À perte de toucher

Comme un coup de cutter. Il grimace. Je parle des quatre saisons découpées et jetées à la poubelle. C'est ma façon de ressentir la perte de cette année. Mon explication ne le convainc pas. L’homme m’écoute sans un mot. Ma première sortie hors de chez moi depuis un an. Avec l'impression d'être très maladroite. Suis-je capable de reprendre un corps dans mes bras ?

Bande originale de Pascal RINALDI - Faut qu'on se touche © le film Ceci est mon corps

     

«Je me suis toujours beaucoup méfiée de l'actualité, en littérature, en art, dans la vie. Du moins, de ce que l'on considère comme l'actualité, et qui n'est souvent que la couche la plus superficielle des choses.»

Marguerite Yourcenar

                   

                  Comme un coup de cutter. Il grimace. Je parle de quatre saisons tranchées et jetées à la poubelle. C'est ma manière de ressentir cette année perdue. Mon explication ne le convainc pas. L’homme, assis en face de moi, m’écoute depuis une dizaine de minutes sans un mot. Il a les yeux souvent dans le vague. Ses joues se creusent et regonflent au rythme de ses bouffées de clope. Un bel homme d’une quarantaine d’années. Vêtu comme la plupart des quadras d’aujourd’hui, les joues mal rasées au millimètre près. Plus tout les éléments des silhouettes interchangeables d’une génération. Il pourrait être un autre. Comme moi clonée sur le même modèle des autres femmes de mon âge et milieu des centre-ville. J’ai souvent l’impression de me croiser dans la rue, m’entendre parler sur certaines radios. Rare ceux échappant à leur époque et zone d’être. Autres milieux, autres clonages. En tout cas à peine un « bonsoir» étouffé par son masque lorsque je me suis assise sur le banc à côté de lui. Sans la moindre surprise dans le regard. Comme si nous avions rendez-vous. C’est la première fois que je lui adresse la parole. Pourtant on se croise quasiment tous les jours. Le confonds-je avec quelqu’un d’autre ? C’est possible. Ma premier impression résiste au doute. Persuadée de l’avoir croisé à la boulangerie ou au tabac quand je fumais. Ou ailleurs dans le quartier. Première fois que je m’arrête sur cette placette où il est assis. Seul dans son halo de fumée. Me surnomme-t-il aussi l’écriveuse?

         C’est le patron du bar du quartier qui m’a dit que c’était mon surnom. Celui utilisé par ses clients pour m’identifier dans leurs conversations. Je fais partie des habitués. Vous allez de temps en temps au bistrot en face de la pharmacie ? Il acquiesce d’un hochement de tête. Je ne me souviens pas vous y avoir vu. Il ne réagit pas. Peut-être que nous n’y allons pas aux mêmes heures. En plus du travail chez moi, je passe des heures à écrire en terrasse. Très tôt le matin. Jamais dérangée par quiconque. Comme si ma concentration me servait de protection. De temps en temps, je croise le regard de tel ou tel client au bar ou assis. Avec un désir explicite de certains. Quelques fois je n’y suis pas insensible; à la moindre attirance, je replonge aussitôt le nez dans mon travail. Fidèle à mon principe : jamais une relation avec un homme que je peux croiser chez mon boucher. Préférant les piocher sur des sites de rencontres. Quand mon corps a besoin de se frotter à un autre corps. Toujours chez lui ou à l’hôtel. Parfois la première rencontre se solde par un verre sans suite. La plupart du temps une nuit ou plusieurs selon la complicité qui s’établit. Avec une préférence pour les hommes minces et peu bavards. Mais ceux qui restent le plus longtemps sont les plus drôles. Et m’emmenant en boîte. Ça ne se voit pas sur mon visage ; j’aime danser et rire. Même des vannes à plus de trois grammes. J’aime le gras, sauf sur les corps. A commencer par le mien. Pas un jour sans me peser ni gym. Qui casse en général la relation ? Souvent la plus rapidement lassée. Comme pour me protéger. Ne pas m’attacher au risque de souffrir à nouveau. Plus jamais, me suis-je dit à ma dernière rupture, une semaine avant mes trente quatre ans. Et la course à l’hôpital pour me vider le ventre : effacer la trace en moi de l’homme que j’ai le plus aimé. Il m’a plaqué en apprenant que j’étais enceinte. Par un mot de quelques lignes laissé dans ma boîte aux lettres. Pour reprendre le fil de son histoire avec sa famille. Nous nous sommes plus jamais revu. C’était lui qui avait insisté pour cet enfant. Nous avions déjà choisi le prénom. Pourquoi je vous dis tout ça alors qu’on ne se connaît pas ? Sans doute pour que vous ne tentiez rien avec moi. C’est inutile de perdre votre temps. Que dis-je ? Vous avez bien sûr le droit d’essayer. Tenter de me séduire avec vos mots. Mais sans espérer. Que dis-je encore ? Vous avez aussi le droit d’espérer. Votre désir n’est pas mon affaire. S'il ne pollue pas notre moment passé ensemble. En un mot: l'élégance.

