Prix du silence

Ici y a rien, mais c’est chez nous. Pourquoi t’as voulu aller chez eux ? Tu as dans ton corps tous les mots que j’aurais jamais. Comment dire ? Leurs mots à eux. Chaque fois que tu me prends dans tes bras, mon fils, je... Je me sens belle et intelligente dans tes yeux. Plus forte que tous les livres de la ville. Peut-être un peu heureuse.

 

 © Marianne A © Marianne A

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    Pour Rékia et Marianne.

 

               Dans le salon d’une villa cossue, une vingtaine de personnes sont assises devant un grand écran. Certaines sur des chaises, d’autres sur des fauteuils, ou à même des coussins sur le parquet. Les trois plus jeunes ont une vingtaine d’années. Le plus âgé a sans doute plus de 80 ans.
       Une femme d’une soixantaine d’années détonne parmi ce groupe. La tête avalée par les épaules, elle est assise au bord du siège. Un rouge à lèvres discret sur son visage aux traits fins. Elle promène un regard interrogateur dans le salon. La seule ayant conservé son manteau.
Sur le côté droit, derrière une baie vitrée, un homme et une femme préparent un buffet. Parfois, l’un ou l’autre interrompt sa tâche et jette un coup d’œil furtif vers le salon. Leurs gestes sont lents. Ils s’efforcent de ne pas faire de bruit.
       Un homme d’environ quarante ans apparaît sur l’écran : debout face à un pupitre. Il balaye du regard un public qu’on ne voit pas. Il dispose des feuilles sur le pupitre.
       En le voyant, la femme qui détonne se redresse.
       Elle affiche un large sourire.


                                                                                        -1-

 
On est tous collés devant la télé du docteur. C’est aussi le maire de la ville. Le docteur m’a invité pour écouter le discours dans son salon. Je savais pas qu’y aurait autant de gens. Jamais allée chez lui. Bien propre… Comme à la maison. Très grand, mais pas beaucoup de meubles.

Elle pose un instant les yeux sur une affiche au mur puis fixe l’écran noir.

Pourquoi ils sont venus me chercher au boulot ? Ils savent tous que je suis presque complètement sourde et que je comprends rien de tous ces trucs... Eux l’entendront, moi juste des miettes de la voix de mon fils. Ils ont l’air nerveux. Même le docteur… est pas comme d’habitude. Il arrête pas de me sourire. Bon, ils mettent tous le doigt sur la bouche. Ça y est : mon fils va parler à la télé.

Sourire gêné, la femme se tortille sur son siège.

Elle fouille discrètement dans son sac.

Faut que je mette mes lunettes. Merde ! Le pansement s’est encore défait… Tant pis, je les mets comme ça. Heureusement que tu me vois pas mon fils… Tu me donnes de l’argent pour que j’achète des lunettes, j’y suis allé avec la voisine chez le… c’est trop cher. Pas mettre autant de fric pour voir… Voir quoi ? Toujours la même chose. Je préfère les acheter au marché derrière le pont, je fouille dans la pile à trois euros et je les essaye. Pour ce qu’elle me serve…

Elle chausse ses lunettes.

Ah ! Je te vois ! Pourquoi t’as mis une chemise comme ça ? Bon…. elle a l’air bien repassé. Ta cravate sort un peu sur le côté. Y a personne là-bas pour te le dire ? Ils t’ont mis sur une estrade, pareil qu’à l’école pour les prix. Que ce jour-là que je rentrais à l’école… Tu lèves ton sourcil et tu regardes devant toi. T’as toujours fait ça avant de parler... t’étais plus avec nous. Qu’est-ce que tu peux bien regarder ? Reste pas trop longtemps comme ça, y a des gens… Faut pas les faire attendre. Dépêche-toi mon fils.

                                                                              LE FILS
Madame… messieurs,… recevant… ma gratitude…. riche de ses seuls doutes… encore en chantier… solitude du travail…… un arrêt qui le portait d'un coup, seul et réduit à lui-même…. au centre d'une lumière crue ? De quel cœur… recevoir cet honneur…. d'autres écrivains…. où sa terre natale… incessant… j'ai connu…. sans limites….trouble intérieur… enfants des étoiles… règle… m'égaler…. mes seuls mérites… circonstances… fugitives étincelles…


Un homme, d’un geste discret, consulte son IPhone. L’un des plus jeunes le voit et sort son mobile de sa poche.

