Contrat résilié

Sa mère porte des lunettes noires en pleine nuit. Elle esquisse un sourire quand il s'assoit. Nul besoin d'en parler. Elle niera. Il l'a encore frappée. Pourquoi ne le quitte-t-elle pas? Des décennies que ça dure.

       

Cyrulnik: la résilience © AkademTV

 

             Sa mère porte des lunettes noires en pleine nuit. Elle esquisse un sourire quand il s'assoit. Nul besoin d'en parler. Elle niera. Il l'a encore frappée. Pourquoi ne le quitte-t-elle pas? Des décennies que ça dure. Au moins depuis la première fois  qu'il se souvient; à l'age de trois ans. C'était dans le salon. Au début, il pensait que c'était un jeu. Que ses parents, comme il les avait déjà vus faire, chahutaient entre eux. Le sang et les larmes lui nouèrent le ventre. Immobile dans l'embrasure de la porte. Incapable de parler ou de gueuler. Dans la nuit, il les entendit encore se battre. Des années plus tard, il comprendra que ce n'était pas des coups. Réconciliation sur l'oreiller, comme on dit. Il a toujours détesté  cette expression. On ne se réconcilie pas avec un monstre. Fuir et mourir. Elle a choisi de rester. Mourir à petit feu.

       Pourquoi lui a-t-elle donné rendez-vous? Elle répond vaguement. Il insiste.Elle se racle la gorge et jette un coup d’œil à gauche et a droite dans le square désert. « Ton père... Je l'ai tué.». Il la dévisage. Elle a dit ça d'une voix très calme, comme libérée. Vrai ou faux? Difficile de savoir car il ne peut pas lire dans son regard. T«Emmène-moi chez les flics.». Trop pris d'antidépresseur? Chargée encore en herbe et alcool? Sans doute un cocktail de tout ça. Il lui demande de lui en dire plus. « Ton père m'a encore... Je l'ai poussé dans l'escalier et... Il est dans le salon. Mort.». Il pousse un soupir et se passe la main de haut en bas sur le visage. «On va aller voir!». Il lui prend le bras et l'entraîne vers sa voiture. Elle se laisse faire. Ils n'échangent pas un mot jusqu'à la maison. Il se gare et se précipite à la porte. Elle reste assise sur son siège. Il revient peu après. Elle hausse les épaules.

      Il s'installe au volant. « Papa est sur le canapé. Il ronfle.». Elle grimace et tourne les yeux vers la maison. «Puisque je te dis qu'il est mort.». Elle allume une cigarette. « Fallait bien que ça arrive. Bon, qu'on en finisse. On va chez les flics.». Il lui répète ce qu'il lui a dit. En vain. Elle n'en démord pas. Il démarre. Elle esquisse un sourire. « Merci.». Elle se cale dans son siège et s'endort. Il fait le tour du pâté du quartier. Elle ne se réveille toujours pas. Que faire ? La ramener chez elle ? Que tout reprenne comme avant? La déposer chez les flics? Inutile car elle ne portera jamais plainte contre lui. Les coups continueront de pleuvoir. Il se sent impuissant. Il revient devant la maison et se gare. Sa mère dort encore. Sa tête légèrement de côté. Elle aurait rêvé d'avoir des petit-enfants. Que son fils unique la transforme en grand-mère. Mais elle ne le sera jamais. Un nuit, il a essayé d'étrangler sa compagne. Incapable d'expliquer ce qui lui était passé par la tête. Il s'était excusé platement. Elle le quitta dès le lendemain. Depuis, il a décidé de vivre seul. Trop peur de lui. Persuadé de porter le poison paternel dans ses veines. Il tourne la clef de contact. L'emmener loin d'ici. Mettre des kms entre eux deux. Essayer de la persuader de le quitter. Elle n'a que quarante deux ans. Tirer un trait sur son passé. Se refaire une vie.

      Elle se redresse. «Merci mon chéri de m'avoir ramenée à la maison.». Elle l'embrasse et sort. La portière claque. Il la regarde pousser le portail, marcher en chaloupant sur l'allée de graviers, grimper les quatre marches et pousser la porte. Rentrer chez son bourreau. Pourquoi ne pas être partie avec elle ? Il culpabilise. Rentrer et casser la gueule à son père ? Il l'a déjà fait plusieurs fois. Elle s'interposera entre eux deux en lui demandant de sortir. Il se sent coincé. Impuissant devant la maison où il a passé dix huit ans de son existence. Six ans qu'il n'avait pas mis les pieds à l'intérieur. Ne voyant sa mère qu'à l'extérieur.

       Ils sont endormis sur le canapé. La télé tourne. Tous deux à moitiés nus. Il les regarde un instant avant de quitter le salon. L'un contre l'autre. La proie et sa victime enlacées. Sans doute qu'il y a des solutions pour sauver sa mère. Mais lui ne se sent plus capable de les chercher. Usé d'avoir trop souvent essayé de la sortir des griffes de son prédateur sous le même toit. Il se sent débordé et impuissant. Le parquet crisse à chacun de ses pas. Il referme doucement la porte d'entrée. Dernière fois. Il sait que plus jamais il ne franchira le seuil de cette maison. C'est vital pour lui. Même si se sent lâche vis à vis de sa mère. Fuir pour s'aimer. Il doit quitter la région. Pourquoi pas changer de pays? Tirer un trait définitif sur ses parents. Partir avant de devenir comme eux. Peut-être pire. Une seule solution : essayer de trouver des antidotes à son enfance. Ne pas devenir son père. Ni sa mère. Ne pas emporter le monstre sous sa peau. Déchirer le contrat familial avec tacite reconduction mortifère. Il tourne la clef de contact. Déterminé à résilier le passé.

     Et signer pour le présent.

NB) Cette fiction est inspirée d'une conversation entendue dans un bistrot. Un sexagénaire, quelque peu éméché, évoquait son enfance. Un homme visiblement avec une bonne place sociale. Son grand regret était d'avoir fui le domicile parental avec un père violent. Laissant sa mère, ses frères, et sœurs. Il était bouffé de culpabilité. Une culpabilité non digérée des décennies plus tard.  Ne pas oublier qu'une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon ou ex.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.