Château de Signes

Quelques secondes ou rien sur le réveil France-Inter ? Une question dont je connais la réponse. D’autres actualités sont prioritaires. Comment faire autrement ? Mais j’avais envie que le principe de réalité soit battue en brèche pour une fois. Et que la magie opère sur les ondes de ma radio préférée. La réal-réalité a encore gagné. Rien sur le départ d'un vieil enfant.

    

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                                                       Pour Nadine qui ne lâche pas la poésie pour l'ombre...

               

              Quelques secondes ou rien sur le réveil France-Inter ? Une question dont je connais la réponse. D’autres actualités prioritaires. Comment faire autrement ? Mais j’avais envie que la lucidité et le principe de réalité soient battue en brèche. Pour une fois faire un doigt d'honneur au buzz et diktat de l'actualité. Que la magie opère sur les ondes de ma radio préférée. La réal-réalité a encore gagné. Stupide d’y avoir cru. Même si une piqûre de rappel de naïveté est importante pour ne jamais sombrer dans le cynisme. Ni dans le « je savais » sans grand intérêt. Si ce n’est sa trouille d’être déçu et surpris. Vouloir à tout prix être l’actionnaire principal de l’inéluctable, ne pas accepter de s’être trompé. On perd toujours à vouloir gagner sur ce qui devait arriver. Même si la certitude d’avoir anticipé nous place à un nouveau supérieur, au-dessus de la masse des naïfs hors du principe de réalité. Pour la faire court ; j’ai perdu mon pari matinal. Pas le premier, ni le dernier. Mais en espérant continuer de parier à rebrousse certitudes. Je me suis levé. Pour le chantier du jour.

         Ce pari était en effet perdu d'avance. Que pèse un homme de son genre sur la balance du flux continue de l’info ? Une minorité de followers et peu de pouce levés dans son sillage. Normal pour un homme très concentré sur  la prospection du silence. Creuser jusqu’à trouver la pépite dans la boue du temps. Pour la remonter à la lumière. Ne serait-ce que devant quelques regards curieux. Quelle est cette pépite, si proche si loin de nos souffles et pas de mortels ? Le mineur de sens sait qu’il n’aura pas de réponse sur l’instant. Besoin encore de recul. Laisser à la beauté le temps de s’habituer à la température de l’air extérieur. Trouver les mots, les plus précis possible. Aller au plus profond, le plus près de la justesse. Qui est ce ciseleur de sens ?

     Un individu aussi simple que complexe. Avec un handicap ou une chance selon l’angle de vue. Cet homme fait partie des êtres trop sérieux pour réussir à devenir adultes. Malgré leurs efforts, ils n’ont jamais été autorisés à rentrer dans la cour des grands. Là où il suffit de connaître les règles du jeu et les appliquer. Sans poser de question. Ni rire de soi et de la farce en cours. Celle d’homme et de femmes qui se prennent au sérieux. Sans se douter que seuls les enfants le sont. Surtout quand ils jouent. Front plissé, absent au monde. Certains parmi eux ont continué de jouer. Mettre leur peau en jeu dans chacun de leurs actes. Sans tricher. Au fil du temps, ils sont restés les mêmes. Avec plus d’années. Pour finir en vieux enfants.

       Ces fêlés qui nous permettent de ne pas basculer dans la folie officielle. Éviter de ressembler à ceux de la cour des grands. Si sûr d’eux qu’ils ne peuvent imaginer à quel point ils sont fous. Une folie entraînant dans leur sillage l’humanité et la planète. Difficile d’imaginer que ces gens, front plissé et statistiques dans la bouche, sont en train de tous nous tuer. Vaste chantier mortel et planétaire. Pas uniquement des travaux ici et maintenant. Mais aussi pour toutes les générations à venir. Le chantier est parfaitement managé. Faut dire qu’ils savent faire. Très doués dans leur domaine. Prêts à se sacrifier, ainsi que leurs proches, pour arriver à leurs fins. Des hommes et des femmes, issus de quelques milliers de maternelles dans le monde, qui veulent gagner. Toujours plus. La plupart très proche des instances de la FDM. Même si c’est pour en arriver à plus de toujours. Gagner rien pour tous. Des professionnels travaillant au sein du grand groupe international « Fin du Monde ».

