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Billet de blog 14 janv. 2023

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Rome ne s’est pas faite en un jour. Et pourtant, nous étions déjà dans le bâtiment, rajoutait le voisin avec un clin d’œil. Un rital et bien sûr maçon, toujours souriant. Sauf quand vous le regardiez sans qu’il ne vous ait vu. Son visage alors s'assombrissaIt, les sourcils froncés. Avant de croiser votre regard et sourire à nouveau. Le sourire d'un dos en miettes.

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Le capitalisme selon Jacques Prevert 1933 © Pierrick Tillet

                  Rome ne s’est pas faite en un jour. Et pourtant, nous étions déjà dans le bâtiment, rajoutait le voisin avec un clin d’œil. Un rital et bien sûr maçon, toujours le sourire et la clope au bec. Sauf quand vous le regardiez sans qu’il ne vous ait vu. Son visage alors s'assombrissait, les sourcils froncés. Jusqu’à ce que ses yeux bleus vif croisent votre regard et qu’il décroche à nouveau son sourire cache nuit intérieure. Le sourire d'un dos cassé. Un homme sans bruit. Sauf le week-end où il se lâchait au bar du coin. Et une fois exceptionnellement un mardi ; jamais je ne l’ai entendu autant chanter et rire. C’était le jour de sa retraite arrosée à rallonges sur le comptoir. Deux mois après, son sourire bouffé par le crabe.

Nombre de voisines étaient veuves très tôt dans ce quartier en majorité composé de prolos. La plupart des hommes, des ouvriers dans l’industrie ou les travaux publics, mouraient peu de temps après être en retraite. Usé jusqu’à l’os de leur histoire. Mais rares celui qui aurait insisté pour bosser plus longtemps par amour du métier. Tous ne rêvaient que d’une chose : pas un métier pour leurs gosses. Fier d’être prolo ? Solidarité d’un milieu populaire ? Tous ensemble, tous ensemble… Certes vrai, mais à quel prix. Celui de poumons noircis et un mur en guise d’horizon. Pas un rêve d’enfant de devenir ouvrier. Et crever le corps à peine détaché de la machine.

Aujourd’hui, à l’aune de l’actualité, je repense à cet homme. Et à d’autres emportés très vite à la fin de décennies de labeur. Mais aussi à leur femme. Sans oublier leurs gosses, mes copains de rues et d’école. La tristesse inconsolable imprimée à jamais dans de jeunes regards venant de perdre leur père. Alors qu’ils pensaient le voir plus souvent à sa retraite. Et peut-être avoir un autre homme que l’ombre vidée chaque soir s’affalant devant la télé et voulant que le monde entier lui foute la paix : sa retraite en pointillé ? Non. Rien de meilleur à la fin de sa vie de labeur. Sa famille se retrouvant face à un corps – quasi un intime étranger croisé tous les jours sous le même toit- enterré dans le cimetière de la ville, dans un village de France ou à l’étranger. Avec la dépouille à peine inhumée  une femme devant tenir une famille à bout de bras. Des bras aussi usés. Parfois avec l’aide d’un fils ou une fille aînée; ’une ou l’autre vieilli en accéléré dans le rôle du père de rechange. Leur jeunesse bradée sur l’autel de l’ogre industriel. Au suivant, à la suivante. Fatigue en héritage.

Bien sûr, le frigo était rempli grâce à sa force de travail. L'estomac plein,  les cœurs vides. Souvent très difficile de parler avec le daron après sa journée de boulot. Et le week-end, il était pressé de rejoindre ses potes de comptoir pour écluser des jaunes au km et joueur au tiercé. Comme nous après l’école. Bien sûr, tous ces hommes ne correspondaient pas entièrement à ma description hâtive et sûrement caricaturale. Des histoires uniques se télescopant dans un quartier en fin de trente glorieuses. Avec beaucoup de colère trempée dans le silence. Que de mots d’amour, de tendresse, de « je t’aime », perdus pour cause de manque de temps ou d’une fatigue plus forte que le reste. Et de pudeur mêlée d’un orgueil carnassier. Pendant ce temps, le crabe aiguisait déjà ses pinces. Effaçant un à un les esclaves au corps devenus inutiles à l’ogre industriel. Et partant en premier les pieds devant. L’ouvrier retraité prioritaire pour une fois. Mais sur le carnet de commandes de la grande faucheuse.

