Le goût de l'avis

Au commencement était son avis. Un grand bavard capable de donner son avis sur tous les sujets. Et au quotidien. En plus avec des arguments étayés. Un redoutable combattant du verbe. Finissant toujours par gagner aux mots. Jusqu’au soir où tout a basculé. Jesaitout devenu silence.

         

NICOLAS MORO & SANSEVERINO : Du mal à se taire (Clip) © HONONPALUI




           Au commencement était son avis. Même le silence s’effaçait en sa présence. Sans doute le type le plus bavard que j’ai rencontré. Avec un débit de mots en boucle. Impossible de l'arrêter. Jesaistout était accoudé tous les soirs au comptoir de notre bistrot de quartier. Nous étions une bande d’ados autour du baby. Nos parties souvent rythmées par le ronronnement de ses phrases. C’était un homme très maigre dans son costume de tergal, le pantalon moulant sur feu de plancher. Sa cravate, dénouée de plus en plus au fil de la soirée, finissait au fond d’une poche. Contrairement à ses compagnons de lever de coude, il buvait très peu. Mais un adepte de clopes à la chaîne. Commercial ? Avocat ? Escroc ? Entre deux séjours en HP ? Comédien ? Certains lui ont demandé quel était son activité hors parole de bar. Chaque fois, il noyait habilement les questions autour de son pedigree. En tout cas, quelqu’un de fort doué pour la parole publique, un grand expert en réparties. Capable de donner son avis sur tous les sujets. Et en plus avec des arguments étayés. Ancêtre de nos consultants en tout et rien actuellement sur les écrans pour meubler le moindre vide  ? Son surnom lui allait parfaitement. Même s’il lui déplaisait. Chaque jour, un sourire de gosse aux lèvres, il remontait sur le ring. Un redoutable combattant du verbe. Notre champion de tchatche toutes catégories. Finissant toujours par gagner aux mots.

          Jusqu’à un soir où Jesaitout n’ a plus ouvert la bouche. Son silence avait déstabilisé tous les habitués. « T’as perdu ta langue au poker ou quoi ? ». Les autres ont commencé à le vanner. Il se contentait de haussements d’épaules en guise de réponse. Ses mots retenus étaient comme compensés par les verres en enfilade. Il faillit se casser la gueule plusieurs fois. Son mutisme ne déplaisait pas à certains. Une grande concurrence avait déjà débuté pour prendre sa place vacante. Ce soir-là, il était tellement bourré que quelqu’un l’aida à rentrer dans sa bagnole. Sortant du bistrot les yeux baissés de honte. Il mit un long moment avant de démarrer. Le lendemain, tout le côté droit de la carrosserie était cabossé. Il resta encore mutique. Sa cravate juste dénouée. Il repartit à nouveau ivre, cette fois sans aide. Même scène pendant plusieurs semaines. Accoudé comme un enfant puni. Contraint au silence. Pourquoi ? Personne n’a réussi à lui sortir les vers du nez. Le visage de plus en plus verrouillé sur son secret. Le champion vaincu par silence. Puis on ne revit plus.

        Durant deux années, il s’est arrêté sur la route de son domicile. Pour boire des coups et donner son avis. Dans le rôle de prof de « réponse à tout » le temps de l’apéro. Indéniable que ce type était impressionnant. Chaque fois qu’il parlait, nous avions une nouvelle information sur tel ou tel sujet. Dont certaines illustrées avec des anecdotes personnelles. Comme s’il avait eu plusieurs vies. Une chose était sûre ; il avait emmagasiné des milliers de lignes dans toutes sortes de livres ou magazines et il savait les recracher devant un auditoire captif. Fasciné par sa masse de connaissance dans des domaines très variés. Certains, ses admirateurs, l’avaient surnommé aussi l’encyclopédie. Jusqu’à ce soir où il n’a pas ouvert la bouche. Et avant de disparaître des radars. Qu’est-il devenu ? Personne ne l’a su. Un passager du comptoir n’habitant pas dans le quartier. A-t-il continué de donner ses « cours en tout » ailleurs ? Je ne crois pas. Quelque chose semblait s’être brisé en lui. Il n’avait même plus la force de jouer la grande gueule et d’étaler sa science. Sans doute une grande claque de l’existence. Au point de ne plus chercher à être le centre. Plongé dans un profond mutisme. Et son regard paumé derrière un rideau de fumée. Au pays des absents. Comme ayant reçu un avis de silence.

