En manque de rien

Faut déjà s'entraîner à être pauvre. C'est ce qu'on s’étaient dit avec Momo. Lui est Téci et moi Lotisse. Lui il habite au douzième étage de sa tour. Et moi dans ma maison d'un lotissement au bord de la nationale. Juste à 300 mètres d'Inter et Brico. Pas très loin du funérarium. On peut tout faire près de chez nous. Sauf travailler. Mais ici on manque de rien.

 

        Faut déjà s'entraîner à être pauvre. C'est ce qu'on s'étaient dit avec Momo. Lui c'est un Téci. Et moi un Lotissement. Normalement on se fréquentent pas. C'est comme avec les CV: centre-ville. Chacun avec ses potes de là où il vit. Pareil pour les parents qui restent entre eux. Mais avec Momo c’est pas pareil : on se lâchent pas depuis la maternelle. Y me connaît mieux que mes deux frères et Papa et Maman. Je pense que ça doit être la même chose pour lui. «C'est presque sûr qu'on va être pauvres.». On a parlé sérieux ce matin là dans la cour. Je sais plus pourquoi ? Si, je m’en rappelle ; Momo avait vu un reportage sur des gens qui travaillent et vivent dans leur bagnole. Même avec leur paye pas possible de trouver un logement. Momo avait les boules de colère. Mais aussi une grande trouille. Moi aussi. Première fois qu’on en parlaient ensemble. Ce jour là aussi qu'on a décidé de s'entraîner à être pauvre. Pour bien se préparer. Lui de son côté et moi du mien. Et on se racontent notre expérience le lendemain matin au collège. Nous avons quatre nuits d'entraînement.

       Papa et Maman étaient bien sûr pas au courant. Pourtant c'est un peu à cause d'eux que je fais ça. Ma trouille de tomber pauvre vient de tous les deux. « Tout va bien ! On manquent de rien. ». Des années qu'ils arrêtent pas de le répéter. Surtout quand y a un reportage sur les réfugiés sur la mer, la guerre, et les gens à la rue. Une phrase sûrement entendue depuis que je suis né. Peut-être même avant. Et eux ont dû l’entendre quand ils étaient gosses. La balançant comme s’il parlait de la météo. Même si on sait d’avance on peut pas changer la pluie avec du soleil. Pour nous je sens que du sale temps à venir. Je supporte pas cette phrase. Quand ils la disent on a l'impression qu'ils parlent de tout ce qu'on a pas. En tout cas moi je vois que ce qui manque. Momo l'entend aussi chez ses parents. Deux Manque De Rien. L'un au douzième étage de sa tour. Et moi dans ma petite maison d'un lotissement au bord de la nationale. Juste à 300 mètres d'Inter et Brico. Pas très loin du funérarium. On peut tout faire près de chez nous. Sauf travailler. Le boulot est loin de chez nous.

        Ici personne manque de rien. Presque tout le monde à un piscine. De la toute petite à la grosse avec local technique pour s'en occuper. On peut nager dans toutes les tailles. La nôtre fait partie des trois plus grandes. «Tes darons ont vachement de caillasse.». Momo croit que je suis riche. Papa travaille comme magasinier dans un entrepôt et Maman est secrétaire. « Ces mecs et ces nanas qui se croient de la haute alors que même l'eau de leur piscine appartient à la banque. Ils ont que le droit d’aller bosser pour payer leurs crédits. Et voter là où on leur dit sinon ça ira plus mal pour eux. ». C'est le frère de Maman qui a sorti ça un soir. Il buvait beaucoup et finissait toujours par dormir sur la pelouse. Foutant la honte à mes parents. Je l'ai vu que deux ou trois fois. Y me faisait rire à jamais penser comme il fallait. Comme si personne passait la tondeuse sous son crâne. Rien à voir avec le gazon familial et celui des voisins toujours super bien droit. Une vraie jungle à lui tout seul.

      Momo l'aimait pas trop. Pour lui c'était qu'un clochard mal rasé qui se laisse aller. En plus un alcoolique puant la tabac. Il a jamais aimé les punk à chiens non plus. Pour Momo faut avoir des fringues nickel, si possible des marques. Moi aussi je suis comme lui. « Au moins vous dans la cité y a une histoire. Celles des grands qui ont fait des conneries et les racontent. Pour frimer ou vous dire au contraire de pas faire comme eux. Et que la prison c'est le rendez-vous des cons. Je suis bien placé pour vous le dire, les gars. J’ai voulu comme tout le monde les trucs derrière la vitrine. Papa et Maman avait pas l’oseille pour me les offrir. Je suis allée chercher toute cette verroterie. Pris au piège dans le supermarché à ciel ouvert. Juste un mec qui pensait qu’avec ses couilles et menottés par les publicitaires. Je croyais être un loup. Pas un mouton comme mes vieux et leurs copains. Moi je serai jamais un esclave pour que des miettes de vie. Jamais. Pour finir dans la peau d’un loup sans cerveau mené aussi par le bout du museau. Un naze de chez naze. ». Mon oncle était bien cramé cet après-midi là.

