Taux de morosité

« Ton taux de morosité est à combien aujourd'hui ? Moi, je le surveille. Méfiante du mauvais cholestérol des médias pouvant boucher le cerveau et le cœur. Une sorte de diabète des infos. Important à mon avis de surveiller son niveau de médias dans le corps. Depuis que je ne suis plus en boucle les infos ; le monde va moins mal. Et moi beaucoup mieux.»

        

ᴴᴰ Benjamin Paulin - L'Homme Moderne (The Modern Man) © Entertainment-Education WebTV

 

       «Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. »

          Gilles Deleuze: 

 

             Ni merci, ni merde. Comme si j’étais transparent. Pourtant, je mesure 1 m 92. Qui suis-je pour lui ? Une merde sur deux pattes uniquement là pour tenir la porte à ce jeune homme pressé. Impossible d’être en retard, car le monde entier comptait sur lui. Pourquoi lui avoir tenu la porte ? Un geste de courtoisie très naturelle. Je ne me vois pas la fermer au nez de la personne qui me suit. Certes plus difficile pendant les heures de pointe. En l’occurrence, ce n’était pas le cas. Que lui et moi à la bouche de métro. Il aurait pu au moins ouvrir sa bouche pour remercier. Ce jeune con avec ses lunettes noires et sa casquette fluo. Pas le premier, ni le dernier à se croire unique sur la planète. Les sept milliards d’autres -moins lui et peut-être ses proches- sont quantité négligeable. Ma journée commence bien. Avec un très beau spécimen d’une espèce en voie de prolifération. Bientôt majoritaire sur la planète. Nul besoin de protection pour l’espèce de « Chacun mon tour ». Un tel individualisme me fout en rogne.

        Mon lieu de travail est idéal pour les étudier de près. Je suis médecin généraliste. Un beau point de vue sur le corps social. Femme, homme, enfant, une croix pendu au cou, un voile autour des cheveux, une kippa sur le crâne, sans religion, cultivé, con, riche, pauvre, jeune, moins vieux, vieux… Des échantillons de tout ce qui se fait sur la planète passent entre mes mains. Aucun groupe ou communauté représenté n’a le monopole du pire ou du meilleur. Un lieu idéal pour ne plus amalgamer ou mettre toute l’humanité dans le même sac et la balancer dans le container à ordures. De plus en plus adepte de la deuxième solution. Heureusement que c’est ma dernière année de boulot. Je vais bientôt regarder la connerie humaine de loin. Derrière le hublot de mon bateau.

      Certains, au seuil de la mort, lâche toute leur haine et trouille sur le médecin. Incapable de leur prescrire l’immortalité. Des êtres, certes bouffés par la douleur et la trouille de l’inconnu, prêts à écraser leur voisin de salle d’attente pour quelques secondes de plus de vie. Même une existence de merde. Une attitude multipliée depuis l’arrivée du Covid. Les plus bas instincts démasqués et déconfinés. Et il y a les autres, sur le même seuil du dernier voyage, qui offre des mots drôles ou tristes, des silences, qui vous donnent soudain envie de croire à nouveau en l’humanité. Prêt à reprendre une nouvelle tournée d’être sous le ciel. Chaque fois, il me rappelle pourquoi j’ai choisi ce boulot. Un jour, une de mes patientes atteinte d’un cancer du sein se trouvait en face de moi. Elle était venue pour un gros rhume qui ne passait pas. « Je n’ai pas peur de dire que j’ai un cancer. Sauf à mon boulot. Ça le fait pas du tout de vendre des dessous avec une prothèse.». Elle avait ri. Le rire d’une femme qui avait décidé de ne pas tout offrir à la douleur. Je l’ai regardée. Un double fou rire. Elle venait de me nettoyer des mauvaises ondes du patient d’avant : recroquevillé sur son bobo comme la septième merveille du monde à préserver en urgence. Son rire avait effacé d’un seul coup tous les « chacun mon tour ». Quand elle est sortie, j’étais fier de mon choix. Rechargé par son énergie. Un enthousiasme qui a fondu dès le lendemain matin.