      Écriveuse c’est mon quotidien depuis une trentaine d'années. Pour ne pas dire graphomane. Sauf depuis une année. Pour être plus précise : le premier confinement. Aucune de mes rares lignes n'a échappé à la touche «suppr» chaque fin de journée. Une année d’écriture effacée jour après jour d’une pression de l’index. Jamais ça ne m’est arrivée depuis mes quinze ans. L’âge ou j’ai voulu devenir ce que je suis trente années plus tard. Une auteur avec ou sans e ? Comme vous voulez.  J’étais intraitable sur le sujet de la féminisation des professions. Pas uniquement sur le e de auteur. Désormais, ça me passe un peu au-dessus de la tête. En tout cas plus un sujet de polémique pour moi comme auparavant. Ni  une priorité. Peut-être une mauvaise idée que de ne plus y accorder autant d'importance. Surtout quand on connaît les effets du langage sur nos existences. Certains mots, même très bienveillants, peuvent avoir des arrière-pensées. Des formules pour enfermer l’autre ou l’humilier. Avec en cible prioritaire, depuis la nuit des temps: le corps et l’esprit de la femme. Et ceux de tous les dominés quelles que soient leurs origines. Les femmes, les noirs, et les indiens d’Amérique du Sud , ont un point commun: le déni de leur âme par certains conquérants dans le passé. Double peine pour la femme noire ou indienne ? La domination commence par le langage. Les spécialistes de la communication sont très conscients de la force du verbe. Comme les«sans mots» ou mal à l’aise avec le langage le sachant aussi; une blessure dans leur chair à silence. La langue, celle de la poésie et de la pensée , peut aussi écraser et mépriser. Clouer le bec de qui ne possède pas cette arme. Je le sais mais… Comment expliquer ma contradiction sans être confuse ?

          Depuis quelques années, je me méfie de certains sujets récurrents. Souvent des raccourcis sous forme de formule balancés comme dans une arène numérique. Et tout autour des pouces levés ou baissés. Avec des gladiateurs de l’audimat se déchirant telle ou telle idée. En réalité, idée est un bien grand mot pour une pensée dépecée que pour le spectacle avec annonceurs. Sauf exception, la plupart du temps ce sont des leurres à internautes et accrocs de l’actualité. Dont j’étais une addicte. Des polémiques embouteillant les réseaux sociaux et nos têtes. Une sorte d’encombrement crânien pour ne pas penser ou rêver à autre chose que la polémique du moment. Voilà pourquoi je ne lis plus de journaux, ne vais jamais sur les réseaux sociaux. Je  n’écoute que de la musique. Plus  la lecture de romans, de poésies, et visionnage de fictions ciné. Libérée des chaînes de l’asservissement au spectacle de l’instantané. Peut-être un tort de m’éloigner des sujets de sociétés. Une forme de lâcheté pour ne pas prendre parti. Pour être franche c’est la seule solution que j’ai trouvé pour ne pas sombrer à nouveau… Revoir la lumière du jour et sentir l'odeur des saisons. Trop perméable pour ne pas subir les morsures de l’époque. J’en arrivais à ne plus penser qu’à la noirceur du siècle en cours. Et être de plus en plus paumée dans la confusion ambiante. Qui croire dans la foire au ego cathodiques ? Toute cette masse d’infos et polémiques prenaient trop de place dans mon crâne. C’est pour cette raison que je maintiens une distance avec l’actualité immédiate. Ne la laissant plus envahir en permanence mon histoire individuelle. Pour ne pas y laisser ma tête. Ni le reste de mon corps. Trop fragile pour encaisser les coups de notre jeune siècle ?