Double peine pour les veuves et la progéniture du retraité nouveau et déjà sous terre. Pauvre et veuve ou gosse de pauvre. Le mari et père disparu plus visible qu’eux socialement, notamment à travers les syndicats et la fiction – radine sur la description des épouses d’ouvriers. Relégués dans l’ombre, elle la femme, lui le fils, elle, la fille. La douleur invisible des proches des ouvriers. Avec en plus, à la mort de l’époux et du père, la culpabilité des mots jamais prononcés. Ce putain de « je t’aime » resté dans les tuyaux du quotidien. Même si, ne le nions pas ; pour certaines familles, la mort de l’alcoolo de service cogneur, sexiste, raciste, pouvait être une délivrance. N’en déplaise à certains, les pères incestueux et violents que dans les milieux aisés ( voir certains témoignages récents), mais sans doute plus discrets et mieux protégés. Dans tous les cas, les femmes et enfants -aimant ou non le disparu- prenait en pleine tête cette disparition prématurée. D’une mort, deux pertes : son homme et leur daron perdu. Et pas la moindre empathie du frigo à continuer de remplir.

Depuis quelques jours, des hommes et des femmes évoquent la retraite. Le sujet récurrent de cette rentrée 2023, avant le prochain débat en boucle anesthésiant tout le reste de l'actualité. Comme à chaque fois, des spécialistes de la question – certains invités visiblement multi-sujets-se succèdent à la radio et à la télé. Avec toujours des batailles de chiffres. Qui a raison ? Qui a tort ? Je ne sais pas. Même si un jeune économiste évoquait une réserve de 150 milliards – donc, pas de souci de financement des retraites- me semble le plus crédible. Mais peut-être que je me trompe complètement et qu’il dit juste ce que j’ai envie d’entendre. Sans doute à côté de la plaque de ce débat. De plus que, au vu de mon statut de prolettré, je n’aurais sans doute droit qu’à la retraite minimum – le fruit normal de ma volonté d’éviter le plus possible le salariat avec des chefs et mon incapacité à accepter la hiérarchie et son autorité. Toutefois un nanti au regard de tous ceux et celles avec des boulots non rêvés et brise corps et esprit. Loin donc d’être le plus à plaindre. Revenons à nos spécialistes – la plupart sans doute sincères- tournant en boucle dans les médias. Je tends l’oreille de temps en temps à leur parole d’expert. Avec une irrépressible impression. Peut-être que je suis partial. Tendre encore l'oreille. Mais encore la même tenace impression.

Ne pas entendre parler d’homme et de femme. Ni de leur proche. De quoi parlent-ils alors.  Un embouteillage de chiffres (comme dans la vidéo en illustration du billet) dans chaque bouche. Rare les phrases avec que des mots. Ces spécialistes pourraient s’écharper avec des chiffres différents sur n’importe quel autre sujet. Capables avec leurs études très brillantes de pouvoir évoquer tout et son contraire. Chiffres, courbes, péréquations, statistiques… À de très rares exceptions, je n’ai ressenti à travers leur voix, une légère intonation ou silence empathique, qu’ils évoquaient des êtres de chair et de rêves. Pas leur boulot, vous me direz. Sans doute. Mais pourquoi ne pas envoyer des calculateurs et algorithme à leur place. Au moins, ce serait clair. Contrairement à ces «  battle de chiffres» comme on anglicise en ce moment pour être In ou in the game. L’étrange sensation de revenir au débat autour du Covid. Mec, tu n’y comprends rien au process. Retourne à tes textes et à ta poésie hors réalité. Chacun son rôle dans la société. Et laisse les adultes compter pour tous et toutes.

Sans doute, auront-ils raison en partie de m’écarter. Qui suis-je pour l’ouvrir alors que j’ai tout fait pour échapper à l’usine ? Et aux deux autres numéros du tiercé : came et prison. Pourtant, j’aimais jouer avec la pince à poinçonner un carré porteur de tous les espoirs dans la cinquième. Un tiercé souvent perdant d’une vie en périphérie de la ville lumière. Parler de retraite alors que j’ai détesté ces «  esclaves » bardés de la soumission volontaire dont parlait un jeune auteur croisé sur les rayons de la bibliothèque municipale ? Gonflé de donner des leçons alors que je n’ai jamais milité ni battu le pavé. Mais ces spécialistes sont-ils mieux placés que moi et d’autres pour parler à la place notamment des dos cassés ? Pas si sûr à entendre certains et certaines marionnettistes à souris et clavier. Nullement nécessaire d’avoir été ouvrier, maçon détruit à 50 balais, gosse d'ouvrier, pour pouvoir évoquer la retraite. Cependant, une part d’empathie n’est pas interdite dans l'argumentaire. Se glisser ne serait-ce un instant dans un dos cassé au labeur. Ce qui, à mon avis ( de celui qui ne devrait peut-être pas la ramener) me semble même essentiel quand on évoque le sort de l’autre. Ne pas nier son histoire derrière des démonstrations techniques même les plus brillantes. Ce serait malhonnête de dire que tous ces experts ne sont pas empathiques. Même s'ils sont en minorité. Les chiffres ne prennent jamais leur retraite.