        Je savais pas si je devais lui ouvrir. Qu'allait en penser Maman ? Il avait débarqué sans prévenir. Momo et moi en train de se baigner dans la piscine. Il s'est assis au bord avec ses canettes et nous a parlés. « Avant c'étaient les ouvriers et les enseignants qui racontaient l'histoire aux gosses. Pas très sexy ce qu'ils racontaient mais y avait quelque chose à transmettre. Aujourd'hui y plus que les voyous avec grosse bagnole vendeurs de came qui vous parlent à vous. Et il a les autres voyous. Ceux de la télé et certains politiques qui vous vendent une autre came. Celle-là elle vous tue à petit feu. » Il avait les larmes aux yeux. Papa est rentré. «Ta frangine va faire la gueule si elle te voit encore dans cet état. Faut pas que tu lui montres cette image.». Le Tonton avait pas fait de scandales cette fois. Papa lui a donné quelques billets et l'a emmené à la gare. Le Tonton avait honte en reprenant son sac. Et ça se voyait grave dans ses yeux. J’avais mal pour lui. «Les gars, je compte sur vous. Donnez-pas votre cœur et cerveau à un patron. Ni à un animateur télé ou de la politique. Restez proprio de votre être.». C'est la dernière fois que je l'ai vu le Tonton. Son sourire sans dents sur la vitre de la bagnole.

        Pour avoir des nouvelles de lui deux ans après. Maman savait pas que j'étais rentré du collège. Elle était au téléphone dans le salon. «Je sais bien que c'est mon frère. Mais c'est son choix. Il vit dans la rue. C'est de sa faute. Il avait qu'à se remuer le cul pour s'en sortir. Nous ce qu'on a c'est pas tombé tout cuit dans le bec. Et puis on a des priorités: d'abord nos gosses. Je peux vraiment rien pour lui. Je te jure que j’ai tout essayé. Plus moi qui peut quelque chose pour lui. ». J'ai filé dans ma piaule. D'abord triste puis en colère. Mes parents pensent qu'à eux. Jamais je les ai vus sur le rond-point avec les autres gilets jaunes. Pourtant on les connaîent tous. Mêmes ceux qu’on aiment pas y sont. Et y a ceux qu’on connaît pas. Des têtes de Centre Ville. Comme si toutes les frontières de la ville s’étaient ouvertes. On dirait un peu une fête. Plein de gens pas pareils du tout comme à la Coupe du Monde. Mes parents mettent le gilet jaune sur le tableau de bord pour passer tranquilles. Ils s'en foutent. Que leurs gueules et celle de leur famille qui comptent.

       Qu'est-ce qu'il a dit ? J'ai levé la tête de mon Smartphone. C'était en cours d'histoire. D'habitude je le passe sur mon téléphone. « Les petits blancs racistes, antisémites, homophobes, sexistes.… ». Notre prof d'histoire nous a parlé des villes en Amérique. On aurait dit qu'il parlait de ma famille. J’aimais pas comment il parlait de nous. Comme si on avaient rien dans la tête. Ni dans le cœur. «Vous voulez dire que c’est en quelque sorte des beaufs.». L’intello de la classe avait sorti sa science. J’étais content parce que le prof lui a dit que c’était une expression quasi de racisme social. Moi j’aurais pas eu ces mots. Juste des vannes ou mon poing. Depuis je l’écoute différemment le prof. J'aime bien ce qu'il nous raconte. Tout ce qui est en moi sans que je sache lui ouvrir la porte. Ce mec est magique. Comme s'il devenait ce que je suis sous la peau. Momo ressent la même chose. On écoutent tous ses cours. Même si nos notes sont toujours nulles. Une sorte de Tonton pas détruit de l’intérieur ?

       Facile de partir la nuit sans faire de bruit. Ma chambre est au-dessus du garage. Je prends mon vélo et pars dans un quartier de la ville où personne me connaît. Les deux premières fois j'avais squatté pour la nuit sur un parking. Bien planqué derrière des bagnoles. J'avais mis mon réveil pour rentrer chez moi avant le départ de Papa au boulot. Pas besoin puisque j'ai pas dormi. Le silence. C'est la première chose que tu ressens quand t'es dehors. Même s'y a du bruit. Un silence comme si ça allait exploser d'un coup. Et puis tu vois des ombres. Celles qui sont que dans ta tête. Et les vrais dans les rues et les squares. Y a celles qui vont vite. Comme les gens qui vont au boulot et sont pressés. C’'est souvent les lascars des técis. Sûrement des grands frères que connaît Momo. Puis y a les autres ombres qui marchent lentement. Seules ou à plusieurs. Même avec des tout petits. Eux vont dormir dans un coin de la nuit. Comme ce que fais. Sauf que moi je monte sur mon vélo et rentre direct à la maison. Avec un toit sur la tête et un frigo rempli. Beaucoup de ces ombres rêveraient de vivre comme moi. Habiter au pays des Manque De Rien.