Pendant le discours, un quart du groupe consultera son mobile.

                                                                               LA MÈRE
J’entends encore moins qu’à la maison. Chez nous, tu parles pas comme ça… Qu’est-ce que je fous là ? Pas eux qui vont terminer mon boulot. Ils ont l’air vraiment sérieux. On dirait qu’ils sont à l’église. Pourquoi qu’ils arrêtent pas de me regarder ? Pas monter sur la table et faire des grimaces parce que mon fils parle à la télé. Pas le seul qui va à la télé. Je le sais bien moi, je passe mes nuits à la regarder… Depuis que t’es plus à la maison, j’arrive plus à dormir. Comme quand ton père est parti… Elle est en face de mon lit. Tu vas rire : j’aime bien mettre le son à fond. Les voisins sont venus gueuler. De toute façon, eux y gueulent pour un rien. C’est comme… Je sais pas pourquoi je parle de tout ça. Tu as autre chose à penser…

Elle lève les yeux au plafond.

Surtout aujourd’hui.

                                                                              LE FILS
… fourmilière des minutes… pessimisme… créateur… désir vigoureux… racheter…. divertissant… énigme du temps… amour… au sien de l’abyme… lumière… présence d’une habitation… silence… les cordes d’une guitare… printemps lointain… dévoiler… échecs cruels… noblesse virtuelle… langage d’artisan… notions de labeur… horizons… mouvements d’humeur…expérience quotidienne….

Le médecin demande d’un signe à l’homme et la femme du buffet si tout est prêt. La femme répond d’un hochement de tête affirmatif puis rajuste machinalement sa robe. Son collègue plonge des bouteilles de champagne dans des seaux à champagne.
À plusieurs reprises, le maire se penchera à l’oreille de sa voisine. Elle a un dossier posé sur les genoux. Elle pianote souvent sur une tablette.
Environ la moitié des invités est encore concentrée sur l’écoute du discours. Les autres échangent des regards impatients, gigotent sur leur siège.

                                                                               LA MÈRE
En tout cas, c’est bien… t’as trouvé une bonne situation. Tu vas pas crever de faim, mon fils. Le principal : un toit sur la tête et un frigo bien rempli. Le reste, ben, c’est… c’est… Si t’avais pas été à l’école et que t’étais pas parti, ton oncle t’aurait trouvé un boulot avec lui dans son garage, son patron était d’accord de te prendre à l’essai. Mais bon, c’est la vie qui décide. Bizarre de te voir à la télé… En plus, chez le docteur de la Grande Place et avec… Y a plein de gens du centre-ville.

Elle hausse les épaules et pousse un petit soupir.

   Je sais pas… on dirait que… que t’es un peu comme un autre, pas celui que je connais. Ça doit être tous les maquillages qui mettent à la télé. En tout cas, t’as pas l’air malheureux même si je sais bien maintenant que… notre maison te suffit plus. Ta chambre derrière le paravent est trop… J’ai rien touché. Tu souris, ça me fait plaisir de te voir comme… mais… On dirait que t’as peur. Y a que moi qui voit ça. Les autres peuvent pas… Y savent pas que tu passais des heures aux chiottes avant d’aller aux examens et rien, jamais rien qui sortait. Pareil quand tu allais donner tes cours aux gosses des villas là-haut… Là, je te vois et je sais que t’as le feu au ventre… Tu le montreras pas. T’as raison, t’es fier mon fils mais… Pourquoi souffrir pour… pour juste des paroles. T’as tous les passeports et les papiers pour vivre avec eux… J’ai jamais voulu te le dire car t’aurais pas été content… Même si t’avais le ventre essoré et que t’étais en colère, t’aimais bien aller chez eux, leur montrer que tu savais plus de choses qu’eux. Tu parles pareil qu’eux, sauf que ce sera jamais ton pays. Ici y a rien, mais c’est chez nous… Pourquoi t’as voulu aller dans leur pays ?
    

Elle vérifie que son chignon ne déborde pas.  

     On sait ce qu’on perd, même si c’est pas grand-chose… par contre jamais ce qu’on gagne. Paraît que t’écris des livres et… Le boucher m’a dit que tu voyais des ministres, des actrices du cinéma…. Pas pour ça qu’il m’a fait cadeau d’un steak. En parlant de viande, je sais bien que tu m’as vu dans la cuisine… Quand tu voulais qu’on partage, je te disais que j’aimais pas ça, que ça me faisait mal au ventre. Depuis que t’es tout p’tit t’adores la viande, comme ton père. Ce jour-là, quand tu m’as regardé passer le morceau de pain dans la poêle, t’as tout compris… Tu es rentré tard dans la nuit. On en a jamais parlé. Plus jamais, t’as mangé de steak à la maison. Moi de temps en temps… Je… (son visage s’éclaire d’une moue de gosse.)… je préfère la viande à de bonnes lunettes.