        Préférant sentir le monde au présent à travers mes pores, mes yeux, mes mains… Éviter le plus possible tous les filtres. Comme celui des étiquettes et autres cartes de visite. Peu m’importe donc le e ou pas d’auteur. Même si je comprends que c’est important pour certaines. Je n’écris pas pour être un statut. Ce serait plutôt le contraire. J’écris d’abord pour être. Cependant très heureuse d’avoir publié six romans. Et avec des succès de librairie. Sans avoir eu à les défendre. Tant mieux, car ça me permet de rester dans l’ombre. Au grand dam de mon éditeur. Il a juste réussi à me faire aller deux fois en radio. Rien contre ceux qui courent à la promo. Chacun est libre. Certains artistes le font avec brio et savent intéresser leur auditoire en dévoilant les coulisses de leur travail. Ce n’est pas mon cas. Tellement peu sûre de ce que je fais. Toujours comme la petite fille inquiète, car la planète entière ne voyait que la tache sur son pull. Sûrement, parce que mes parents mettaient une loupe dessus. À chacun de mes livres publiés, je ne vois que les taches. Ce qui me rend mal à l’aise en interview. Ma loupe posée que sur les coquilles et phrases bancales. Autant éviter un exercice stressant. Certes dommage pour ma notoriété et compte en banque. Mais je ne suis pas la plus mal nantie. Mon nom ? Même si je vous le donne, vous n’aurez pas grand-chose sur moi sur Internet. Ne soyez pas désolé. Pas très important que vous n’ayez pas lu mes livres. Tellement d’autres sujets de conversation. Je ne me suis pas descendue dans la rue pour parler de mes romans. Mais pour sortir d’une année sans. Le fameux coup de cutter dans l’agenda. Une année sans aucun sens ?

       Je m’arrête de parler et le fixe à nouveau. Est-il vraiment là ? Tendre la main pour le secouer ? Vérifier qu’il ne s’agit pas d’une illusion d’optique. Ou d’un hologramme perdu en pleine ville. Vous m’écoutez Monsieur ? N’hésitez surtout pas à me dire que je vous ennuie. Je peux le comprendre. Surtout avec mon inclination à répéter et trop parler. Une des tendances des gens solitaires quand il décharge tout leur stock de phrases en attente. Celles qu’ils n’ont pas dites à haute voix : je vais me faire une omelette, une série ou un bouquin, bon, je faire la vaisselle, etc. Une façon d’entendre le son de sa vie ? Vous pouvez aussi me dire de m’en aller. Je le fouille du regard. Marre de l’intruse au cœur de son silence nocturne ? Qui peut-être cette femme s’incrustant avec un homme en pleine nuit ? M’asseyant sans invitation à côté de lui. Au bord de son corps d’homme inconnu. Rare ce genre de scène. D’habitude, c’est le contraire. L’intrusion du mâle solitaire ou en groupe dans son espace public-intime de femme. Pourquoi me focaliser sur mon initiative ? Parce que le corps d’une femme n’a pas le même poids que celui d’un homme dans une ville. Ni les mêmes enjeux. Un corps de femme est toujours chargé du poids des hommes. Même quand ils ne le regardent pas. Plus l’anxiété et les conseils bienveillants ou enfermant -parfois les deux- depuis l’enfance. Dessous contre la peau, dessus des regards sur sa silhouette accélérant le pas sur le trottoir. Une marche comme engluée dans une toile de fil invisibles ou très voyants entourant le sillage d’une femme seule dans la rue. Encore plus en pleine nuit. Une inconsciente du danger ? En urgence de cul ? Une folle ? J’essaye de deviner les questions liées à ma soudaine irruption dans son espace ? En vain. Ses yeux restent posés sur un point invisible. Sûrement en arrêt à l’intérieur de lui. Aimanté par des instants de son histoire d’enfant, d’homme, etc. N’hésitez pas à me dire de me lever et reprendre ma route. Pas les bancs qui manquent. Je ne suis pas du genre à le prendre mal. Il sourit et rallume une cigarette. Une invitation à continuer. J’en étais où ? Une année sans.

       Pas la moindre sortie en ville depuis le premier confinement. Je viens de passer plus d’une année dans mon appartement. Toutes mes courses sont livrées devant ma porte. Me plaindre ? Non. Beaucoup rêveraient de troquer leur année contre la mienne dans un cent mètres carrés. Pourquoi je vous en parle ? Parce que… En fait, c’est… Disons que… Vous êtes le premier humain en chair et en os que je recroise. Et d'ailleurs... Je me retiens de vous toucher. Le sexe ? Nullement mon intention de départ. Cela dit, la destination peut changer au fur et à mesure de notre proximité. Et de nos mots. L’attraction des corps les uns vers les autres n’est pas une science exacte. En tout, à cet instant, je n’éprouve pas le moindre désir charnel. Ce qui me semble être aussi votre cas. Tout du moins de ce que je vois et ressens. Pourquoi alors vouloir vous toucher ? Juste pour avoir l’impression que vous n’êtes pas virtuel. Vérifier entre mes doigts que je n’ai pas affaire à un être d’écran. Mais il y aussi autre chose. Ce geste comme une forme de début de rééducation. Je vois que ça vous fait sourire. En effet, ça peut paraître ridicule. Pas plus que ce masque. Jamais je n’en ai mis un avant cette nuit. Nul besoin de barrière avec ma tortue et mon chat. Par exemple ne pas voir votre bouche me trouble. Des lèvres pulpeuses, très fines, sèches, joyeuses,,tristes.... La bouche dit beaucoup d’un individu. Avant les premiers mots. Et même après. Une bouche fermée ou ouverte peut signifier le pire ou le meilleur. Je m’égare. Pourquoi vouloir vous toucher ? Poser ma main sur un corps inconnu. Sans le moindre désir charnel. Je ne sais pas comment l'exprimer. C'est comme… Qu’une seule expression me semblant correspondre à ce que je ressens. Sans doute qu’elle paraîtra grossière et inadéquate. Se… Se renifler le cul comme les animaux. J’espère que vous n’êtes pas choqué. Il esquisse un sourire. Comment vous dire autrement  ce que je ressens ? L'impression d'avoir perdu un ou plusieurs gestes. Et devoir réapprendre le toucher d’humain.