       Ma compagne pense que je vire aigri. Avec en sous-texte : vieux con. Elle n’a pas tout à fait tort. Ça s’est accéléré en quelques années. En même temps que l’explosion des portables dans le quotidien. Des patients ou patientes répondaient pendant que j’auscultais leur gosse. Plus ou moins discrètement. Suffit d’un regard pour leur faire couper la conversation et parfois s’excuser. Tandis qu’il fallait être obligé de demander. Plusieurs sont sortis pour continuer de parler. Sans se soucier de leur gosse malade. Difficile de rester indulgent. Surtout quand c’est très souvent. Jamais je n’aurais cru qu’un généraliste devrait être aussi un surveillant de cour d’école. « L’abruti me bouscule avec son téléphone pour prendre un paquet de gâteaux. Il fait tomber une partie du rayon et se tire sans avoir rien à foutre.». Un soir, sa compagne est rentrée en rogne. « J’ai dû te transmettre mon virus. Tu n’es pas en train de virer aigri.». Elle a haussé les épaules. « Au lieu de dire des conneries, aide-moi à ranger les courses.». Le paquet de gâteaux au miel dévoré au lit devant une série télé. Avant de mêler nos aigreurs.

   Grande décision cette nuit. Cesser de me taire ou ménager la chèvre et le chou. À la moindre incivilité ou injustice croisée sur mon chemin, je vais réagir sans prendre de gant. « N’importe quoi. Tu vas devenir comme ces râleurs professionnels. Avec les yeux et les oreilles à l’affût du pire. C’est sûr que tu seras jamais bredouille. L’intelligence et la subtilité sont moins facilement détectables que le reste. On gagne à tous les coups à ce jeu de chercher le pire. Fais gaffe à ne pas faire un burn-out juste avant la retraite. Je vois bien qu’un rien t’irrite. Arrête de passer ton temps sur ton tweeter ou à écouter les infos à a radio et les regarder à la télé. C’est sûr que tu as toutes les merdes de la planète en direct et boucle pour le même prix. Pourquoi faire ? Juste pour constater ton impuissance. Combien de leurres pour une vraie info ? Bientôt, même le silence pourra être une fake-news ? Fais comme moi : branche-toi sur FIP ou France Musique. Rien de tel que la musique, un bon bouquin, une expo, un verre de rouge, une caresse, un silence, un éclat de rire, deux ailes de plumes dans un ciel bleu, le goût du sel de la mer… Pas le temps de te sortir la liste de ce que nos écrans de contrôle de notre taux de morosité nous empêchent de vivre. Nous recollant toujours le nez dans la boue. Ton taux de morosité est à combien aujourd'hui ? Moi, je le surveille. De plus en plus méfiante du mauvais cholestérol des médias bouchant le cerveau le cœur. Le taux a carrément explosé depuis le Covid, le confinement et les masques. Une sorte de diabète des infos. Important à mon avis de surveiller son niveau de médias dans le corps. Comme on le fait avec le sucre et le sel. Trop d’infos et le mauvais cholestérol s’insinue dans tout notre corps. Sûrement même à polluer notre libido. Moi, je surveille mon niveau de médias dans le corps. C’est aussi une forme de pollution qui laisse son empreinte carbone sous nos crânes. Depuis que je ne suis plus en boucle les infos ; le monde va moins mal. Et moi beaucoup mieux. Moins tu auras d’infos, et plus tu seras au courant. Et peut-être même capable de sortir de ton impuissance. Je te dis ça mais… Je ne sais pas si j’ai raison. Mais en tout cas ça me convient à la tête. Égoïste ? On peut en effet me le balancer à la gueule. Sans doute vrai en partie. Pas plus que ceux qui ne s’intéressent souvent au monde que pour se dire qu’ils vont mieux que beaucoup d’autres sur le globe. De toute façon, chacun fait comme il peut et veut avec tout ça. ». La réaction de ma compagne quand je lui en ai parlé. Je l’ai regardée en coin. Plus elle vieillit, plus elle embellit et sourit. Bientôt soixante ans et encore un très gros stock d’enthousiasmes. Les effets de sa cure de mauvaises graisses médiatiques ? Elle était déjà replongée dans la lecture d’un roman. Une fiction qui la fait souvent marrer.