                                                                                LE FILS
… Le sentiment de la séparation… souvenirs les plus anciens… première peur… comme tous les enfants… ponts imaginaires … au monde et aux autres. … Je vivais… village des environs… avec un jardin… premiers jeux, premiers… centre du monde… La littérature… ordinateurs et des satellites… outil primitif… une image à sa ressemblance… le non calculable….

     
Un téléphone sonne. Plusieurs invités cherchent des yeux l’endroit où peut se trouver le téléphone. Le médecin hoche la tête en affichant un air mécontent. Une femme, les joues rouges, se dirige le plus discrètement vers la porte.

                                                                                 LA MÈRE
Pas envie d’être là. Je suis en sueur sous les bras, j’espère que ça sent pas trop. Ils me sourient comme à un… à un gosse devant le sapin. Sûre que je sais pas lire, écrire, parle très mal… même pas comme une gosse de cinq ans… et j’entends que dalle… Je vis dans mon brouillard. Je peux pas dire que je sois malheureuse… pour être malheureuse faut avoir été heureuse et j’ai jamais été… Pas tout à fait vrai… Pas vraiment du bonheur… Juste des p’tits moments où t’as pas peur de perdre ce que t’as… Pas grand-chose mais c’est là tous les jours. Sans ça : pourquoi se réveiller chaque matin ? Pas me plaindre, j’en connais des pires que moi. Et puis quand on pris de l’avance sur tout ça…. Maman me disait toujours : « Si t’as une bonne nouvelle, c’est qu’elle s’est trompée d’adresse. ». Jamais je l’ai entendu se plaindre. Elle est morte sans bruit. Comme tous les matins, papa lui apportait le café avant d’aller bosser. La tasse avec le café froid est restée sur la p’tite table… des jours.

Elle détache les yeux de l’écran et passe l’index sur ses paupières au cas où une larme perlerait. Puis elle se redresse légèrement et les regarde un à un.
Une femme croise son regard et affiche un large sourire bienveillant. Le médecin, gêné d’être pris en flagrant délit de tripotage de son I-Phone, ne peut réprimer un rictus avant de pointer le doigt vers l’écran et lever le pouce.
L’un des trois plus jeunes, sourcils foncés, ne la quitte pas des yeux. Il ne cesse d’agiter son pied. Elle lui sourit. Il détourne la tête, mais continue de l’observer en coin.

                                                                               
      LE FILS
… sans doute… autre chemin… des lambeaux et des ruines… coupe le souffle… en sommes écartés… pas parce qu’il nous… la voie de… désir… grandeur… avons héritées… équivalaient… dignité humaine…dépendance… langue… changement… don de coller au réel… bâtir sur un trou sans fond… mauvaise haleine…fin à cette dualité…méthode heuristiques… profonde reconnaissance… communauté natale… parfois aux escrocs… propre affabulation… mémoire longue… avoir du bagout… étrange mutation… projeter l’inconnu…

                                                                                 
     LA MÈRE
Des fois, j’ai peur. Je sais pas pourquoi… J’essaye d’arrêter cette peur qui est bête mais… je comprends pas… elle est plus forte que moi. Que c’est bête à mon âge de… J’espère que tu verras jamais cette peur : ça te ferait mal et… Je veux pas que t’ais mal ! Chaque fois que… quand on se regarde un peu longtemps toi et moi, j’ai honte de moi, de nous… de moi… de… Comme quelque chose qui me bouffe de dedans… un cauchemar en plein jour. Et j’ai envie de me planquer dans un trou de souris, surtout que tu vois pas ça dans mes yeux. Faut pas que je… Je dois pas te… J’ai plus peur maintenant qu’avant… depuis que t’es devenu… un peu… on dirait… un étranger que je vois pour la première fois.
  

Elle promène un long regard sur les invités.
 

