Mort en Médiathèque

Mourir seul dans les chiottes d’une médiathèque. Sans doute pas la première fois que ça arrive. Qui était cet homme découvert mort par une bibliothécaire ? Un SDF. Mais d'abord un citoyen du monde.

Allain Leprest par Sanseverino - SDF © ZouALaCampagne
  

                Mourir seul dans les chiottes d’une médiathèque. Sans doute pas la première fois que ça arrive. Comme dans d'autres lieux fréquentés par du public.  Une overdose ? Un crime ? Un suicide. Les morts brutales dans les espaces publics génèrent souvent les mêmes questions. Apparemment une mort naturelle. Qui était cet homme découvert mort par une bibliothécaire ? Un SDF. Mais d’abord un citoyen du monde. Et un usager assidu de la médiathèque. Comment se nommait-il ? Les employés, qui ont accès au fichier des inscrits, le savent. Sans aucun doute d’autres, proches ou pas, connaissent sa véritable identité. Comme nombre de types à la rue, il avait un pseudo. Un masque pour brouiller les pistes ? Couper les ponts avec les ombres du passé ? S’offrir une histoire différente ? Sûrement plusieurs raisons mêlées. Tout le monde l’appelait… Détestait-il son pseudo ? Il portait le nom d’une personnalité connue. Un surnom lié à leur indéniable ressemblance. Deux jumeaux. L’un dans la lumière. Et l’autre une ombre de la rue.

        Une rue qu’il sillonnait, le plus souvent un vélo à la main. Avec de nombreux sacs. Un septuagénaire, toujours propre et bien rasé, qui faisait dix ans de moins que sa carte d’identité. Rares celles et ceux que la rue n’a pas vieilli en accéléré. Quand il n’était pas dehors, il élisait domicile à la médiathèque. Parfois de l’ouverture à la fermeture. Un usager discret. Érudit en de nombreux domaines. D’aucuns affirment qu’il aurait participé à la construction de la médiathèque. Un des maçons sur le chantier. Que transportaient-il dans ces tubes en bandoulière ? Il aurait répondu qu’il s’agissait des plans d’architecture de la médiathèque. Réalité ou affabulation ? Peu importe le contenu de ses différents sacs ? Sauf pour les vigiles.

       Je l’apercevais de temps en temps. Il était toujours tout seul. Tournant autour de la gare comme assigné sur un manège. Un jour, nos regards se sont croisés. Chacun assis sur un banc. Il m’avait fixé d’un œil noir. Comme l’invite à une baston. Jour de colère plus fort que les autres ? La méfiance naturelle quand on vit dans la rue ? Ma gueule ne lui revenait pas ? Pas uniquement de la violence dans son regard. Une lumière qui refusait d’abdiquer. Mais sans concession ni confiance dans le genre humain. Peut-être une fausse interprétation. Un être ne se résume pas à son regard. Ni à sa couleur de peau, ses vêtements, et tout ce qui n’est que visible. Je l’ai revu à nouveau plusieurs fois. Notamment sur la rive d’un fleuve. Assis sur un muret, son visage tourné vers le soleil. Les yeux mi-clos pour profiter d’une belle journée de printemps. Sa moustache très connue dans le quartier.

        Sans doute qu’il n’a pas choisi son lieu de mort. Ni la solitude d’une fin sans le miroir d’un dernier regard, l’absence d’une main dans la sienne. Une mort dont personne ne rêve. La rue est surtout romantique pour ceux qui s’y promènent. Un hasard de venir mourir au cœur de sa médiathèque ? Idiot sans doute mais je ne peux m’empêcher d’y lire un signe. La volonté d’un homme au bout du rouleau ayant choisi le lieu de sa fin. Comme l’instinct qui pousse certains animaux, sentant la mort, à choisir le territoire de leur dernier souffle. Lui a fini ses jours, ses nuits, tous ses emmerdes au quotidien, dans un espace public ; l’un des derniers avec les squares et les cimetières, où personne ne cherche à vous vendre un objet manufacturé, une religion, une idéologie, de l’herbe, où tout autre marchandise. Nombre de SDF, roms, migrants, y transitent. Certes pas que des saints parmi cette population. Même proportion de cons que partout. Que viennent-ils chercher? Un interlude dans la ville. Souffler.

       Maçon ou pas de cette médiathèque; elle est devenue de fait son dernier domicile connu. Celui où, été comme hiver, il avait décidé d’y planter sa tente invisible. Pour se plonger dans un livre, un journal, écouter de la musique… Où juste ne rien faire. Se contenter de regarder par la fenêtre. Profiter du silence chauffé, les yeux sur le froid carnivore tapi derrière les vitres. Sentir le parfum d’une femme ou d’un homme assis près de lui. Passer du temps sous un même toit que ses contemporains. Sans avoir besoin d’une quelconque justification de sa présence. Ou d’ouvrir son portefeuille. Juste un citoyen lambda.

      Un fantôme continuera de trimballer sa moustache entre les rayons. Son histoire ne sonnera pas aux portails de sécurité. Comme elle ne fera pas de bruit sur BFM ou ailleurs. Quels secrets enfouis sous sa peau ? Victime ou bourreau fuyant le passé ? Une douleur sans retour ? Des questions désormais sans importance pour un fantôme. Sa douleur, ses joies et tous le reste, effacés d’un seul coup sur le carrelage des chiottes d’une médiathèque. Loin ou près des caméras, un individu passe rarement sans laisser des traces dans son sillage. Des dessins de l’homme des cavernes au selfie de l’homo-numéricus. Trace matérielle ou en mémoire.

      Que restera-t-il de lui ?

       Les regards d’anonymes et de proches devenus lointains par la force des choses. Plus celui des bibliothécaires, vigiles, usagers, qui l’ont côtoyé au fil du temps. Un dévoreur d’encre et d’images. Une personnalité connue des usagers et des employés. Sa mort n’est pas passé inaperçue. Comme celle jadis du clochard, figure folklorique d’un quartier souvent tenue sous perfusion sociale par les riverains. Une époque avant le flux tendu des mendiants en 3 × 8.  Et la misère pas encore le fond d’écran de nos villes. Un écran auquel on a fini par s’habituer. Difficile de faire autrement. Qui n’ a pas détourné le regard d'une paume en attente ?

      Des auteurs et autres personnalités publics ont leur nom rivé sur la façade d’un immeuble où ils ont habité. Des rues, des collèges, etc, sont baptisés d’un patronyme plus ou moins célèbre. Cet homme a vécu en partie à la médiathèque. Il y est aussi mort. Sa carte de prêt sans doute dans la poche.

      Une plaque pour le lecteur inconnu ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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