l’animateur en parler à une cheffe. Pourquoi je sais que c’est elle qui commande ? Parce qu’ils changent tous leur tête quand elle arrive au centre de loisirs. Je passe mon temps à regarder les visages des gens. C’est là que tout est écrit. On peut mentir avec les mots. Jamais avec les yeux.

    

 © Marianne A © Marianne A
  

 

          Si j’étais une seconde, je prendrais tout mon temps. Ma phrase a l'air de leur plaire. Ils arrêtent pas de le dire. J’ai entendu l’animateur de l'atelier en parler à une cheffe. Pourquoi je sais que c’est elle qui commande ? Parce qu’ils changent tous leur tête quand elle arrive. Pareil à l’école. Et partout. Les visages changent quand quelqu'un d'important arrive quelque part. Je passe mon temps à regarder les visages des gens. C’est là que tout est écrit. On peut mentir avec les mots. Même avec un faux sourire. Jamais avec les yeux. Eux ils peuvent pas nous obéir. Pas un hasard que quelques fois on baisse les yeux. Pour que personne lise le mensonge ou la honte.

        Paraît qu’ils vont mettre nos mots de l’atelier d’écriture dans un livre. Comme ceux qu’il y a dans la bibliothèque du centre de loisirs. Sûr que ça me fera plaisir de voir ma phrase dans un livre. Mes parents seront aussi très contents. Même si je sais qu’ils ont d’autres soucis. Des soucis qui leur font froncer les sourcils. Mais ils essayent toujours de nous cacher ce qui va pas. Comme s’ils veulent pas qu’on aille tout de suite dans leur monde de papier à remplir. Et d’un tas de trucs qui empêchent leur tête de respirer. J’ai souvent l’impression qu’ils vont étouffer de l’intérieur. Surtout Maman. Elle me fait peur quand elle a peur. Pourquoi avoir peur d’une lettre ? C’est juste un bout de papier. Pareil pour le téléphone qui sonne. Je vois direct quand c’est un souci qui arrive à la maison. Maman parle de plus en plus doucement. Son cou s’enfonce dans ses épaules. On dirait que le téléphone lui bouffe tout le cerveau. Et moi je peux pas venir la délivrer. Pas une super héros. Juste une petite fille en colère de voir sa maman morte de trouille. Pas à cause de la guerre ou des bombes comme dans d’autres pays. Juste pour des factures d’électricité ou le loyer. « Ça nous arrive pas souvent d’être en retard, Monsieur. Je vous promets que… ». Pourquoi je suis pas une super héros. Rentrer dans le téléphone et faire taire celui qui rend si triste Maman. J’aime pas quand elle s’excuse assise dans le salon. Comme face à un directeur d’école invisible. Je vois bien quand Papa et Maman sont fatigués de penser à demain. Presque tous les matins.

      Leur papier sont pas du tout comme ma petite feuille dans cet atelier. Bizarre comme nom. l’atelier de Papa ressemble pas à celui-là. Je passe tous les jours devant. Le matin et le soir en revenant de l’école. Je m’arrête quelques fois. Il peut pas me voir sous les voitures. Moi je vois que ses pieds. Au début ça me faisait bizarre. Comme si la voiture l’avait écrabouillé. Et que moi je pouvais rien faire. Pareil que pour libérer Maman. Il a ri quand je lui ai dit. « T’inquiète pas ma fille. Pas un tas de ferraille qui bouffera ton père. ». Il m’avait caressé la tête et continué son silence en fumant. Il sent fort la cigarette. Maman voudrait qu’il s’arrête. En tout cas je suis bien ici. Dans l’atelier des mots. Mieux que chez moi et dans la ville. Ici pas de directeur invisible venant dans notre salon. Ni de voiture sur le ventre de Papa. Je viens tous les mercredis et les vacances. Faut attendre que l'animateur finisse son café avant qu'il ouvre. Est-ce qu’on répare ici comme dans l’atelier de Papa? Je sais pas. Mais ça fait du bien. Même quand t’as pas mal.