T’es habillé comme eux… comme les gens qui savent. J’ai… On a plus beaucoup de… Comment dire ? Tu parles comme eux. Avant, même si j’entends que dalle, j’arrivais à comprendre sur tes lèvres… et dans tes yeux. Je savais quand tu avais faim, que tu étais heureux, triste, en colère… La colère, elle, est toujours dans tes yeux… Même quand tu souris. On dirait toujours que tu vas exploser. Pas un gosse que t’as mis au monde mais un paquet d’explosifs me disait ton père déjà quand t’avais trois ans. Pourtant tu souris tout le temps… Et ton rire ? Je peux le reconnaître à des kilomètres. On dirait que tu veux que tout le monde profite de ton rire. Un jour, tu m’as pris les mains, je m’en souviens que je rentrais du marché, tu as crié dans mon oreille : papa m’a laissé son rire comme héritage. Ouais, ton père riait tout le temps. Pourtant… Ce jour là quand tu m’as pris les mains, ça m’a fait bizarre parce que chez nous on se touche pas beaucoup, juste aux occasions… Je me souviens plus de ce que je disais. Je perds la tête. Ah ! ça me revient… Tu m’avais gueulé aussi dans l’oreille : Maman, je ressusciterai tous les paradis qu’ils ont tué en nous… toutes nos enfances perdues. Peut-être pas tout à fait cette phrase… Tu voyais bien que je comprenais pas et tu me l’a répétée plusieurs fois… Ça t’énervait… T’avais les yeux rouges. Re-su-sciter ! Re-su-sciter !
 

Elle verrouille sa bouche et reste les yeux fixés au sol.

Elle lève lentement la tête. 

   Ce jour là, j’ai cru que t’allais me secouer comme mon père quand j’étais gosse et… qu’il m’expliquait des choses. Tu marchais en gueulant dans la cuisine en levant le poing à la fenêtre. On aurait dit un fou. Les gens de la rue et des terrasses regardaient vers chez nous. Le voisin est monté… Tu as ouvert, j’ai vu ton poing se fermer contre ta jambe… J’ai eu peur que… Tu lui a dit que tu récitais un devoir pour tes études et tu as refermé la porte. Qu’est-ce qu’on a ri tous les deux en dansant devant la fenêtre. Je comprends toujours pas ce que tu voulais me dire… c’est du passé. Aujourd’hui, tu as changé. Je savais bien qu’ils finiraient par te voler à moi. Leurs ailes sont plus grandes et solides que les miennes pour… t’emmener là où tu poses tes yeux quand tu réfléchis. Mes ailes n’emmènent que jusqu’au boulot, à l’épicerie, à la poste…. Toi, tu veux aller loin, trop loin,de l’autre côté…

 La mère se penche légèrement pour voir le buffet. Les deux serveurs sont visiblement en pause. La serveuse la regarde avec un air bienveillant. Soudain, son sourire se transforme en grimace. Elle pâlit et reprend sa tâche.
  La mère se tourne à nouveau vers l’écran. 

 T’es déjà passé de l’autre côté. Peut-être même que tu respires comme eux maintenant ? Sûrs que ces gens respirent pas comme nous. Je vois bien que leurs lèvres vont moins vite que les nôtres… Faut que tu imites leur respiration. Et moi si tu… J’ai peur de te porter la poisse, te remettre le nez dans… dans la misère. Tu dois sentir que je veux pas te salir avec la boue qui coule dans mes veines… Je sais que tu as dans ton corps tous les mots que j’aurais jamais, ces mots… des pays lointains… beaucoup comme moi, même les grandes gueules de la famille et du quartier… auront jamais tous ces mots dans leur tête. Chaque fois que tu me prends dans tes bras et… Ouais : je me sens belle et intelligente dans tes yeux, plus forte que tous les livres de la ville.  

L’image se fige sur l’écran.
 
                                                                                         -2-
 
Elle ne bouge pas, le regard dans le vague.
La femme à la tablette ouvre la baie vitrée. Une canne à la main, un homme entre dans la salle du buffet. Très vite, les autres le suivent.
Le serveur débouche une bouteille de champagne.

                                                                             LE MÉDECIN
Venez… buffet… très honoré de…
     

    Le médecin lui prend le bras et l’entraîne vers le buffet. Elle se ratatine irrépressiblement. Il lui tend une coupe. Elle la prend maladroitement, sourire gêné aux lèvres.

