Faire ses courses

La vieille femme est assise sur le banc de l’abri-bus. Son panier à côté d’elle. Il l’observe deux fois par semaine de la fenêtre de son bureau. Elle est toujours bien habillée. Se remaquillant souvent devant un miroir de poche. Elle se fait belle même pour aller aux courses, sourit-il. Cette femme lui rappelle sa grand-mère. Il boit une gorgée de café et retourne à son écran.

 

      La vieille femme est assise sur le banc de l’abri-bus. Son panier à côté d’elle. Il l’observe deux fois par semaine de la fenêtre de son bureau. Elle est toujours bien habillée. Se remaquillant souvent devant un miroir de poche. Elle se fait belle même pour aller aux courses, sourit-il. Cette femme lui rappelle sa grand-mère. Il boit une gorgée de café et retourne à son écran. Une proposition commerciale à finaliser. Avant un rendez-vous avec un client.

   Il gare son scooter devant le tabac. Le trottoir est désert. Incroyable, se dit-il. La vieille femme se trouve à quelques mètres de lui. Elle marche à pas lents. Première fois qu’il la voit de si près. Elle passe à côté de lui. Il esquisse un sourire. Elle passe devant lui et s’arrête un peu plus. Il reste bouche bée. Faire comme s’il n’avait rien vu ? Sa première réaction.

   Elle marche devant lui. Il la suit à bonne distance. Elle a visiblement une trajectoire précise. L’aborder ? Il accélère pour l’aborder. Son dos est très près. Elle se penche. Il traverse et attend qu’elle reprenne son chemin pour la suivre. Incroyable. Il a encore du mal à le croire. La vieille femme aussi coquette que sa mamie a une existence qu’il ne pouvait imaginer. Pour lui elle était une des passagères du 61. Comme tous les autres à l’arrêt du bus.

   La vieille femme fait une pause sur un banc. Il en profite pour envoyer un texto repoussant son rendez-vous du matin. Elle se lève et remonte le boulevard jusqu’à une bouche de métro. Il monte dans la même rame que la vieille femme. Elle sort deux stations après. Un commerçant lui fait un signe de derrière la vitrine d’une épicerie. Elle esquisse un sourire et répond à son salut. Le commerçant hausse les épaules. Elle pousse la porte d’un immeuble.

   Il reste planté sur le trottoir. Comment savoir qui est cette femme ? Il retourne jusqu’à l'épicerie. « Une sacrée femme la mère Keramek. On dirait pas mais elle a bientôt 90 ans.». L’épicier secoue la tête. « Elle arrive plus à s’en sortir avec sa retraite. Son loyer et tout le reste. Je vais pas vous faire un dessin. Je sais qu’elle fait les poubelles dans d’autres quartiers. Je lui ai proposé une ardoise à l’épicerie. Elle m’a envoyé chier. Une femme avec trop d’orgueil pour tendre la main. ». Il ressort avec l’histoire en accéléré de Gisèle Keramek, ex petite main dans l’industrie textile. Elle vit seule. Une petite nièce lui rend visite une ou deux fois par an. Il entre dans le métro. Un frétillement numérique dans sa poche.

   Deux jours après, elle est là. Pour sa pause quotidienne. Une jeune fille est assise à côté d’elle. Le bus s’arrête. La vieille femme reste seule. Il boit une gorgée de café. La passagère du 61 n’est plus une inconnue pour lui. Elle se lève et s’éloigne avec son panier. Il la suit du regard. Qu’est-ce qu’elle préfère ? Sucré ou salé ? Sa grand-mère avait une préférence pour le salé. Sur son lit de mort, elle a demandé une assiette de frites.« Rappelle-toi toujours de la main tendue pour t’aider à te relever. Oublie celle que tu as tendu pour relever quelqu’un.». Une phrase de sa grand-mère qui remonte à la surface. Il retourne à son bureau. C’est complètement stupide, se dit-il. Et pourquoi pas, réagit une écho une voix au fond de lui. Il pianote sa commande sur le site du supermarché.

  Première livraison chez la passagère du 61.

 

NB : Une fiction inspirée de cet article.

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