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Billet de blog 12 sept. 2022

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Chemin du l'arbre qui penche

Une inclinaison solitaire et universelle. Parmi des millions de tes semblables différents de toi. Partout sur la planète, des arbres penchent plus ou moins. Des racines mal implantées dans la terre? Un tronc fragile ? Mauvais emplacement ? Trop peu de lumière ? À cause du vent et des tempêtes ? La sécheresse ? Les raisons sont multiples. Comme pour les inclinaisons de L'Homme avec une grande S.

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L'arbre qui penche © Marianne A

                                 Une inclinaison solitaire et universelle. Parmi des millions de tes semblables et différents de toi. Partout sur la planète, des arbres penchent, plus ou moins. Des racines mal implantées ? Asphyxié par un ou plusieurs arbres dominants ? Un tronc fragile ? Mauvais emplacement ? Trop peu de lumière ? À cause du vent et des tempêtes ? La sécheresse ? Les raisons sont multiples. Certes pas un courrier -écrit après t’avoir vu - qui pourra détailler le pourquoi et comment de ton inclinaison.  En fait, tu as des points communs avec nous.

Les humains : sans racines comme vous, mais prêts à s’entretuer pour elles. N’épiloguons pas sur ce sujet, revenons à ta position. Des individus de l’espèce humaine penchent comme toi et d’autres de ton peuple planétaire. Avec peut-être une part de fragilité ressemblant à la tienne -différent de la majorité de tes colocataires de la forêt. Et en parallèle, il se nourrissent sûrement en partie de cette vulnérabilité, une grande force. Puissances et faiblesses d’un point d’interrogation planté au cœur de la terre. Notre lieu de passage à ciel ouvert. Sous le regard impassible des étoiles.

Un certain nombre d’humains sont comme toi : penchés de l’aube à la nuit. Pourquoi ? Certaines inclinaisons des corps sont dues à une maladie de naissance ou survenues plus tard, au fil d’une existence. D’autres avancent penchés - dedans ou/et dehors - sous le poids d’une éducation, du pouvoir de proches, d’un supérieur, d’un gourou, d’un amant, d’une maîtresse, d’une idole… La souffrance psychique peut aussi courber les corps. Le mépris et le regard de haut rajoutent sur les épaules des«  penchés sociaux ». La condescendance, la fausse empathie avec les « écrasés» avant le retour à la case familiale des «écraseurs », pire que le cynisme des suceurs de temps humain pour continuer de s'engraisser? Et il y aussi les penchés dans des situations plus dangereuses et urgentes: les individus ayant échappé à l’écrasement des bombes de toutes origines. Ils courent penchés dans les ruines de leur ville ou village. Leurs histoires écrasées à distance. Leur mémoire aussi en ruines. Chez les humains, les plus penchés sont les femmes. Et depuis fort longtemps. Une inclinaison sans frontières née dans la nuit des temps. Certains écrasements ne sont visibles que dans un regard. Parfois derrière un sourire. Même si les temps changent, le combat n’est pas gagné pour les femmes.De nombreuses preuves le rappellent ici et là. Beaucoup trop de femmes encore penchées. Partout sur la planète. Trop empêchées.

Pourquoi t’écrire ? Surtout que c’est sûr que tu ne me liras pas. En quelque sorte une « lettre à la forêt ». Si on fait que ce qui peut aboutir... Pourquoi ce courrier?  Sans doute parce que tu as été ma première rencontre visuelle sur le lieu. Avant la maison et tout le reste. Pourtant pas le plus grand ni le plus impressionnant. Juste l’impression de voir ton fardeau à ciel ouvert. Au fil des jours, tu m’as fait penser à un individu particulier né des mains d’un homme, dans un espace exigu. Une naissance plus d’une quinzaine d’années après sa sœur venue au monde avec les mêmes doigts. Elle, elle est passée inaperçue. Aujourd’hui encore une Femme qui marche dans l'ombre.. Qui est son petit frère qui a pris toute la lumière ?