 … formidable….fils… toujours…la ville…nous…la fierté de… je…mérite plus que…je…

  Un quinquagénaire, très élégant, s’approche d’elle. Elle l’écoute, un sourire figé sur les lèvres. Il pose l’index sur ses lèvres (à lui) puis sur son oreille droite et hausse les épaules. Soudain, il l’embrasse sur les joues, la serre fort, et s’éloigne.

                                                                          LA MÈRE (étonnement mêlé de joie)
Je… je… Faut pas que je m’écroule devant tous ces gens… Ça se fait pas. Au moins 32 ans… Peut-être plus… depuis le départ de ton père… jamais un homme m’a pris dans ses bras. À part toi… pas souvent. Pareil pour ton père, je les compte sur les doigts d’une main quand… La dernière, je m’en souviens bien…

Elle cherche l’homme du regard. Il est debout, dos au buffet. Son verre rempli, il se tourne et reste immobile. Elle sourit. Elle lève la main pour lui faire un signe, mais se ravise.

Elle se contente de regarder dans sa direction.    

  Je sais pas pourquoi… Cet homme… Ses yeux bleus ont quelque chose de… Je crois qu’il t’aurait plu mon fils. Il est pas comme les autres qui sont ici. Je dis ça mais je les connais pas ces gens ; peut-être que… Lui il me fait penser à cet inspecteur quand tu t’étais battu à côté de l’épicerie et que t’avais pété la vitrine. T’avais le sang chaud. Sans cet inspecteur… ton oncle réparait sa voiture… t’aurais pris cher et… Peut-être même été en prison. L’homme qui vient de… y ressemble un peu… Peut-être juste les yeux… Je… Bon, faut que j’arrête de parler de moi. Aujourd’hui, c’est ton jour à toi. Tous ces gens sont venus exprès pour toi chez le docteur.   

     Elle hoche la tête en souriant.

    Rien que pour toi.

                                                                             EUX
…d’accord…son avenir…très bon…demain… en reparler avec le…absent depuis…nous irons…peut-être…le temps était… faut accepter…inacceptable… lui écrire…elle a… pas directement…on le saura…bien sûr….

   Un photographe, appareil en bandoulière, s’arrête devant elle.
  La femme à la tablette fait un signe au médecin. Il interrompt sa conversation et se dirige vers la mère. Après une poignée de mains avec le photographe, il enroule le bras autour de l’épaule de la mère.
  D’autres invités se rapprochent d’eux. Deux d’entre eux jouent de coudes pour être dans le champ.
  Le photographe recule de deux pas et arme son appareil.

                                                                          LA MÈRE
Ça se fait pas, ça. Quand même y auraient pu me dire que je serais prise en photo. Tout le monde va voir le scotch sur mes lunettes. Et je suis pas maquillée. Toi, mon fils qui voulait que je me maquille quand on va au restaurant ensemble. Tu peux pas savoir comment je suis heureuse quand le taxi y se gare en bas de l’immeuble et qu’on monte dedans. Tu m’engueules toujours car je dis toujours : comme toi mon fils. Mais maman, choisis ce que tu veux… Pas facile ça. J’y arrive pas. Depuis toujours, y a quelqu’un qui me dit ce que je dois faire.   

    Le photographe remercie d’un hochement de tête et tourne les talons.

                                                                            EUX
…encore…on l’a revu…inadmissible…raison… péréquation…un aspect différent…principe de réalité…le meilleur thé…morale…pas perdre de vue…question de temps…reviendrai vers vous… un salaud…empreinte carbone…ce saumon…émotion particulière…la vaporette est… je ne sais pas…compatible…

Le médecin rejoint la femme à la tablette. Un couple parle avec la mère.
Peu à peu, le cercle autour d’elle se dissout.
Elle reste seule.

Toujours à la même place.

                                                                            LA MÈRE
J’étouffe. Sûre ça se voit pas que mon front est trempé. Si je m’essuie, on va le voir encore plus. Ils on dû mettre le chauffage à fond. Ça doit coûter cher de chauffer une maison comme ça, surtout avec tous ses grands carreaux. On a l’impression que le dehors est dedans… Je vais fondre. En plus, j’ai mal au ventre. Il est gonflé, j’ai envie de… Faut te retenir. Tant pis…

     Elle jette des petits coups d’œil inquiets autour d’elle.

        Personne a entendu. Toute façon, ils sont trop occupés à parler. Comment ils font pour parler autant ? Ça doit être dur d’écouter, de parler, d’écouter, d’arrêter de parler ici pour aller parler là… Pas seulement deux oreilles et un seul cerveau qu’il faut pour tout comprendre… (elle plisse le nez et fronce les sourcils.). J’espère que ça pue pas trop…
   

 Très discrètement, elle s’éloigne de quelques mètres.

