Cahier d'ombre

Le temps est devenu concret. Une matière solide. Ses aiguilles tournent sous ma peau. Une sensation que je ressens depuis plus de vingt ans. Rien à voir avec mon arrivée entre ces murs. Mon rapport au temps n'ayant pas changé. Comme quand il était qu'un objet rivé au mur ou accroché à mon poignet. Avant que le temps devienne une présence physique.

                    

 © Marianne A © Marianne A

 

    «Toute amélioration dans la société commence par l'éducation des jeunes.»

                                                                                                            Aristote

 

              Le temps est devenu concret. Une matière solide. En tout cas palpable pour moi. Comme si ses aiguillent tournent sous ma peau. Une sensation que je ressens depuis une vingtaine d’années. Loin de mon arrivée entre ces murs. Les premiers mois, ma manière d'appréhender les minutes, les heures, les jours, les saisons, était quasi la même qu’auparavant. Pas le moindre changement sur ce plan. Le temps était considéré comme un objet rivé au mur ou accroché à son poignet. Une convention parmi de nombreuses autres. Mais aussi une notion très floue. Pour chacun une appréhension différente du temps qui passe. Comme un rêve s'effaçant au réveil ou une idée traversant l'esprit. Sans aucune matérialité. Quand tout a changé ? Je ne peux pas répondre avec précision. Aujourd'hui je sens la présence physique du temps. Incontournable. Une présence contradictoire car elle porte l'annonce, seconde après seconde, d'une absence à venir: ma nuit. Prête depuis la naissance, toujours en arrière plan. Contrairement à aujourd'hui où elle a le premier rôle. Personnage principale. Ses pas ne vont pas tarder à résonner dans le couloir. Elle me tirera par le bras. « On y va maintenant.». Prendre la place du personnage principal ?

    Je sais faire. Quasiment deux décennies de travail et mise en pratique au quotidien. Sans doute ma meilleure note d'écolier si ça avait été noté. Un vieil écolier. Une vieillesse en accéléré. J'ai mis une grande énergie à apprendre. Certains ont passé des diplômes avec des tampons officiels. J'ai refusé. Nulle envie de retourner à la «vraie école» quittée à quinze ans. Je ne blâme pas ceux qui on repris le stylo face à un prof. D'autres ont trouvé refuge dans les bras de Dieu, de la résignation, ou la folie. Chacun sa manière de meubler l'attente. Une attente destructrice. Moi j'ai préféré tout miser sur elle. Pour une réussite totale. Elle m'a plus appris que l'autre moitié de ma vie. Grâce à elle, j'ai compris ce qui me manquait essentiellement. Un handicap très largement partagé avec d'autres, dedans et dehors. Pourtant, comme nombre de gosses, j'ai joué à «si j'étais». Particulièrement fier de ma panoplie de Batman reçue pour pour mon dixième anniversaire. Quarante ans dans une semaine. Avec une autre panoplie. Elle ne se vend pas en supermarché. Celle du super-héros de l'empathie.

     La compassion ou le désir de pardonner à son prochain ? Pas du tout. Nullement en lien avec la notion de bien et de mal. Je ne suis pas juge, ni Dieu ou donneur de leçons de morale. D’autres s’en chargent. Chacun restant avec son miroir et ses ombres. Que représente cette empathie apprise sur le tard ? Un voyage. En l'autre. Et en soi. J'aurais pu être lui au volant de sa grosse berline, elle assise dans le métro, lui penché sur son jardin potager, celui qui me lira peut-être... Tous ces autres que je ne suis pas et ne serai jamais. Les artistes, dans nombre de disciplines, ne cherchent-ils à vivre par procuration d'autres existences que la leur ? Se multiplier. Secouer les dés de leur naissance et les jeter en l'air : Choisir un nouveau masque le temps d'un roman, d'un film, une pièce de théâtre etc. Je ne suis pas un artiste. Ni un intellectuel capable de pousser la réflexion très loin. Je suis un homme simple dont l'histoire a basculé. Un moment qui a froissé la page de mon destin inscrit d'avance pour la balancer à la poubelle. Sorti d'un seul coup de l'anonymat du bottin téléphonique de ma ville. Une de ces nouvelles star express vue à la télé ? Non. Une solitude confinée depuis vingt et un ans dans une salle d'attente. Avec la télé comme unique fenêtre couleurs sur le monde.