          Contrairement à lui. Et celles et ceux du même genre. Plutôt enclins à inventer des débuts de monde. Remettre sans cesse de la question et du doute dans la mécanique du quotidien. Sans oublier de la beauté. Qu’elle soit éphémère ou durable sur telle ou telle matière à mémoire. Avec toujours un grain de silence sur la beauté. Et de sable. Lui et les quêteurs de sens comme lui sont toujours à l’affût de ce petit grain de sable pour attaquer un château de sens. L’élever contre vents et marée. Inutile, car il finira par être détruit. Pourquoi perdre son temps? Autant se consacrer à des travaux plus solides et monnayables. Redescendez sur le plancher de la réalité, Chers Rêveurs et rêveuses. Le monde n’est pas une plage de sable pour amoureux et poètes. La guerre économique fait rage partout sur la planète. Faut-être compétitif et à la hauteur des enjeux de notre siècle. Que le business qui peut rendre free dans ce monde.  Désolé du bruit mais une main a augmenté le son. Je vais sortir de la pièce et tenter de trouver un endroit sans bruit. Ni quête de buzz et du toujours plus...rien. Toutes mes excuses pour le temps mais pas facile d’échapper à la sono de FDM. De plus en plus puissante sur les réseaux. Chaque fois qu’une voix différente tente de parler, leurs ingénieurs du non-sens augmentent le volume. Depuis quelque temps, ils utilisent une autre technique, plus subtile et moins critiquable : le brouillage de sens.

        Même plus besoin d’empêcher la parole de qui que ce soit. Suffit de balancer de nombreux leurres sonores, ici ou là, pour que plus personne ne sache d’où provient le son initial. Un brouhaha mélangeant tout et son contraire. Un conflit de sons noyant le sens au profit de FDM. Qui a entendu cette petite voix au fond de la pièce ? « Pas si sûr que le sable et le sens soient moins solides et durables que le reste. Notamment, parce qu’il échappe à l’obsolescence programmée des managers de la FDM. Peut-être ce qui résistera le plus au fil du temps. ». Son propos à peine débuté que les ingénieurs du «non-sens» ont lancé des dizaines d’autres paroles en même temps. Certaines sans le moindre rapport avec ce que développait la voix. Elle a insisté en argumentant. En vain. Jusqu’à finir par plier ses mots et sortir. Besoin de prendre l’air. La voix s’est dirigée vers la plage. Suivant des traces de pas au hasard. Puis elle s’est assise. Fumer une clope en pensant aux vieux enfants.

        Surtout à lui qui vient de partir. Sans doute qu’une de ses traces de pas est la sienne. Comme une part du souffle du vent et le sable à perte de vue. La chair de ses mots est partout autour de la voix. Elle ferme les yeux. Sa main caresse le sable. Celui des vieux enfants qui ne meurent jamais. Impossible quand on construit des débuts de monde. Comme lui et d’autres. Chacun avec son outil. La pelle et le râteau de son choix. Ou simplement à la main. Un travail réservé aux artistes. Pas du tout. Il y a toutes sortes de bâtisseurs de début du monde. Tous et toutes ont un point en commun vers lequel ils tendent : toujours plus de beauté et sens. Sans oublier la joie, le rire… Tout ce qui fait l’étoffe de chaque passager du temps.

      Comme ce vieil enfant qui a fini son voyage. Mais éternellement au début. Comment le rencontrer sur cette plage sans fin ? En faisant comme la voix. S’égarer derrière des traces sur le sable. Puis laisser son corps choisir un point de chute. Prendre une grande bouffée de solitude et ouvrir la couverture. Son nom est inscrit dessus. Noir sur blanc. Vous avez un de ses châteaux d’encre et papier entre les mains. Une trace échappant aux mercenaires en col blanc de FDM. De l’éphémère indestructible entre les doigts. Le début d’un silence à deux.

        Dans le Château de Signes de Bernard Noël.

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