    Ils sont vraiment bien habillés. Surtout le couple-là qu’arrête pas se marrer. Ils ont l’air heureux ces deux là mais... Des porcs, c’est des porcs vêtus de soie… Ma voisine, elle a quitté l’usine pour faire femme de ménage… Pas n’ importe où, dans les grands trucs. Quand je la rencontre, elle râle toujours contre les clients. Paraît qu’un ministre et sa femme ont dégueulé partout dans leur chambre et chié sur le tapis. Elle m’en a raconté d’autres sur ce qu’elles trouvent dans les piaules. Pas sûre que ce soit vrai, elle exagère souvent. Impossible que des gens comme eux, éduqués et tout, fassent des trucs comme ça. Sa jalousie qui parle parce que… Pourra jamais dormir dans les chambres qu’elle nettoie.  

   Elle met la main devant sa bouche pour réprimer un rire. 

Pas possible ! Tu vas pas me croire… Je viens de voir un type… Il a piqué un verre vide et l’a mis dans sa poche. Il en met une autre dans l’autre poche. En plus… il demande au serveur de lui servir un verre. Culotté le mec.

  Elle se pousse pour laisser passer un couple. L’homme soutient la femme visiblement ivre.

Elle veut parler à La Mère, mais l’homme la tire de force.

Pourquoi la serveuse me regarde comme ça ? On dirait qu’elle veut m’arracher les yeux. En tout cas, c’est une très belle fille avec... tout ce qui faut ou il faut. Les mecs préfèrent boire de son côté (elle ricane.).
   

Une jeune fille se plante devant elle, un micro à la main. La mère se crispe. Aussitôt, le femme à la tablette s’interpose entre elles deux et entraîne la journaliste de l’autre côté de la pièce. La mère les observe. Le médecin arrive et répond aux questions de la journaliste.
   La mère vide cul-sec sa coupe.

 Elle a eu raison de l’emmener la journaliste. Qu’est- ce que j’aurai pu lui dire avec… mes mots de gosse de huit ans. En plus, il aurait fallu qu’elle gueule, et même pas sûr que je comprenne ses questions. Je parle pas comme toi mon fils… Merde ! J’ai oublié de prendre mon Casse-croûte pour le manger dans le bus pour retourner au boulot. J’ai la dalle. Eux aussi… y reste presque plus rien.

Elle fait un pas vers le buffet et s’arrête.

Vraiment tout petit ce gâteau. Comment ils arrivent à les décorer comme ça ? Un sacré boulot quand même. J’aimerais bien en prendre… T’es idiote ou quoi. Vas-y.
Le médecin frappe dans les mains.

                                                                                        -3-
 
  
Tous sont assis devant l’écran.
   Elle fixe l’image de son fils immobile devant son pupitre.

                                                                              
LA MÈRE ( agacée)
Qu’est-ce qui se passe ? J’aime pas te voir comme ça : on dirait que t’es mort.

La femme à la tablette fait un signe puis s’assoit.
L’image s’anime sur l’écran.

                                                                               LE FILS
… service… d'hommes possible… servitude… les solitudes… noblesse… difficile… histoire démentielle… ainsi… aujourd'hui… à porter… la même… au début… vingt ans… parfaire… leur éducation… à l'univers... leurs fils… nucléaire… optimistes… l'erreur de… cerveau… représentation personnalisée du monde… environnement social… nos parents et nos aïeux… les mouvements de l’eau... ces agapes fraternelles, œuvre… ni frontières arrosées de sang humain… réaliser… origine de toute vie et de toute…

                                                                               LA MÈRE
Pas que je m’ennuie mon fils mais faut que je retourne au boulot. Une matinée ça va mais faut pas exagérer quand même. Le médecin a été voir le patron, ils ont parlé là-haut dans le bureau… je crois pas que j’aurais d’ennuis mais… Ici, je me sens pas bien. C’est pas eux… Y sont tous très gentils avec moi, pas obligé de m’inviter pour venir te voir à la télé. J’ai… On dirait que tout ce je fais ça coince ici. Je sais pas comment m’asseoir, parler ça va, y savent que je sais pas… Rien à faire ici, chez eux. Je veux retourner à ma place. Notre place… Enfin, plus la tienne. Faut que tu sois fort mon fils ! T’as voulu aller chez eux, leur ressembler aussi un peu aussi… Un poisson qui met des ailes d’oiseau sera jamais un oiseau, et plus un poisson. N’importe quoi, je dis n’importe quoi… Ça doit être le champagne. Première fois de ma vie que j’en bois. Je préfère le p’tit porto de ton oncle.