     Et qu'est-ce qu'elle me sert. Je la regarde en boucle. Le regard avide. Absorbant toutes sortes d'émissions. De la plus conne à la plus pointue. Tout m'intéresse. Surtout les hauts et les bas de mes semblables, tour à tour gagnant ou perdant dans leur cage plasma. Une forme d’attente, moins violente que la mienne. Chaque fois à essayer de me glisser dans la peau d'inconnus cathodiques. Homme, femme, enfants... Je rêve de tous les être. Ne serait-ce qu'une journée de leur histoire. Voyager de l'un à l'autre. Du plus salaud au plus humaniste. M'enfuir dans le corps d'un autre. Parfois je me couche dans la peau d'un homme, presque parfait, emprunté sur le petit écran. Une sorte d'individu cumulant les points positifs au regard de notre époque. Pour me réveiller dans la peau de la pire des ordures: moi. Celui que je suis devenu aux yeux du monde. Un assassin à mettre hors d'état de nuire. Ils n'ont pas tort. Je suis une ordure. Mais pas un assassin. Et, si je l'avais été; méritais-je un tel traitement ? Certains sont encore plus mal lotis, sans quelconque porte de sortie. Des êtres de chair et d'os, derrière ces murs, ont plus de raisons de se lamenter que moi. Certains condamnés à cent ou cent cinquante ans de prison. Une peine plus longue que n'importe quelle existence. En rire ou en pleurer ? La quintessence de la bêtise de nombreux hommes qui nous gouvernent et font la loi. Même les animaux sauvages ne sont pas aussi cruels entre eux. Pour moi tout sera bientôt terminé. Moins d'une heure avant ma tombée de nuit, en plein jour. Ce cahier sera planqué avant l’ouverture de la porte. Qui le trouvera ? Un maton ou le le prochain locataire de ma cellule ? Une sorte de testament d'encre " à l'autre " griffonné nuit après nuit sans sommeil. Le cahier de mon école de l'ombre. 

     Je vais marcher les yeux baissés. Pas pour cacher ma trouille. Elle ne peut pas être camouflée. Pourquoi alors traverser le couloir avec la tête baissée? Je ne veux pas croiser le regard de ceux qui restent. Laisser à mes compagnons d’attente un dernier regard de bête apeurée, emmenée à l’abattoir. Comme celui que j’ai croisé il y a un mois. Sans aucun doute seront-ils, comme chacun dans sa cellule au passage d’un homme pour son exécution, heureux de ne pas être - encore- moi. Ne pouvant s’empêcher de projeter leur propres pas, ultimes pas dans ce couloir. Quelques-uns enviant sans doute celui dont l’attente va cesser. Je ne veux pas être perturbé, rester concentré. Dans la peau de ce gosse qui revient de l'école. Un petit garçon avec les yeux plus gros que le porte-monnaie de ses parents. Il passe devant les vitrines des magasins, scannant du regard tout ce qu’il ne peut s’offrir, puis fait un détour par le terrain vague. Écoutant les grands, son frère et ses copains qui fument et savent, ceux qui imitent les grands; se doutent-ils qu'ils vont courir toute leur vie après ce rôle d'adulte de contrefaçon. Vouloir redevenir le gosse rêvant de ne plus l'être. Sans réussir à rejouer aux petits. Trop tard. Les années ont tissé des toiles d'araignée sur leur visage. L'âge où les rêves courent plus vite que leurs jambes usées dans le quartier. Pas de marche arrière pour l'histoire d'un homme ou d'une femme, juste un rétro avec le paradis perdu. Avancer. Il ne reste plus que ça. Chacun dans son couloir. Sombre ou lumineux. Mais avec la même destination. Le petit garçon se retourne. Il a mes yeux. Un regard qui me sourit. Un sourire sans murs.

     Que laisser comme paroles ? Nous avons la possibilité d'enregistrer un dernier message. « Dites aux gars dans le couloir de la mort qu’ils ne m’ont pas mis de couche-culotte. ». «Je pars pour un endroit magnifique. C’est bon, gardien, envoie la sauce.». Plusieurs dernier propos ont déjà été recueillis avant la piqûre létale. Ce sera à mon tour de dire quelque chose. Un ultime son en provenance de ma gorge pour préfacer mon silence à perpétuité. Une épitaphe sonore. Clamer une énième fois mon innocence ? Un bel héritage pour mes gosses. À quoi bon. Ça ne changera rien. Ceux qui me pensent coupables ne changeront pas d'avis. Et les autres, mes gosses et mes vieux amis, resteront acquis à ma cause. De plus la mort se fout des innocents ou des coupables. Ce n'est pas son problème. J'ai pensé des années à cette phrase finale. L'imaginant unique et très forte. Pour me retrouver, à moins deux heures de l'exécution, incapable de savoir ce que je vais dire. Impossible de former une phrase cohérente dans mon esprit. Ni sur une feuille de papier. Rien. Même pas une once d'autodérision cache larmes. Je me sens vide. Rien à déclarer à la douane de l'humanité. Parler ou me taire ? Improviser un silence ? Gueuler ? chialer ? Quelle sera ma réaction ? Mon corps se met à trembler. Je me lève. Mon ventre sait que je serai seul. Une solitude sans appel. Avec la chimie comme passeport pour l'éternité. Je me rassois. Plus qu'une heure. La seringue me plongera dans ma nuit.

     Une nuit sans retour.


NB: Une fiction inspirée de cet article et du dernier texte de Ray Jasper.  Innocent ou meurtrier ? Menteur ou sincère ? Je n'ai pas la réponse. Ce qui n’empêche pas que son témoignage puisse présenter de l'intérêt. Sur le plan de sa trajectoire individuelle. Mais aussi les interrogations sur la justice et la peine de mort. L'horreur du couloir de la mort et des peines de prison de plus de 150 ans... Les derniers mots d'un homme avant son exécution. Dans le couloir de sa mort.

 

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