        Une quinzaine d’années plus tard dans un restaurant de Paris. Un copain et moi étions les deux derniers clients. Quand la porte s’est ouverte. La patronne, préparant sa mise en place du lendemain, a froncé les sourcils. Un quinqua, joues mal rasées et les yeux rougis, s’est attablé. Elle a poussé un soupir. «Je t’ai dit que je ne te servirai pas. ». Il a esquissé un sourire. « Qui te dit que je désire quelque chose ? ». Puis il a commencé à nous parler. Comme si nous étions des copains de longue date. Un type drôle et passionnant. Il ne pouvait s’empêcher de chercher à provoquer, penser à rebrousse-pensée en vogue, et finir par une pirouette de dérision. Un érudit avec une langue aux mots triés sur le volet. Le clone de Jesaistou dans un autre quartier.« Arrête de bavarder comme ça. Tu ne vois pas que tu emmerdes mes clients. Ils ont autre chose à faire qu’écouter tes bavardages.». Il l’a fusillée du regard.. « Bavarder. Tout le monde bavarde. Socrate, Shakespeare, Nietzsche, Rimbaud, Camus, toi, moi, le chroniqueur érudit de France-Culture, l’animateur d’une émission télé à la con, le président de la République, les ministres, ton boucher, ton voisin, ta mère, ta sœur, tes clients… On passe tous notre temps à bavarder. L’homme est un animal bavard. On y peut rien. C’est comme ça. Certains propos sont certes plus intéressants que d’autres. Mais c’est toujours la même finalité pour tous : laisser sa trace. Tout, même n’importe quel propos, mais surtout pas le silence. Même les muets sont bavards. Avec des signes ou sur un papier ou une feuille. On a tous notre mot à dire. Et lui aussi, je suis sûr qu’il bavarde aussi. ». Il pointe le doigt sur le siège à côté de lui. « Mais je ne comprends pas sa langue. Il doit bavarder avec ses congénères.». Le pigeon, debout sur la chaise, ne bougeait pas. Sans le moindre signe de peur. Visiblement un pigeon de compagnie. Il avait un moignon à une patte. Deux éclopés en virée nocturne ?

        La patronne était tendue. Son visage s’était fermé dès l’arrivée du type. On sentait qu’elle se retenait de l’insulter à cause de notre présence. Préférant l’ignorer. Pendant que lui continuait de soliloquer. Impossible d’en placer une. Nous aurions pu ne pas être là. À un moment, après s’être adressée à elle sans réponse, Il s’est approché du bar. « Tu peux me faire l’addition ? ». Elle a levé les yeux au plafond. « N’importe quoi. Tu n'as rien consommé.». Il a eu un petit rire. «L’addition, c’est pour toi. ». Elle s’est frotté la joue. « Qu’est-ce que tu racontes ? ». Il a toussoté. « Tu payes bien ta redevance télé pour écouter des gens parler, c’est pareil pour la radio, quand tu vas au cinéma, quand tu achètes un journal ou un bouquin… Ce n’est pas gratuit. Et moi qui te parle, tu ne veux pas me payer ? Pourquoi ? Parce que je n’ai pas un micro devant la bouche. Tu me déçois. ». Elle vrilla son index sur sa tempe. « T’as vraiment barge. De plus en plus mégalo. Je crois que là... Tu devrais voir quelqu’un. « . Il a secoué la tête. « Pourquoi ? Je ne suis pas quelqu’un ? Je… ». Elle l’a interrompu d’un geste agacé. « Je sais, je connais la chanson. Faulkner ou rien. À mon avis, ce sera rien. Et en plus, tu finiras vieux aigri. ». Il a blêmi. Touché au vif. Il l’a dévisagé avec un air de mépris. « T’es vraiment qu’une conne. Juste bonne à remplir ton tiroir-caisse et écouter tes gourous des ondes. Je perds mon temps avec toi. ». Il a pris son oiseau avant de sortir. Elle a poussé un soupir de soulagement. « Bon débarras. ». Son visage redevenu aussitôt souriant. Comme s’il avait emmené avec lui la tension. Je l’ai regardée pendant qu’elle posait les tabourets sur le bar pour passer un coup de balai. Une belle femme d’une quarantaine d’années. Aux antipodes de l’homme de passage. Aussi réservée et peu sûr d'elle qu’il était expansif et bouffi d'assurances. Une grande douceur émanait d’elle. Alors que lui, raffiné, très cultivé, sans doute un vieil enfant de bonne famille, était très brutal dans sa façon d’envisager l’autre.Une grimace méprisante rivée à sa face. Comme supérieur au reste de l’humanité. Ne respectant que les grands auteurs morts depuis longtemps. J’avais du mal à les imaginer ensemble. Envie de briser les frontières de l’intimité et lui dire : barre-toi avant que ce mec casse ta joie de vivre. Nous avons payé. « Désolé pour ce qui s’est passé.». Nous sommes sortis. Le grincement rideau de fer nous a suivis un instant dans la rue déserte. Est-elle encore dans la restauration ? Qu’avait-elle voulu dire : vieux aigri ou vieux et gris ? Et lui devenu Faulkner ou rien ? Des questions restées en suspens. Le pigeon a-t-il raconté l’histoire du couple ?