       La serveuse, immobile derrière la table du buffet desservie, la fusille du regard.
      La mère baisse les yeux.
 

   La fille du facteur ! Voila pourquoi sa tête me disait quelque chose. Je croyais qu’elle avait quitté la ville. On m’avait dit qu’elle était partie avec un mécano, ils avaient ouvert un garage dans une autre région. Paraît que lui était pas… pas vraiment normal… y préférait les hommes. Chacun fait comme y veut… Heureusement que toi, mon fils, t’es normal.

Elle relève les yeux.
La serveuse a disparu.
Elle ne quitte pas des yeux la pièce du buffet.  

   J’ai oublié son prénom à celle là. Vous avez été la colle deux ou trois mois, peut-être plus même. Pas la seule qui été folle de toi. Toutes les p’tites du quartier l’étaient. Pas parce que je suis ta mère… t’étais un beau gosse…    

Elle se retourne vers l’écran. 

Qu’est-ce que je dis ? Tu l’es encore. T’auras toujours plein de femmes à tes pieds mais tu as… une mère ça sent ces choses là. Toutes les femmes le sentent.

Elle détache les yeux de l’écran.

                                                                                LE FILS
…dialogue singulier…. ma langue maternelle…la psyché…irrésolu… sans être écrasant…grain de sel…place vide…volonté de partager…valeurs communes…frappée de non sens…collaboration horizontale…marginalité…la septième suite… né pour décevoir… fulgurance…pamphlets…

                                                                                LA MÈRE
      T’as pas dû être tendre avec elle là… Elle a encore plein de haine dans les yeux… pourtant ça remonte à si longtemps. Sûre que c’était pareil avec les autres filles du quartier. Celles des villas, je sais pas, je t’ai jamais vu avec elle… T’en as jamais ramené une seule à la maison. Tu… j’espère que tu…

     Elle penche la tête, ses épaules bouffent son cou. Ses mains, posées sur ses cuisses, tremblotent. Elle les noue. Le tremblotement s’arrête.
Son pied droit s’agite.    

       J’ai connu que trois hommes… Celui qui m’a jamais… comment dire… secoué, c’est toi. Mon père a pas arrêté de me traiter de nulle. J’étais un boulet. Faut se mettre à leur place, pas facile de s’occuper une…. Il a toujours préféré mes autres sœurs à moi… me parlait que pour m’engueuler… me frappait pas vraiment, de temps en temps une torgnole quand je le méritais. Pas un méchant bonhomme. Et ton père…  

 Un frisson lui parcourt les épaules.Elle se ratatine de plus en plus.
  Ses ongles s’enfoncent dans ses cuisses.

   Tu peux pas te souvenir, tu avais trois quatre ans. Ton père a jamais supporté que je sois sourde et que je sache pas parler. Un jour, il a essayé de m’apprendre à écrire et… comme j’y arrivais pas, il m’a giflé et m’a foutu à la porte. Toi, tu étais assis en face de nous. La porte a claqué, je t’ai entendu pleurer. J’ai frappé. Il a ouvert, m’a hurlé dessus et poussé vers l’escalier. Je savais pas quoi faire. Je suis sorti et j’ai pas arrêté de marcher. Je suis allé à la gare et me suis assis. Je pouvais pas lire les destinations des trains, comprenais rien de ce que disait la voix dans les hauts parleurs. J’ai regardé les trains partir jusqu’à la fermeture de la gare. J’ai fini par rentrer. Il avait pas fermé la porte. Tu dormais, les yeux gonflés de larmes. Il m’a refrappé, pas toujours…Pourquoi je pense à ça ? C’est si loin et… Tu peux pas t’en souvenir. T’étais trop p’tit pour comprendre ce qui se passait. Pourquoi je pense à… Cette putain de serveuse qui m’embrouille ! Elle est pas si belle que ça… En plus elle a l’air bête. T’as eu raison de pas rester avec elle. Tu mérites mieux.

  Elle se redresse légèrement.    

Mieux, mon fils.

