Les ailes du retour

Certaines victimes des pires horreurs les reproduisent. Consciemment ou pas. D’autres, malgré leur douleur sans fin, ne reproduiront jamais le pire. Ils sont heureusement la majorité. Du côté de celles et ceux misant toujours sur l’humanité. Un pari sur l'avenir.

 

        Effacée de sa mémoire. La femme devant moi, dans cette maison de retraite, ne se souvient plus de moi. Nos trois ans ensemble oubliés. Elle sourit tout le temps. Comme sur les photos que j’ai pu retrouver. La gamine de 18 ans débarquant en Israël, une femme enceinte, dans les bras de son mari, assise sur un tracteur... Et celle où elle tient deux enfants par la main: un garçon de quatre ans et sa sœur d’un an de moins. Un maigre album pour soixante sept ans d’existence. Son histoire se déroulant à des milliers de kms de la mienne. Nul besoin de recherche ADN avec nos deux visages. C’est bien la femme qui m’a mise au monde.

« Votre famille est arrivée du Yémen avec l’opération « tapis volant ». C’était vers 1950. Comme d’autres mizrahim, vous avez été parqués dans des camps. Traités comme des… Je… Votre frère est sûrement mort comme cobaye lors d’une expérimentation médicale. Et vous, vous avez été vendue à une famille occidentale voulant adopter un enfant. J’ai…Vous trouverez les autres informations dans le dossier. Désolé.». Mon avocat, assis en face de moi dans un café de Tel-Aviv, s’était soudain levé. Grâce à lui et des journalistes que j’avais pu remonter jusqu’à elle. « Comment des hommes et des femmes, quelques années après avoir fui l’enfer nazi, ont-ils pu perpétrer de telles atrocités?  Double tragédie pour nos coreligionnaires yéménites.». Il avait parlé à voix basse. Très mal à l’aise.

Comme se sentant coupable. Il n’était pas né au moment des faits. Un individu ou un peuple ne doit pas porter la culpabilité des vrais coupables: les donneurs d'ordre et ceux leur ayant obéi. Des voix d’hier et d’aujourd’hui se sont élevées contre le traitement des juifs yéménites à leur arrivée en Israël. Indéniable aussi qu’il y eut des témoins passifs de l’horreur vécu par mes ascendants. Ces lâches ordinaires n’ayant pour seul juge que leur miroir. Être plus fort que ses peurs n’est pas donné à tout le monde. Comment aurais-je réagi à leur place? Mon avocat et la majorité des israéliens ne sont pas responsables de la tragédie de nombreux exilés yéménites. A la justice d'accomplir désormais sa tâche. Sans oublier le travail de mémoire.

C’est sur son lit de mort que Maman m’avoua la vérité.  «Ton père voulait te dire comment tu étais devenue notre fille. C’est moi qui ai refusé. Il a fini par se plier à mes arguments. J’ai même… Les photos de ta naissance dans un hôpital de New York sont… Elles sont fausses. C’est un montage. Toi si brune et ton père et moi blonds comme les blés… Il fallait éviter toutes les questions. Tout a été monté de toutes pièces. J’avais tellement peur que tu nous quittes en apprenant que… Il y a un dossier avec tous les documents relatifs à ton adoption. Ton père a toujours cru que nous l’avions perdu dans un déménagement. En fait, je l’avais caché. Il se trouve dans le troisième tiroir de la commode de ma chambre. J’ai honte mais ça ne sert à rien. La honte n’effacera jamais mon acte odieux. Je t’ai volée une part de toi.». Ses paupières s’étaient peu à peu fermées pendant qu’elle parlait. Je l’avais longuement regardée avant de sortir de sa chambre. Sonnée. Maman mourut une semaine plus tard.

Au début, j’ai pensé que c’était un délire dû à son traitement. Impossible d’imaginer qu’elle ait pu commettre une telle ignominie. Elle était mon exemple. Ma trajectoire d’étudiante et aujourd’hui de psychiatre est en grande partie lié à l’enfer vécue par Maman : amputée de sa famille et de son histoire par des barbares. Comme cherchant à soigner sa douleur - inguérissable-à travers d’autres êtres brisés. Reconstruire des destins dévastés est devenue mon métier. Ma façon, sans vraiment le savoir à ce moment là, de soigner -camoufler ? - une blessure  alors sans nom dessus. Aider les autres pour ne pas lâcher la main de la petite fille perdue que je ne cesserai d’être. L’enfance, bonne ou mauvaise, n’a pas de date de péremption. Maman avait eu aussi la sienne : pire que la mienne.

Le dossier confirma ses dires. J’étais complètement abattue. Certaines victimes des pires horreurs les reproduisent. Consciemment ou pas. D’autres, malgré leur douleur sans fin, ne reproduiront jamais le pire. Ils sont heureusement la majorité. Du côté de celles et ceux misant toujours sur l’humanité. Le pari de l’avenir. Mais ce pari n’est malheureusement pas à la portée de tout le monde. Chacun portant plus ou moins un bourreau potentiel en lui. Un bourreau qui se réveille parfois chez les victimes. Je me suis souvenu à ce moment là des propos d’un de mes profs en fac de médecine. Plusieurs étudiants dont je faisais partie avaient vivement protesté contre son affirmation. Tous remontés contre sa vision déterministe. Il s’était contenté de répondre d’un pâle sourire et continuer son cours. Le sourire d’un homme sans espoir?

