Chantier d'été

Mon portable a vibré dans ma poche. Je n’ai pas répondu. On était à la bourre sur le chantier. Le numéro de ma femme. Une urgence ?J’ai écouté le message. «Papa, papa...écoute les vagues !». La voix de mon petit dernier. J’ai souri. L’imaginant sur la plage. Son visage encore dégoulinant d'eau salée. Qu’est-ce que je fous là ?

 

             Mon portable a vibré dans ma poche. Je n’ai pas répondu. On était à la bourre sur le chantier. Le numéro de ma femme. Elle ne m’appelle jamais quand je bosse. Une urgence ? J’ai écouté le message. « Papa, papa... Écoute les vagues ! ». La voix de mon petit dernier. J’ai souri. L’imaginant sur la plage. Son visage souriant encore dégoulinant d'eau salée. Qu’est-ce que tu fous là ? Je m’en voulais. Pas le même sel sur sa peau que dans mes yeux. Quand même pas chialer devant les collègues. J’ai respiré un grand coup avant de reprendre le boulot, une boule au ventre. Me plaindre sera malvenu. Je suis seul responsable de mes vacances foutues. Personne ne m’a obligé. Pourquoi avoir eu les yeux plus gros que mon compte bancaire ?

     Pour elle. Pour eux. Pour aussi en mettre plein la gueule aux voisins. « On s’en fout d'une piscine à la maison. On a en plus une rivière pas loin de chez nous. Et la piscine municipale est très bien. Le principal...  C’est sa grande école. Pas rien Sciences Po Paris pour une p'tite provinciale sans carnets d'adresses. Qu’est-ce que je suis fière de notre fille ! J’espère qu’on réussira à lui trouver un studio pour la rentrée.» Elle ne pense qu’à ça. L'avenir des gosses et les vacances sont ses priorités. Avec aussi le jardin où elle peut passer des heures les mains dans la terre. Les fringues, la bagnole, le Smartphone dernier cri, une télé géante… Elle s’en fout complètement. Ne voyant que la fonction utilitaire de tous ces objets. Pas du genre à faire du lèche-vitrines. Contrairement à moi aimanté par tout ce qui brille et en met plein la vue aux autres. On se refait pas. Mais je commence à me dire que j’aurais du écouter ma femme. Au lieu de me buter et de m’endetter jusqu’au cou pour une piscine dans mon jardin. De plus en plus dur de joindre les deux bouts en 2018. Pour pas dire impossible. Pourtant je bosse comme un fou depuis l'âge de seize ans. Loin d’être un fainéant comme certains.... J'arrête pas de bosser. Je suis même le dimanche sur les routes avec mon matos de jardinage. Tout ça pour que mes gosses manquent de rien. Impensable d’imaginer être les seuls du lotissement sans piscine.

     Elle a pas voulu venir au magasin. On l’a choisie avec les gosses. Pas la plus chère mais presque. Un plongeon chaque soir en rentrant du boulot. Puis j’allume une clope et m’assois sur un fauteuil. Le regard posé sur la haie de troènes de nos voisins. Quel plaisir de voir leur tête quand on a construit notre piscine. L’une des plus grandes du lotissement. Presque aussi large que celle du notaire à l’entrée de la ville. «Arrête de regarder ce qu’on les autres. Profite de ce que nous avons.». Facile pour elle qui n’a jamais manqué de rien. Fille d’une instite et d’un ingénieur. Des babas très bio qui s'occupent de toute la misère du monde. Toujours le bordel dans leur baraque. Leur piscine est moins bien que la nôtre. Mais eux n’ont jamais raté de vacances avec leurs gosses. Parfois je les envie. Ils n’ont pas besoin de preuves matérielles de leur histoire. Juste être. Sans la honte qui me bouffe au quotidien. Elle pourrit même les meilleurs moments. Ma honte d’être pas assez.