      Ils parlent à côté. Je crois qu’ils m’ont pas vu. Elle est belle cette femme. Son parfum arrive avant elle dans l’atelier. Elle arrête pas de sourire. Comme moi. Papa et Maman aussi sourient tout le temps. « Être gai c’est une maladie génétique.». Mémé ma dit ça mais j’ai pas compris. Parce que je me sens pas malade. «Faut en faire quelque chose de son si j’étais. »Je les entends expliquer ma phrase avec des mots que je connais pas. Pourtant c’est très simple. Mon rêve c’est juste d’être une seconde. Comme une goutte d’eau. Elle est toute seule. Pourtant toute la mer est en elle. La plage, le vent, les poissons, les bateaux…. Suffit de mettre un peu d’eau de la mer dans sa bouche et de fermer les yeux. Pour tout revoir. Comme dans un film sous son crâne. Pareil pour le temps. Si tu arrives à être une seconde tu es le temps tout entier. Celui des vivants et des morts. Je parle à personne de tout ça. Peur qu’on me prenne pour une folle. D’où me viennent toutes ces idées bizarres ? Pas que de ma tête. Beaucoup de Mémé. Elle me parle toujours du temps. Celui qu’elle a eu. Et l’autre qu’elle aura plu. Celui là noircit ses yeux. On dirait qu’ un marqueur arrête pas de passer sur son regard. Effaçant tout le temps qu’elle a eu avant. Je la regarde et comprends pas. Son temps et le mien c’est le même. Comme l'air qu'on respire. On habite la même seconde.

       Pas que Mémé qui me fait penser au temps. Aussi la course de tous les jours. Magne-toi ! On va pas avoir le temps ! Plus tard. À demain. Je crois que c’est du temps qu’on parle le plus à la maison. Comme à l’école. Dans la rue, le bus, le train, à la boulangerie…. Mais aussi dans la bibliothèque du centre de loisirs. « Si j’étais...». Quand il nous a dit ce qu’il fallait écrire, j’ai trouvé ça super bête. Pourquoi parler de quelque chose qui existe pas ? Mieux de dire ce qu’on est. Parce que ça on connaît et c’est vrai. Puis j’ai pensé à ma grand-mère qui est à l’hôpital. « Son temps est compté. Elle en a plus pour longtemps. ». J’ai entendu un de mes oncles dire ça. Notre seconde à elle et moi allait se finir. Ça m’a fait mal de savoir qu’on aurait plus ce moment toutes les deux. Même sans se parler. Juste se toucher du regard. Comme une caresse des yeux. Une boule au ventre en me disant que le marqueur allait gagner. Que tout son temps d’avant serait effacé. Même celui qu’elle aura plus finira caché par le marqueur. Même plus le droit d’être triste du temps qui sera jamais pour elle. J’ai trouvé ça injuste. Pourquoi que le marqueur de la nuit effacerait le soleil dans les yeux de Mamie. Il revient toujours dans son regard. Même quand il est tout mouillé par la tristesse. Peut-être ça notre maladie… Et c’est en pensant à Mémé que ma phrase est sortie d’un coup. Sans réfléchir. Envie de devenir une seconde. Et prendre mon temps. Notre temps à Mémé et moi. Le garder pour elle et moi. Continuer d’être notre seconde.

      C’est l’heure d’aller à la cantine. La cheffe me sourit. Elle a un beau collier. On dirait des petits galets. j’ai envie de le toucher et fermer les yeux… Voyager à l’intérieur d’un galet. « Magne-toi! ». Ma meilleur copine me secoue le bras. e sors de l’atelier. Elle et l’animateur continuent de parler. Je cours moi aussi. Mes copines sont déjà devant le réfectoire. Faut aller très vite pour choisir une table ensemble. On aime bien celle à côté de la porte de la cuisine. Comme ça on est servis les premières. Et les premières dans le petit parc. Ce matin là j’étais pas vraiment avec mes copines. Ma tête ailleurs. Avec Mémé. Son temps est compté… Pourquoi il a dit ça ? Pas le temps qui compte. C’est nous qui comptons. Mémé et moi. Suffit que j’y pense très fort. Plus forte que le temps. Soulever la voiture sur le ventre de Papa et faire taire le directeur invisible. Casser le marqueur pour qu'il passe plus dans le regard de Mémé ? Mettre mon habit de super héros.

      Trop forte dans mon costume de seconde.

 

NB : Une fiction inspirée de la phrase d’une gamine en centre de loisirs. Elle parlait peu mais souriait beaucoup. Très attentive à tout ce qui l’entourait. A-t-elle entendu deux adultes interpréter sa phrase dans la même pièce qu’elle ? Seule elle le sait. Une pépite d'atelier d'écriture. Cette gamine des années 80 est-elle toujours une seconde prenant son temps ?

 

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