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Billet de blog 14 sept. 2022

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Danse de la griffe

Une gosse de treize ans avec un rêve chevillé au corps.Tout l’immeuble était au courant. « Faut que j’y rentre ! ». Elle ne parlait que de ça. Tout le reste passait en arrière-plan. Du lever au coucher avec la même attente.Jusqu’ à son cri. « Ça y est ! Je suis inscrite ! ». Elle courait en criant dans l’escalier, son papier d’inscription à la main.

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                        Mon miroir ne me fait pas de cadeaux. Même après soixante-douze ans de vie commune. J’essaye quand même de le contourner, tromper sa vigilance, me trouver des raisons à tel ou tel comportement indigne. Mais un jour ou l’autre, je sais que ça remontera à la surface ; il me jugera et condamnera, sans un mot : juste d’un regard. Cette fois, je n’ai même pas songé à lui. Ni à personne d’autre. Concentré sur une gosse de treize ans avec un rêve chevillé au corps. Tout l’immeuble était au courant. «  Faut que j’y rentre ! ». Elle ne parlait que de ça. Tout le reste passait en arrière-plan. Du lever au coucher avec la même attente.

Jusqu’ à son cri qui a résonné dans l’immeuble. « Ça y est ! Je suis inscrite ! ». Elle courait en criant dans l’escalier, son papier d’inscription à la main. Ma fenêtre de cuisine donnait sur l’appartement de sa famille. Je ne les voyais pas, mais les entendais. Une famille plutôt discrète sur le plan sonore. «  Génial ! Je suis très heureux pour toi, ma fille.». Son père avait des larmes dans la voix. « Ta mère serait si heureuse aussi. Elle qui a tant rêvé de danser. Mais là-bas, dans son village, il y avait pas… Parlons pas de ça. Faut fêter cette bonne nouvelle ! » Le père, la fille, les deux frères, les grands-parents maternels, plus des copains et copines à elle, ont fêté son inscription jusque très tard. Par manque de place, certains étaient collés sur l’étroit balcon. Dont la reçue au Conservatoire.

Elle regardait le ciel. Une belle nuit étoilée de fin d’été. Elle souriait. Un sourire absent. Comme si elle n’était plus là, imperméable à la fête autour d’elle. Déjà dans son premier cours de danse ? À un moment, j’ai vu sa bouche s’entrouvrir. Ses lèvres bougeaient légèrement. Elle fixait le ciel en murmurant. Personne autour d’elle ne l’entendait. Peu lui importait. À ce moment, j’ai compris où elle se trouvait. Et à qui s’adressaient ses mots. A sa mère partie trois ans avant. J’ai levé à mon tour la tête. Toutes les étoiles se ressemblaient pour moi. Pas pour sa fille.

La douche froide une semaine après. Je prenais mon café dans ma cuisine. « Je comprends pas. L’inscription au conservatoire est bien gratuite ou au… Je sais pas comment ils appellent… Le quotient familial ou un truc comme ça. C’est comme la cantine ; tu payes moins. ». J’ai reconnu la voix d’une de ses copines. « Ouais. Mais...». Un coup de klaxon dans la rue. «  Mais quoi ? ». J’ai tendu l’oreille. « C’est que… Il faut une tenue. C’est super cher.». Éclat de rire. « Tu rigoles ou quoi. J’ai une cousine qui a acheté sa tenue de danse dans un grand magasin de sport. Genre Decathgo ou Sporton. C’est pas cher du tout.». Sa copine a raison, me suis-je dit. « Ouais, mais les profs de ce conservatoire veulent qu’une tenue réglementaire. Celle… Celle avec la griffe de chez Repetys. Sinon tu peux pas venir au cours. ». Jamais je n’avais entendu parler de cette marque. «Ils sont barges ou quoi. Ça coûte un max de thune. ». Une volonté des enseignants ou le règlement du conservatoire ? Dans tous les cas, des gens nageant dans leur bulle dorée. Sans lien avec la réalité de familles comme celle de ma petite voisine. «  C’est mort pour moi. Papa pourra pas me payer ça. On a déjà assez de galères de thunes comme ça. Je laisse tombe l’affaire. » Elle a poussé un long soupir. Toute sa tristesse a envahi l'air chaud et obscurci le ciel bleu. Je me suis levé. Plus que déçu pour ma petite voisine. Elle si heureuse d'être inscrite.Sa copine a essayé de la convaincre de chercher une solution. En vain.