     Des preuves qui agacent de plus en plus ma femme. En plus je me plains souvent. Mécontent de pas pouvoir avoir plus, toujours plus. «Juste enlever la lettre N à je me plains pour que tu sois bien.». Elle croit que je suis malheureux. Pas du tout. Au contraire. J’adore être chez moi. Chez nous. Nous sommes une famille super heureuse. Tous les cinq très soudés. Et en plus on se marre très souvent. Le frigo est toujours plein. Une télé dans chaque chambre des gosses. Ils ont tout ce qui faut. On manque de rien. J’ai mieux que ce que je rêvais. Cette famille que je n’ai pas eue se trouve sous mon toit. Un toit que j’ai construit de mes mains. Personne ne pourra me retirer le fruit de mon boulot. Certes beaucoup de sacrifices pour en arriver là où j’en suis. Qu'est-ce que j'ai trimé. Avec souvent le même cauchemar qui me réveille en pleine nuit. Rêvant que j'avais tout perdu et revenu dans ma piaule pourrie de gosse. Mes beaux-parents peuvent se foutre de moi mais sans tout ça je suis rien. Besoin de voir et toucher ce qui m’appartient pour être sûr d’être sorti de la boue. Prêt à tous pour avoir le meilleur. Pour moi et ma famille. Un parcours dur mais je n’ai aucun regret.

      Pas tout à fait vrai. Première fois que je regrette quelque chose pour lequel je me suis battu. Une chose dont je rêvais depuis si longtemps. Pour moi c’était le summum de la réussite sociale. Aujourd’hui mon pire boulet. Ces quelques mètres carrées d’eau avec le robot qui va bien avec pour le nettoyage. Alors que mon voisin est obligé de nettoyer la merde à la main. Jamais j’aurais pu penser que cette piscine m’empêcherait de jouer dans les vagues avec mes gosses. Boire des verres de rosé bien frais avec ma femme. Sans un mot sous le ciel étoilé. Avant de se retrouver sous les draps. Pour se réveiller le lendemain dans la maison de location. Accueillis par le soleil à travers la fenêtre ouverte sur la mer. « Putain ! Tu rêves ou quoi ? Je te paye pas à rien foutre. On doit livrer avant août.». Je grimpe sur l’échelle.

     Impossible de refuser sa proposition. Il m’avait appelé en urgence. « Un vrai gosse. Faire du skate à 42 balais.». L’un de ses gars s’était cassé le bras. Un boulot super bien payé. Il fallait juste être très discret. Pas n’importe quel chantier. Ma femme avait insisté pour que je parte avec la famille au bord de la mer. Prête même à emprunter du fric à ses parents. Aucune envie de rajouter des 0 à l’ardoise. Même s’ils n’ont jamais porté le moindre jugement. Un couple de retraités à des années-lumière de ma manière de penser. «Tu vas t’acheter la plus belle tombe du cimetière ? ». Ils se moquent de temps en temps de ma course au plus cher de la vitrine. Mais je m’entends très bien avec eux. « Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Pas un hasard si tu te retrouves sur ce chantier. Sauf que contrairement à eux tu n'as pas les moyens de tes rêves de gosse. Un hasard pathétique... C'est... Allez, salut. Je te laisse un texto quand on est arrivés.». Elle avait haussé les épaules avant de démarrer. Plus en colère que triste. Nos premières vacances en famille séparés. Je suis resté comme un con au milieu de la rue à les regarder s’éloigner. L'ultimatum de la banque sur la tempe. La main éolienne de mon petit dernier derrière la vitre.

     Plus que quelques jours avant la fin du chantier. La tension augmente. Le patron arrête pas de gueuler. Tendu du réveil au coucher. Je n’aimerais pas être à sa place. Sûr que c’est un contrat que beaucoup aurait aimé dégoter. Mais tu n’as pas le droit à l’erreur. Faut livrer dans les délais et un produit nickel. Il flippe pour rien. On est nombreux à bosser et le matos est parfait. Excellentes conditions de boulot. Le client n’a pas lésiné sur le chèque. Facile à ce prix là d’avoir le meilleur. Et sûr que la banquière va pas l’appeler à l’aube pour lui dire qu’elle lui coupe les vivres. Dingue ce que le pognon peut changer une vie. «  Ils vont arriver. On range les outils. Bravo les gars, vous avez assuré. Je paye l'apéro à tous. ». Un hélico passe au-dessus de nous. Je lève les yeux. Le ciel est bleu. Aucune nuage pour venir gâcher leurs vacances mérités. Je grimace un sourire. Eux aussi ont droit aux congés payés.

    La piscine de Monsieur le président est avancée.           

NB : une fiction inspirée de cet article.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.