Le lendemain, je me retrouvais dans la chambre de Maman. Prête à lui demander des explications. Sans réussir à lui en parler. Balancer ma colère à une femme fantôme sur son lit d’hôpital? Pourquoi en rajouter à ses soixante sept ans de culpabilité? Elle avait levé lentement la main et approché un index tremblotant sur son visage. J’avais pris le brumisateur sur sa table de chevet. Ses lèvres craquelées semblaient se délecter de chaque gouttelette d’eau. Une bouche qui, le jour d’avant, m’avait éclairée sur mes origines. Et secoué mes fondations. Maman est morte il y a trois ans. Avant de partir, elle avait comme programmé ce rendez-vous: me retrouver aujourd’hui face à la femme qui m’a portée dans son ventre. Une inconnue.

Plus rien à faire ici. Je lui tends la main pour la saluer. Elle me dévisage. Je prends mon sac à mains. Elle pointe sa canne sur la baie vitrée. « Je veux aller dans le parc. ». J’interroge du regard l’infirmière légèrement à l’écart dans la salle d’accueil. Elle acquiesce d’un hochement de tête et m’aide à la soulever jusqu’à un fauteuil roulant. « Pas besoin de roulettes. ». Nous sortons sans un mot. Elle s’arrête sur le seuil et, ses doigts noués sur sa canne, lève les yeux vers le ciel. Une belle journée de plus, murmure-t-elle.

Nous sommes assises sur un banc. Elle n’a pas prononcé le moindre mot depuis deux heures que je suis là. Son médecin traitant m’a fait comprendre qu’elle souffrait de sénilité. Pourquoi être venue? Stupide de vouloir tenter d’attraper une part de soi perdue dans le regard d’une vieillarde sénile. Je ne suis rien pour elle. Et elle, au fond, pas grand-chose pour moi. Maman est enterrée dans un cimetière de New York. Elle repose près de Papa. Ils sont le véritable socle de mon existence. Sans eux, je ne serai pas celle que je suis. Je leur dois tout. Ils sont tout pour moi. Contrairement à cette femme, son mari mort dans un accident de voiture, qui ne sont que des ombres. Comme mon frère. Leurs noms effacées au générique. Ma réalité a commencé à l’âge de trois ans.  Je vais retrouver mon mari, mes enfants, mes petits-enfants. Ma vraie histoire.

Elle marmonne une phrase incompréhensible. Je lui demande de répéter. « Ramène-moi chez nous, sur des ailes d’aigle [1]. ». Elle me fixe. Je lui explique que ce n’est pas possible. Elle fronce les sourcils. « Pourquoi tu es revenue alors ? ». J’ai du mal à supporter son regard glacial. Elle s’appuie sur le banc et se redresse. « Retourne d’où tu viens et laisse moi crever toute seule. ». Je veux l’aider. Elle repousse mon bras. «J’ai besoin de personne!». Première fois que son visage se durcit. Ses yeux mêlés de colère et de tristesse. Elle se tourne et avance à pas lents. Je ne bouge pas. Incapable du moindre geste. Elle ne m’a pas oubliée.

 Ma quête a abouti. La pièce manquante de mon puzzle réinstallée à soixante et onze ans. La gamine noiraude de la famille Goldman a trouvé sa réponse. Je me tourne vers elle. Ses yeux sont ouverts comme ceux d’une gosse. Son nez collé au hublot. Elle retourne en Éthiopie: son pays natal. Le mien aussi. Où sont mes racines? Sur la terre où je suis née? Dans le pays où j’ai vécu et vis encore? Au fond du regard de mes parents adoptifs? Dans le ventre de ma mère? Papa se définissait comme juif athée avec option fromage et dessert. Sa définition me convient. Même si aucune étiquette, choisie ou pas, aussi subtile et agréable soit-elle, ne peut refléter la complexité d’un individu. Un drapeau, une religion, un parti politique, une association, l’art, le bio…  Chacun trouvera son outil déjà fabriqué en série ou en bricolera un pour combler le vide sans fin de sa disparition programmée. Même trouble depuis la nuit des temps. Plus je vieillis et plus je me sens comme une passagère éphémère de la planète. Sûre que mes racines finiront en poussière.

Étrange destinée, me dis-je.  Notre famille avait fui le pogrom d’Aden; plus d’un demi-siècle plus tard, une fille et sa mère revenant dans ce même pays dévasté par d’autres barbares, dont certains armés par nos démocraties. Née dans un enfer, elle mourra dans un autre. L’humanité a la mémoire courte ; elle recycle les mêmes atrocités avec de nouvelles technologies. La haine sait changer de masque. Elle nous attend sur le territoire où nous allons bientôt atterrir. J’ai essayé de la dissuader de ce voyage compliqué et dangereux. En vain. Elle tient à être inhumée dans la terre de ses ancêtres. Les miens habitent le vent.

Je l’observe en coin : elle n’a pas décollé le front du hublot. Les mêmes yeux qu’une gamine de 18 ans fuyant l’antisémitisme. Mais pas le même regard sur le monde et ses habitants. Aujourd’hui, elle n’a plus peur: libérée de l’espoir et de ses désillusions. Inatteignable. Elle est revenue comme elle est partie : sur des ailes. Pas celles d’un aigle biblique. L’avion amorce sa descente sur l’aéroport d’Aden. Je me crispe comme avant chaque atterrissage.

Ma main cherche la sienne.

[1]La plupart d'entre eux n'avaient jamais vu d'avions. Selon l'anecdote, ils croyaient en l'accomplissement de la prophétie biblique relatée dans le Livre d'Isaïe (40:31) selon laquelle Dieu avait promis de ramener les exilés d'Israël « sur des ailes d'aigles»1.

NB) Une fiction inspirée de cet article sur la tragédie des juifs yéménites à leur arrivée en Israël. Les archives sur ce drame viennent d’être ouvertes par le gouvernement israélien. La réalité historique sans doute  plus complexe qu'une fiction.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.