       Marre du parking. J'avais décidé de m'allonger sous un abri-bus. Pas loin du centre ville. Personne pouvait me reconnaître car j'avais la tête dans mon duvet. Un petit marteau dans la poche. Je l'ai pris dans l'atelier de Papa. Momo avait eu une embrouille et failli se faire massacrer par des mecs. Je comprends pourquoi les mecs de la rue sont tout le temps avec des clebs. Une compagnie et en plus ça protège. Parce que ça craint quand même dehors la ville. Je m'étais endormi. Une main m' a secoué l'épaule. «Qu'est-ce que tu fous là ? ». Je croyais que je rêvais. Maman en face de moi. Avec d'autres gens autour d'elle. Je me suis assis. Maman était aussi étonnée que moi. « Je fais des maraudes pour apporter des boissons chaudes aux gens qui dorment dans la rue. Moi c'est le mardi. Ton père le fait le jeudi. ». Elle a froncé les sourcils. « Pourquoi t'es là ? ». J'arrivais pas à parler. Mon ventre super dur.

      Puis tout est sorti d'un coup. En super accéléré. J'ai dit plein de trucs en vrac. Maman avait l’air pas contente. «Monte dans le camion.». Je me suis assis à l'arrière. C'est elle qui conduisait. J'ai baissé la tête. Pourvu qu'elle me reconnaisse pas. Y avait une Centre Ville du lycée. Une terminale qui s’occupe de tous les blocages et grèves. Elle m'a pas calculé. Tant mieux car je voulais pas parler. Trop de trucs à trier dans ma tête. Maman a voulu qu'on aille chercher Momo. Il a pas compris non plus. On a fait la tournée avec les maraudeurs. Momo et moi on arrêtaient pas de se regarder. Cette nuit là nous a servi de leçon. Vaut mieux s'entraîner à pas être pauvre. Même si c'est pas sûr qu'on gagne à la fin. Mais au moins pas partir perdant.

       C'est là aussi où j'ai compris ce que m'a raconté le Tonton. Qu'il fallait rester le plus possible propriétaire de soi. Et ne pas oublier l'empathie. La dernière fois que j'ai vu le Tonton il a pas arrêté de nous tanner avec ce mot. Répétant que le monde était bouffé par le communautarisme et qu'il allait crever de la fin de l'empathie. Momo et on comprenait pas ce qu'il nous disait. Obligés d'aller chercher sur Google. Aujourd'hui je sais que mes parents sont pas comme ceux que nous à décrits notre prof d'histoire. Des Manque De Rien qui sont aussi restés empathiques. «Tu prends une douche.». Maman est allée se coucher. Papa m'a emmené au collège. Il m'a tapé sur l'épaule quand j'ai ouvert la portière. « On est quand même mieux dans un lit que sur un banc.». Il m'en a jamais plus reparlé. Et moi j’ai plus joué au SDF.

      Pourquoi la Centre-Ville vient nous parler ? On est du collège, pas du lycée. Rien à faire ensemble. « C'est moi qui m'occupe du foyer du lycée. On voudrait inviter des élèves de troisième pour participer à la fête de fin d'année. ». J'ai tout de suite compris qu'elle nous avait reconnus dans le camion. Sinon elle serait pas venue nous voir. « On sait rien faire.». C'est sorti de ma bouche comme ça sans vraiment y penser. Momo a demandé ce que c'était comme fête. «Du théâtre, de la danse.… Et plein d’autres trucs. Chacun avec ce qu’il sait faire et veut montrer. ». Momo s'est gratté la tête. « Y aura du Slam ? ». Elle lui a répondu oui de la tête. Momo a levé le pouce. « On va venir. ». Qu'est-ce qui lui prenait ? Pas se la jouer la honte avec des Centre Ville boloss qui nous méprisent. Il arrêtait pas de la mater. Je voyais bien qu'elle lui plaisait. Pas le même genre de filles qu'on connaissait. Moi aussi je la trouvais belle mais... Pas pour Momo et moi. « Faut juste me donner le nom de votre groupe ou du texte que vous allez interpréter sur scène. ». Momo et moi on s'est regardés. J'ai pensé à mes parents et aux siens. Au Tonton. Elle avait pris son Smartphone pour noter le nom. Je l'ai regardée droit dans les yeux. MDR en pensant à notre nom de groupe.

       «Manque De Rien.».

NB: Une fiction inspirée de cet article et d'un court reportage sur le même sujet diffusé ce matin sur France Inter.

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