  Je me suis redressé dans le lit. Facile de botter en touche quand on vit dans une sorte de bulle. Loin du public. Elle passe son temps dans un labo de recherche à étudier des molécules. Plus facile d’apprécier l’humanité en la regardant à travers un microscope. Elle ne se rend pas compte de la bascule actuelle. Le retour des obscurantismes religieux et identitaires ne sont pas que des mots. Moi, je le constate tous les jours dans mon cabinet. Nombre de questions de patients me donnent l’impression d’être retourné au moyen-âge. Surtout les nouveaux addicts à la religion. Je te parle pas de ceux qui sont croyant comme d’autres sont athées, sans que ça dégouline sur les autres. Parfois de bons échanges avec eux. Bien que leur vision du ciel est différente de la mienne. Prêts à se le partager quand même. Pas des bornés belliqueux. Malheureusement, j’ai aussi le droit à la dose d’obscurantisme de chacune des religions. Le pire est le cocktail religion et télé-réalité ? Notamment sur l’avortement. Depuis plusieurs années, je fais mes consultations avec un nouveau collègue : Dieu. Une réalité dont ma compagne ne peut pas se rendre compte. Ni tous ceux qui ne côtoient pas l’humanité d’aussi près que certains de nous. Comme les soignants, les pompiers, les flics, les profs… «Je ne suis pas d’accord avec toi. Trop facile de jouer l’autruche avec France Musique. Tes suites pour violoncelles ou ton jazz sont comme une fuite. ». Elle sourit. « Bien vu la vanne avec la fuite. ». Je l’ai faite à mon insu. Nulle envie de blaguer ce soir-là.Elle a repris le fil de sa fiction. « Je sais que tu t’en fous. Et que tu dois mes trouver obsessionnel. Mais c’est notre manque de réaction à chacun et tous qui mène le monde à sa perte. Un jour, un regard s’est détourné et a laissé faire. C’est comme ça qu’a commencé la merde. Le pire, quel qu’il soit, est né d’abord d’une oreille se bouchant volontairement ou d’un regard fuyant. Le plus souvent par trouille des représailles et se retrouver à son tour pris au piège. Tant que ce n'est pas ma famille et moi… On connaît le truc... La lâcheté humaine refusant de voir et réagir avant que ce ne soit trop tard.». Elle a poussé un soupir. « Tu ne veux pas penser avec la bouche fermée.». Sa fuite égoïste et son manque de lucidité m'ont agacé. Devient-elle une «Chacun mon tour» ? J’ai éteint ma lampe de chevet. Prêt à réagir et résister. Mon combat contre l’individualisme.

       Incroyable. Le jeune con fait la queue dans la boulangerie. Aussi pressé que ça pour un gâteau ou du pain. Ce sera le premier à inaugurer ma résistance à l’incivilité et aux égoïsmes quotidiens. Je m’approche de la porte et attends. Il sort. Je lui ouvre la porte. « Merci, c’est pour les chiens ». Il me dévisage avec des yeux ronds. Entre étonnement et inquiétude. « Ne fais pas semblant. On vient de se croiser à la sortie du métro. C’est moi qui t’ai tenu la porte. Ne me dis pas que tu t’en souviens pas. C’était y a quelques minutes.». Il hoche la tête et fait mine de partir. Je lui saisis le bras. «Je n'ai pas fini. Tes parents ne t'ont pas éduqué. Mais moi, je vais t’apprendre la politesse.». Ce gosse est en train de prendre pour toutes les incivilités de mon cabinet. je le secoue comme un prunier et me met à lui hurler dessus. Des gens s’arrêtent et nous regardent. La boulangère se précipite dehors. « Qu’est-ce que vous arrive, Docteur ? ». Sans doute première fois qu’elle m’entend hausser le ton en public. Fini le docteur toujours courtois et souriant avec sa baguette tradition et ses croissants du dimanche. « Ce jeune con est impoli. Même pas un merci quand je lui ai tenu la porte. Et là il me regarde sans me répondre. ». Elle éclate de rire. Le jeune aussi. Une fille de son âge s'approche de lui. Elle l'embrasse. Ils se mettent à agiter leurs mains.

      « Docteur, ce jeune homme est muet. »

NB: Une fiction inspirée du témoignage d’une proche qui était pédiatre. Mais aussi d’une expérience racontée par une copine. En colère contre l’absence de merci d’un jeune à qui elle avait tenu la porte du métro. Pour le retrouver assis sur le quai en pleine conversation en langue des signes.

 

           

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