Que des hommes, des femmes, et autre genre, a bénéficier d’une retraite. Après des décennies d’un boulot choisi ou subi que pour remplir un frigo, nourrir une leur progéniture qui prendra leur place sur le manège, en espérant à son tour pouvoir profiter d’une retraite. Parole, parole… Tu proposes quoi concrètement ? Que ceux qui ont le plus de chance de croiser en premier la grande faucheuse partent en premier à la retraite. Pour profiter d’un interlude sans chaîne après des dizaines d’années de sueur. Et que celles et ceux, très heureux dans leur boulot, capable de l’exercer plus longtemps, puissent – si c’est leur choix- rester plus longtemps. Irréaliste ! Déni total de la crise traversée (déjà entendu à 11 ans en 1973)! Pour une fois que je ne fais pas que constater et emets une suggestion. Bon, d’accord, laissons la place aux spécialistes avec leurs chiffres ; sûrement, plus légitimes qu’un taquineur de fictions. Au fait, qui sont ces hommes et ces femmes évoquant la dernière ligne droite de dizaines de millions d’individus ?

On les connaît bien. Si longtemps que ces spécialités en tout et plus sont présents. Se reproduisent-ils tous ensemble tous ensemble ? Une endogamie de chiffres ? Peu importe d’où ils sont issus. Ce qui compte (chassez le chiffre et…) c’est pourquoi ils viennent nous parler ? Proposer des pistes solutions pour que ça aille mieux ? Visiblement, avec une expérience toutefois subjective d’un demi-siècle d’écoute radio et de lecture de journaux, j’ai l’imprission que ça n’a pas beaucoup marché. Les écouter encore ? Pas le choix. Leur parole occupe toutes les antennes – sauf fort heureusement France Musique et Fip. Statistiques, péréquation, chiffres, courbes… Une parole rajoutant de la brume et confusion au brouillard ?

En tout cas, aucune solution avec ce billet, mais une certitude personnelle avec le recul. Mon voisin maçon et d’autres métiers usant les corps n’a pas construit son crabe en un jour. Tout s’est fait très lentement. Jour après jour à genoux dans la poussière et les effluves pollueurs de poumons. Et aujourd’hui, je pense à lui et d’autres hommes au dos en miettes. Ainsi que leurs veuves et orphelins en suspens. Pourquoi être passé à côté de l’essentiel ? Se parler, se serrer dans les bras, au lieu de rester à distance, derrière nos silences blindés d’orgueil. Cesse de raconter n’importe quoi, me coupe ma petite voix très vigilante à mes soudaines envolées lyrico-pathétique. Qui te dit que la tendresse, l’amour, et tout le reste, ne s’est pas exprimé à travers les non-dits et le silence ? Rien. Peut-être que tout ça se trouvait dans l’innommé. Elle a raison.

La mémoire ne se construit pas en jour non plus. Trop souvent, elle met de côté la beauté au profit du pain noir des souvenirs. Pourquoi aller plus vers le sombre et les blessures du passé ?  Qu'est-ce qui nous pousse à broyer le noir du temps déjà dépensé ? Sans doute beaucoup plus facile à repérer que la joie plus discrète que les larmes et les cris de colère. Pourtant, malgré les indéniables difficultés quotidiennes; il y a eu beaucoup de belles choses.  Petites et grandes poésies au fil des jours et des nuits. Derrière le sourire d'un dos en miettes, des visages d'hommes, de femmes, de gosses, des rires, des espoirs, des rêves, si les poteaux avaient été ronds, etc. De la beauté encore aujourd’hui, partout dans le pays et le monde. Tous ces petits riens de l’existence qui font que personne ne peut être rien. Ni ici, ni ailleurs. Ni dans l’au-delà. Dans notre futur chantier à perpétuité.

Combien de points retraite pour l’éternité ?