L’homme qui marche. Une sculpture marquée par la guerre et l’holocauste et la peur d'une catastrophe nucléaire possible après Hiroshima et Nagasaki. L’homme qui marche reste toujours d’actualité. C’est aussi l’histoire de l’homme avec une grande S : la solitude de chaque cœur et souffle sous une poitrine. D’aucuns y perçoivent une œuvre décrivant un individu cherchant à se désengluer du pire - de son époque et de lui -pour s’élever. L’espoir de l’amélioration de l’espèce humaine après la Shoah et tous les autres massacres à petites et grandes échelles ? Chaque regard a sa clef unique. La marche de l’homme avec une grande S vendue des millions d’euros à un riche collectionneur. Qu’en aurait pensé l’artiste ? En colère ? Heureux que ses descendants puissent bénéficier d’une telle manne financière ? L’espoir, dédié à toute l’humanité, privatisé par un seul homme ?

Toi, l’arbre penché, tu es habité. J’espère que ce nom ne te gênera pas. En effet, pas ton vrai nom scientifique. Mais tu n’as pas choisi non plus ton étiquette offcielle. J’ai su que tu étais habité le lendemain matin de mon arrivée, un café à la main face à toi. Un long moment à te découvrir. Tu n’accueilles pas uniquement des ailes de passage ou de proximité. Une famille a élu domicile chez toi. Paraît que ses membres sont de moins en moins dans le bois. En tout cas moins visibles. Ils vont et viennent de branche en branche, avant d’arriver seul ou à plusieurs sur le tronc. Surtout le matin et en fin de journée. Soudain, ils disparaissent à la vue, aspirés par un trou de l’écorce. Retour à domicile des écureuils. Leur adresse de la forêt, c’est toi. Chemin de l'arbre qui penche.

Ton inclinaison en écho avec une autre. Celle d’un homme. Pas une œuvre d’art ; chaque être en est une ? Un homme de chair et d’os. Penché en lui. Une inclinaison qui le traversait depuis longtemps. Aurait-il écrit sans elle ? En tout cas, il avait réussi à l’apprivoiser à travers des mots. Ne pas se laisser happer par ses démons. Même si les saisons sombres revenaient à intervalles réguliers. De rares répits pour les peaux à doute et questions. Toujours en équilibre précaire entre petites et grandes penchures. La dernière l’a fait pencher brutalement, plus que toutes les précédentes. Quel était ce soudain poids tombé sur ses épaules ?

La mort d’un enfant. Une absence sans fin, plus dévastatrice que les autres secousses de son histoire. D’un seul coup, il n’était plus qu’un arbre à la cime dégringolée et aux branches de douleur- désertées par les ailes du possible lendemain ? Un homme enraciné dans la profondeur d’une nuit solitude. Impossible d’en sortir, trop ruiné de l’intérieur pour avoir les ressources et la force d'écarter le feuillage obscur empêchant la traversée de la lumière jusqu’à son désir détruit. La sève de son histoire figée. Plus rien à être. La fissure d’un homme blessé à jamais. Il se nommait… Son nom est présent, même s’il a décidé de faire disparaître son enveloppe charnelle. Cesser d’occuper l’espace physique. S’absenter à son tour dans une autre forêt, s’enfoncer au bout de l’allée du monde. Là où vont et ne reviennent plus les êtres qui penchent.

Et tous les autres.

Que dire de plus de cet homme dans sa dernière allée ? Son nom c’est Thierry Metz. Je en connais que ses mots sur des pages de papier. Un grand poète encore présent entre autres à travers ses livres. Des bons et des mauvais ? Libre à l’œil lecteur de se faire son opinion. Mais tous ses textes sont essentiels, nés de la nécessité d’écrire pour ralentir la progression des ténèbres dont il connaissait la puissance destructrice sur lui. Et sur tous les souffles d’êtres à fleur de peau. Qui sont ces gibiers des ténèbres ? Ils peuvent porter tous les visages. Ses mots autant de combat que de beauté, très forts, précis, sans chercher à séduire, peuvent parfois servir d’abri à d’anciens lecteurs, quand la nuit, leur nuit sous la peau, les fait pencher au bord de leurs trous noirs. Un toit aussi pour de nouveaux habitants.