        Nous étions pas mal à se foutre de Jesaistout, la grande gueule du bar. Quelques-uns même agacés de son avis sur tout. Pourtant, c’est ce que nous faisions tous plus ou moins. Chacun à notre niveau. Aucun espace avec un groupe d’individus n’échappe à ce frottement d’avis. Désormais, ça se déroule d’écran en écran. Que des avis intéressants et utiles ? Non. Si chacun de nous faisait honnêtement le tri dans ses commentaires, de tout ce qu’il a écrit ou dit ; il y aurait pas mal de déchets. Nombre d’interventions dont on aurait pu se passer. Et éviter de faire perdre son temps à nos contemporains. Ce blog n’échappe pas à la règle. Chacun prompt à dénoncer l’excès de commentaire chez ses proches et lointains de toile. Sa parole à soi est toujours bien sûr digne d’intérêt. Est-ce réellement le but principal d’un avis d’être intéressant ? Rien n’est moins sûr. Juste parfois que pour se sentir présent au monde ? Le commentarisme est-il la première religion du monde ? Sans le moindre doute. Partager son point de vue est un sport vieux comme le monde. Une activité récurrente depuis l’invention du langage. Un sport beaucoup plus popularisé en notre ère où le numérique facilite le partage d'avis sans frontières. La toile a élargi la portée de notre voix. Avec aujourd'hui la possibilité technique de dire je d’un clic.

       Qu’est-devenu Jesaistout ? La cinquantaine il y a environ quarante ans. Sans doute plus de probabilités d’être mort que vivant. Affalé en ce moment sur un canapé, quelque part dans le monde ? Un vieillard rongeant son frein avant la réouverture de son rade habituel. Passager de comptoir clandestin ? Il n’a peut-être plus la force de se déplacer. Trop usé pour la parole verticale ? Sûrement qu’il est, comme la majeure partie de la planète, confiné chez lui. Dans un Ehpad ? Un vieil homme gris ou le regard encore lumineux ? Je repense à lui et à d'autres. Tous ces êtres qui, même sans leur avoir jamais adressé la parole, font partie du papier peint de notre histoire individuelle. De temps en temps, l'image de l'un ou de l'autre remonte à la surface. Avec une étrange impression de lointain et proximité. Pas des intimes, ni des étrangers.

          Certains reviennent quelques fois percer la couche de présent. Comme un salut en passant. Des personnages revenus d’une autre époque de quartier populaire.  Des habitants de la fin de comète des trente glorieuses. Comment étaient ces quartiers ? Certes pas le paradis doisnesque. Ni de la poésie à tous les coins de rue. Avec aujourd’hui une part sûrement romantisée avec l'anesthésie de tous les retours de mémoire à l'enfance - quel que soit son milieu d’origine. Comment vivions-nous dans ces lieux déjà qualifiés de dangereux par une partie de la presse ? Il me semble que nous avions le sentiment d'évoluer tous à peu près à même hauteur de République. Celle de la classe d'en bas. La majorité des habitants avait qu’une couleur : pauvre. Quasiment que des ouvriers et employés. Les médecins et autres professions plus aisés vivant dans le même espace avaient aussi ce sentiment par capillarité d’appartenir à la classe populaire. Du même combat. Nous en bas et eux en haut. Toutefois, pour nombre de prolos, il y avait un désir contradictoire : gagner au loto pour se barrer loin de la promiscuité, le fameux rêve du pavillon, et en même temps une tendresse mêlée de fierté pour leurs clones de condition et issus d'un lieu commun- à des années-lumière des lumières de Paris. Sans doute avec un regard de ce genre que je voyais les adultes dont Jesaistout. Tous les gosses de la planète se font leur petit  film sous la peau. Réalisé au fil du temps dans le décor où ils se trouvent. Leur rôle d’enfant mêlé à celui d’autres acteurs d’une histoire ordinaire et unique. Tel Jesaistout. Exerce-t-il désormais son talent de bateleur sur clavier ? Recyclé en Jesaistout virtuel ?

            Trêve de blabla (déjà 12 311 signes) numérique. Combien de mots et de phrases inutiles ? Plus toutes les digressions et lapalissades. Le type au pigeon avait raison au sujet de l’homo-bavardicus. Ce billet en est une nouvelle preuve. Il va falloir passer aux choses sérieuses. Pour faire place au silence. Et à l'écoute. Sans donnage de leçons ni jugement. Une gageure en nos temps de lynchage de tout ce qui ne pense pas où ne rit pas comme soi et sa tribu. Pourtant il me semble urgent de refuser de hurler avec les loups et les louves du Net circulant en meute. Des justiciers bardés de leurs certitudes et vérités. Incritiquables car ils sont dans l'indiscutable. Point barre et pas de débat. Des adeptes de nouveaux tribunaux sans aucune place à la défense. Tirant à vue sur le suspect dans la ligne de mire du moment. Sans se soucier d'une éventuelle bavure de leur part. L'erreur est humaine. Sauf pour ces meutes. Comment échapper au travers actuel de la dénonciation et mise à l'index obsessionnelles ? En s'efforçant de toujours repasser par au moins deux cases. Derniers luxes du siècle ?

        Les cases de la poésie et du doute. 

       





           

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