       Mes mains. Regardez-les. Elles n’ont pas touché le corps d’un humain depuis une année. Sauf le mien. Mon chat en a assez de mes caresses permanentes. Sans doute jaloux de la tortue à l’abri de mes mains avides de la chaleur d’une peau. Je n’ai cessé de le prendre sur les genoux. Comme une peluche. De la même manière que je serrais ma girafe dans ma chambre d’enfant. Mon chat était mon seul lien avec le monde. Et la preuve que j’étais encore vivante. Mes mains savent-elles encore toucher un corps ? Perd-on le goût de toucher l’autre ? Mes bras sont-ils capables de serrer un être cher ? Vous devez trouver stupides mes élucubrations. Du dolorisme de bourgeoise imperméable aux autres souffrances du monde. Recroquevillée sur son petit nombril à la recherche du moindre bobo pour lui dresser une statue. Surtout la plus haute et plus visible. Qu’on la voit de loin. Ma douleur phare. Que répondre ? Vous avez en partie raison. J’ai le temps d’arroser mes tourments. M’occuper de mes petits en grands maux. Bien à l’abri d’une planète percluse de souffrances. Avec en plus désormais un nouveau virus bouffeur de vie et de liberté de circulation. Je ne peux vous contredire. En effet, une force d’indécence à ne parler que de moi. Sans vous avoir posé la moindre question sur vous. Ni laisser des silences lancer des passerelles entre nous. Je vais essayer de faire vite. Mais coupez-moi la parole quand vous le souhaitez.

        Pourquoi ne pas voir vu des gens pendant tout ce temps ? Comme mes voisins du dessus et du dessous qui n'ont pas cessé d’inviter leurs amis. Sans dépasser la jauge de relations humaines autorisée à six personnes. C’est moi qui ai décidé de couper les liens avec mes nombreux amis. Refusant de les voir chez moi ou à l’extérieur. Au début, ils me téléphonaient pour m'inviter ou simplement ne pas couper les liens. M’exhortant à sortir de ma bulle. Jamais un appel de ma part. Ils ont fini par mettre mon numéro de côté. Pareil pour le mail. Plus que des pubs. Et de plus en plus d’annonces pour les obsèques. L’algorithme en mode mortuaire ? Quant à ma famille ; j’en ai très peu et elle vit à l’étranger. En plus, nous avons peu de contact. Un an à Paris comme sur une île déserte. Personne ne m'a contrainte à un tel enfermement. Nombre de portes m’étaient ouverte. Peu à peu, j'ai construit un mur autour de moi. Jusqu'à me persuader que l'autre n'était pas essentiel à mon histoire. Capable de me suffire. Je pouvais me passer de l'autre. Pourquoi une telle rupture ? Je peux vous noyer d’explications. Comme vous l’entendez, je suis une spécialiste du contournement. Trouver des mots pour colmater la brèche. Un colmatage bien sûr éphémère. Les vrais maux continuent de passer à travers le flux de phrases. Pourquoi ce choix de m’enfermer complètement ? Parce qu’au fond, j’avais la trouille. Morte de trouille. Comme une gosse derrière sa fenêtre voyant des loups partout. La ville, le monde entier, n’était plus qu’un conte sombre à ciel ouvert. Avec un ogre dans chaque particule d’air.

   Je peux vous toucher ?

NB: C’est le début d’un futur chantier d'écriture. Le récit (monologue) d’une femme sortant pour la première fois de chez elle depuis un an. Des sorties d’abord la nuit. Elle marche seule. Des nuits masquées, d’autre à visage découvert. Une dérive solitaire malgré le couvre-feu. Pour finir par toujours revenir s’asseoir sur le même banc. L’homme rencontré est-il réel ? Une projection pour meubler sa solitude ? S’entraîne-t-elle à reparler à ses contemporains ? Inquiète entre autres de ne plus savoir toucher. En une période ou «toucher l’autre» est devenu un questionnement. Parfois une source d'inquiétude. Quel espace désormais pour nos mains et bras ? L'écriveuse repassera peut-être pour poser d'autres questions sur le blog...



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