Alors qu'il a quitté sa maison de chair et d'os. Un départ datant d'un quart de siècle. Lui, l'homme qui penche, a cessé de pencher. Pour tomber à une trentaine de km d'ici. Là où il a décidé de se taire. Définitivement bouche close. Ses derniers jours parmi d'autres penchés où de côté. Il a voulu rejoindre les absents... Une absence volontaire plus forte que tous les aimants du monde. Penché longtemps avant de s’effacer sur l’ardoise des vivants. Laissant quelques traces en héritage.Pas un modèle de vie ou de survie.

Le témoignage d'un passant unique.

Tu es l’arbre-témoin des êtres penchés ? Les écureuils, le vent, le soleil, les étoiles, ont peut-être une réponse. Ils te connaissent beaucoup mieux que moi. Ma question est stupide ; sale manie des humains de vouloir tout étiqueter. Au fond, peu importe que tu sois témoin, ambassadeur des penchés, ou rien de tout ça. Juste défini par ta présence. Le principal est que tu sois là. À nous en croisant les êtres penchés - blessés de l'intérieur- de se rappeler que certaines solitudes, parmi nous, prennent plus de coups que les autres, ou les encaissent moins bien. Tel ou tel individu, plus fragile, ressentira avec plus d’intensité qu’un autre les morsures du quotidien. Venu au monde dans un monde pas taillé pareil pour tout le monde. Ton cas dans cette forêt ? Ta cime affaissée est-elle le reflet de ton combat nuit et jour ?

Un couple d’ailes vient de se poser sur une de tes branches. Juste au-dessus de chez les écureuils. Un instant privilégié dans l’air d’une fin d’automne. Pourtant, quelques semaines auparavant, dans ce village et d’autres ; des flammes ont emporté des centaines d’arbres, sans se soucier de leur inclinaison, âge, solidité, prix de vente, etc. La destruction de milliers d’arbres connectées les uns aux autres sous le même ciel. Petits, gros, moche, avec ou sans fruits… Les différences n’avaient plus aucune importance, face à un ennemi commun. Combien de siècles de solitudes partagés sont parties en fumée. Sans doute que toi et les autres, proches et lointains ayant échappé aux incendies, avaient été en empathie via votre réseau de racines, avec vos semblables en proie aux flammes. Comme des êtres humains le sont avec d’autres d'autres humains- sans privilégier les souffrances des visages leur ressemblant. Désormais, le feu sommeille sous terre. La douleur enfouie encore plus profond.Avec des mots et des silences différents. Une douleur encore brûlante.

Tout finira fort heureusement par s’éteindre. Même si certaines mémoires conserveront des traces de la terrible douleur de l’été 2022 plus que d’autres. Mais ici ou là, sur des terres brûlées par des incendies, la guerre, la course au fric sans scrupules ; un arbre finit toujours par repousser le premier. Quelle que soit sa taille, son emplacement, sa résistance ; une sorte d’arbre-témoin ouvrant la voie aux prochains. C’est possible, répète -t-il à chaque centimètre gagné dans l’espace et sur le désespoir. D’accord, répondera un autre en perçant la terre. Puis un troisième… Un labyrinthe de nouvelles racines encerclant et étouffant peu à peu les braises sous la terre meurtrie. Sur les cendres du passé, la Forêt de l’Espoir ? Et, parmi ces prochains, il y aura des penchés comme toi. Que faire pour eux dans la mesure de ses moyens ?

Essayer de ne pas les juger inaptes et incapables d’apporter leur part à la sève commune, ne pas les reléguer en arrière-plan de la forêt. Même s’ils font peur et perturbent l'harmonie du paysage. Les penchés n’empêchent pas la lumière de passer. Ils la filtrent juste différemment. En quête du même oxygène que leurs voisins non penchés réellement ou solides qu’en apparence. Pour tenter de continuer. Comme toi l’Arbre qui persiste. Nous offrant un autre regard sur le monde. Pas que des bien droits sur leurs racines ou plante des pieds. Certes une posture difficile à tenir pour les penchés de toutes sortes. Parfois mortelle quand l'inclinaison est trop ancrée en soi. Les penchés nous rappellent souvent la fragilité de nos existences. Tous et toutes en équilibre sur le fil de notre histoire. Banale et unique.

Quelle que soit notre position.

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