Elle se tourne sur la droite.
De l’autre côté de la baie vitrée, les serveurs sont de dos. Tous deux accoudé à un balcon ouvert.
Des volutes de fumée au-dessus de leurs têtes.

                                                                                   LE FILS
.soutiens… perfectibilité de l’homme…vocation…peur générale et universelle…la sueur de l’esprit…désir…défaite…j’appelle… colporter la nouvelle… se pencher… seconde réalité… soif d’amour… tomber dans l’oubli… aiguisons…fondations de mon être…une petite voix… accompagne jusqu’au sommeil… communauté de pensée…

                                                                                   LA MÈRE
     Pas autant à venir te voir jouer au foot. Avant, tous ces gens me voyaient jamais. Pourtant on vit dans la même ville. Depuis que ta photo est dans les journaux, je suis plus invisible. On me voit, on me sourit aussi. Toi et moi, on sait que tout ça c’est du cinéma. La douleur, notre douleur trop grande pour leurs grands salons, leur appartiendra jamais. Pas d’éducation mais nous on éteint la lumière pour pleurer. Nos larmes sont sacrées.

                                                                                   LE FILS
… surenchère… le droit… mais…. d'entre nous…. Recherche… se forger…. seconde fois… l'instinct de mort… notre…génération… pas… les techniques… exténuées… convaincre… la servante… autour d'elle… ce qui fait… les royaumes de… contre la montre… amour-propre… tenir la scène pendant… variété des opinions… ses fins mystérieuses… invinciblement réfractaires… suite innombrable d'idées… transformation réelle… 

                                                                                    LA MÈRE
Qu’est-ce que tu peux bien leur raconter mon fils ? Des histoires comme dans ces journaux avec des photos que je trouve parfois au-dessus des poubelles ? Ils sentent bons les gens que tu connais maintenant ? Et toi, tu sens encore un peu de notre odeur. L’odeur du soleil… L’odeur de nous…
  Elle renifle sous ses aisselles. Seul le jeune qui l’observe depuis le début l’a vu faire. Elle croise son regard et baisse la tête, gênée.

Elle se mordille les lèvres. 

        Peur d’un gosse. Je suis vraiment nulle. Toi, mon fils, tu baisseras jamais la tête comme moi, comme nous. On l’a toujours baissée… Des générations de têtes baissées. T’es sorti de mon ventre pour lever ta tête, regarder le ciel dans les yeux, les voir de plus haut qu’eux… nous relever la tête à tous et à nos morts. je sais que toi… plutôt crever que grignoter l’os de ceux qui sentent pas des aisselles.

       Elle relève la tête et sourit.

      J’ai beau râler et tout ça, tout ça… Quand je te vois avec tes costumes, debout avec eux là-haut à Paris, je suis fière mais… De quoi être fier ? A quoi ça sert tout ce que tu fais ? Des livres : pourquoi faire ? Y en pas déjà assez ? Le mien de livre s’ouvre chaque matin, y se referme chaque soir, la même histoire jusqu’à sous terre. Rejoindre ton père… un beau jeune homme comme toi… mort dans la boue pour qu’ils continuent de sentir bon entre eux. J’ai… J’ai… Pourquoi je suis en colère aujourd’hui ou tu as eu un prix… je me souviens plus du nom… Le docteur me l’a dit mais j’ai oublié. J’aimerais être heureuse… profiter pour une fois… pas assez d’entraînement.

     Elle se lève lentement.

Seul le jeune qui l’observe en coin la voit partir.
On la voit de dos se diriger vers la porte de sortie.
Elle marche, les épaules détendues.

                                                                                      LE FILS
… actions quotidiennes… renouveau personnel… de joie et d’euphorie… bref et…. insuffler l’espoir… vous… comme une tempête… reçu aucun… au contraire… me restera alors à vous… que chaque… dédions ce jour…le soleil ne se couchera jamais… réussite humaine… à lui-même… silence.

  Le médecin se lève, se retourne, les mains prêtes à applaudir.

                                                                                  LE MÉDECIN
      Chers Amis, vous pouvez remercier la mère de…

        Tous les regards convergent vers un siège vide.

NB) Cette  pièce est inspirée d’une nouvelle sur la mère d’Albert Camus publiée aux éditions de "La Passe du vent" en 2013. Sous le titre de «Chair silence.». Quel beau signe d’un auteur à sa mère sourde. Le dernier mot du discours de prix Nobel d’Albert Camus est «silence ».

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