Le directeur du magasin m’a regardé droit dans les yeux. « Je ne comprends absolument pas ce qui vous a pris. Ancien voyou fiché au grand banditisme sorti du circuit depuis plus de quarante ans et… Vous faire attraper avec ça.». Il pointa l’index sur l’objet du délit sur le bureau. La situation était, en effet, très étrange. Quand je lui ai donné mon nom, il m’a aussitôt googlisé et trouvé photos et articles de mes exploits passés. «  C’est sûr que j’aurais pas dû réagir comme ça, mais on se refait pas. C’est le vigile qui a balancé la première gifle... » Il m’a interrompu d’un geste. «  Je sais, je sais. On a des témoins en votre faveur. ». Il a plissé le front. « Je ne comprends vraiment pas. Pourquoi vous avez fait ça ? ». J’ai haussé les épaules. « C’est un produit de luxe. Trop cher pour ma retraite. ». Il a secoué la tête. « Qu’est-ce que vous auriez fait d’une tenue de danse pour adolescente ? ». J’ai mis ma main à la poche. «  Je peux. ». Il s’est mis debout sur son siège et a mis un cache sur le détecteur de fumée. J’ai sorti mon paquet de tabac. Il m’a tendu une cigarette. Je l’ai allumée. Il me dévisageait. Visiblement très intrigué. J’ai commencé à raconter l’histoire.

Puis nous avons parlé de nombreux sujets. C’était un ancien commercial qui avait gravi un à un les échelons. Jusqu’à prendre la direction de deux magasins du groupe de la marque Repetys. La route et le contact avec les clients semblaient lui manquer. Même s’il était fier de sa réussite. Le genre de type qui, excepté sa clope fumée en cachette, ne transgressera jamais. Un cadre bien obéissant tenant à sa place, sa maison, sa piscine, ses actions… Mais on sentait un vide dans le regard. Quel rêve d’enfance resté en plan ? Il a regardé sa montre et à blêmi. « Faut que j’y aille ! Je récupère la tenue et on n’en reparle plus. ». J’ai secoué la tête. « Et pour le vigile. Il a quand même un coquard à l’oeil. ». Il a souri. « Je peux vous garantir qu’il ne portera pas plainte. Tout ça restera entre nous. Vous n’avez absolument rien à craindre. ». Il m’a serré la main.

Pourquoi pas lui demander ? J'avais senti de l'empathie chez lui. « Vous pourriez pas faire une ristourne pour le père de cette gosse? ». Il a secoué la tête «  Non. Notre griffe a une histoire et c’est une très grande marque connue dans le monde entier. Nos produits ne se bradent pas. ». Sa réponse m’a laissé sans voix. Quel con, je me suis dit. Ce type est une putain de machine à vendre,sans âme ni cœur. Je l’ai fusillé du regard et suis sorti. Prêt à secouer la planète entière.

Elle sortait de l’immeuble au moment où j’arrivais. Plus du tout sa démarche déterminée et joyeuse. « On va se débrouiller, ma fille. ». Il voulait trouver des solutions. « Je t’ai dit que c’est mort, Papa. Insiste pas ! ». Première fois que je l’ai entendu gueuler. En me voyant sur le trottoir, elle s’est redressée et a esquissé un sourire. Je l’ai saluée d’un hochement de tête et j’ai accéléré le pas. Surtout ne pas croiser son regard. Je crois que j’aurais pu chialer comme un gosse. Les larmes d’un homme en colère et incapable d’aider une gosse. J’ai pensé à mon voisin. Sûrement détruit à l’intérieur. Sa femme dévoré d’un coup par le crabe. Et aujourd’hui le rêve de sa fille bouffé par le pognon roi. Et la bêtise de quelques-uns dans un conservatoire. Mon miroir a pris un grand coup de poing. En plein dans mon impuissance.

Trois jours après, je la recroisais. Son large sourire revenu. Elle marchait sur le bord du trottoir en chantonnant. « Tu as gagné au loto ou quoi ? ». Elle a haussé les épaules. « Non. ». Je l’ai dévisagée. « Vous allez pas me croire, Jo. ». Elle s’est grattée le crâne. «  On a reçu un colis ce matin. Il venait d’un grand magasin. Y avait une super tenue de danse Repetys. Avec juste un mot écrit sur un post-it. Papa est pas arrivé à lire le nom. ». J’ai souri. Le patron avait une âme, un cœur, et de la mémoire pour se souvenir de son nom et de l’adresse. Toujours se méfier de son regard sur l’autre. J’en parlerai ce soir avec mon miroir, en espérant qu’il n’est pas trop fâché. « C’était quoi le mot ? ». Elle m’a tendu le post-it.

Bonne rentrée au conservatoire !

NB : Cette fiction est inspirée de la lecture d’un tweet. Un père de famille visiblement en colère contre des enseignants d’un conservatoire municipal de danse. L’entrée abordable, mais pas la tenue de danse (marque de luxe exigée). Le père , très remonté sur son tweet,  pouvait payer la tenue à sa fille mais il pensait aux famille pour qui ce n’était pas possible. Fake news ou non ? Je ne peux l’affirmer. Mais mon impression est une colère sincère face à une injustice réelle.

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