            Pour conclure en musique, une très belle et forte chanson de Bruce Springsteen . Un texte évoquant la classe ouvrière dont le chanteur et le très grand auteur Russell Banks morts récemment sont issus. L'un et l'autre ont conservé la mémoire des écrasés. Sans oublier la beauté passée, présente, et à venir.

Bruce Springsteen - Youngstown(HQ audio/HD video) + lyrics © Nescio K

Youngstown (Youngstown)

Here in north east Ohio
Ici dans le Nord Est de l'Ohio,
Back in eighteen-o-three
C'était en 1803 que,
James and Danny Heaton
James et Danny Heaton
Found the ore that was linin' yellow creek
Ont trouvé le minerai qui longeait Yellow Creek
They built a blast furnace
Ils ont construit un haut fourneau,
Here along the shore
A cet endroit, le long des berges
And they made the cannon balls
Et se sont mis à fabriquer les boulets de canon,
That helped the union win the war
Qui ont aidé l'Union à gagner la guerre

Here in Youngstown
Ici à Youngstown
Here in Youngstown
Ici à Youngstown
My sweet Jenny, I'm sinkin' down
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Here darlin' in Youngstown
Ici, chérie, à Youngstown

Well my daddy worked the furnaces
Tu sais, mon père a travaillé aux fourneaux,
Kept 'em hotter than hell
Ça le gardait plus chaud que l'enfer
I come home from 'Nam worked my way to scarfer
Je suis rentré du Vietnam et je me suis sacrifié
A job that'd suit the devil as well
Pour un travail qu'on croirait fait pour le diable
Taconite, coke and limestone
Taconite, charbon et calcaire
Fed my children and made my pay
C'était le prix à payer pour mon salaire et pour nourrir mes enfants
Then smokestacks reachin' like the arms of god
Tandis que les nappes de fumée montaient comme les bras de Dieu
Into a beautiful sky of soot and clay
Dans un magnifique ciel de suie et d'argile

Here in Youngstown
Ici à Youngstown
Here in Youngstown
Ici à Youngstown
My sweet Jenny, I'm sinkin' down
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Here darlin' in Youngstown
Ici, chérie, à Youngstown

Well my daddy come on the 0hio works
Mon père arriva dans les usines de l'Ohio
When he come home from world war two
A son retour de la Seconde Guerre Mondiale
Now the yards just scrap and rubble
Alors que le chantier n'était plus que fragments et ruines
He said, "Them big boys did what Hitler couldn't do"
Il a dit : "Ces types-là ont fait ce qu'Hitler ne pouvait faire. "
These mills they built the tanks and bombs
Ces usines ont construit les tanks et les bombes
That won this country's wars
Qui ont gagné les guerres de ce pays
We sent our sons to Korea and Vietnam
Nous avons envoyé nos fils en Corée et au Vietnam
Now we're wondering what they were dyin' for
Maintenant on se demande pourquoi ils sont morts

Here in Youngstown
Ici à Youngstown
Here in Youngstown
Ici à Youngstown
My sweet Jenny, I'm sinkin' down
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Here darlin' in Youngstown
Ici, chérie, à Youngstown

From the Monongahela valley
De la vallée de Monongahela
To the Mesabi iron range
Jusqu'aux gisements de Mesabi
To the coal mines of Appalacchia
Et aux mines de charbon des Appalaches
The story's always the same
L'histoire est toujours la même
Seven-hundred tons of metal a day
Sept cents tonnes de métal par jour
Now sir you tell me the world's changed
Maintenant Monsieur vous me dites que le monde a changé
Once I made you rich enough
Mais c'est après vous avoir rendu riche
Rich enough to forget my name
Assez riche pour oublier mon nom

In Youngstown
A Youngstown
In Youngstown
A Youngstown...
My sweet Jenny, I'm sinkin' down
Ma petite Jenny*, je touche le fond
Here darlin' in Youngstown
Ici, chérie, à Youngstown

When I die I don't want no part of heaven
Quand je mourrai, je ne veux pas ma part de Paradis
I would not do heavens work well
Car je n'y remplirai pas ma tâche convenablement
I pray the devil comes and takes me
Je prie pour que le Diable vienne et m'emporte
To stand in the fiery furnaces of hell
Dans les ardents fourneaux de l'Enfer

Jenny est ici le nom donné par les ouvrier eux-mêmes à la machine

Qui servait à faire fondre le métal des hauts fourneaux de Youngstown.

Youngstown, petite ville métallurgique de l'Ohio,

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