Le livre de mon fils

Pas le temps de m'intéresser à toute l'actu.Surtout sous pression deuxième vague Covid.Mais solidaire de leurs combats.«Le plus ancien paillasson de l’humanité c’est la femme. Et aussi la plus ancienne dominée du monde. Ma fille,nous vivons sur une Planètriarcal.Faut tout changer.» Élevée au biberon féministe par Maman et Papa.Mon portable sonne. Nouveau problème à régler.

        

Compagnie Jolie Môme: Lilith © filoxen

 

«Car le féminisme ne se résume pas à une revendication de justice, parfois rageuse, ni à telle ou telle manifestation scandaleuse ; c'est aussi à la promesse, ou du moins l'espoir, d'un monde différent et qui pourrait être meilleur. ».

Benoîte Groult

       

           Son pronostic vital est prononcé. Une femme vient d’arriver aux urgences. Suite à un accident de scooter. Elle est dans le coma, avec notamment une très grosse fracture crânienne. Notre équipe d'urgentiste l’a prise tout de suite en charge. Elle est en ce moment au bloc. « Madame la Directrice, vous savez qui c’est qui cette femme qui vient d’arriver ? ». ». Je regarde l’infirmier. « Non. ». Il me regarde comme si je débarquais de Mars. « C’est une des militantes qui refusent de lire des livres d’hommes et je sais plus quoi… Elles sont plusieurs comme elles. Surtout des militantes lesbiennes. Paraît qu'elles nous aiment pas nous les hommes. Que tout est de notre faute. Leur truc fait le buzz en ce moment. Je sais pas vraiment ce qu’elles veulent. Moi j’ai lu que les phrases qui ont fait le buzz. Je peux pas vraiment en parler. Mais c'est une femme qu'on voit partout à la télé.». J’avais entendu parler de cette histoire. D'un bout d'oreille et de regard. Quand on gère un hôpital de cette taille, les priorités sont ailleurs. Surtout en période de crise sanitaire. Ce qui ne m'empêche pas d'être sensible à leurs luttes. « Le plus ancien paillasson de l’humanité, c’est la femme. Elle est aussi la plus ancienne prolo exploitée de l’humanité. Ma fille, nous vivons sur une Planètriarcal. L'homme est le plus ancien dominant  du monde. Faut que ça change.». J'ai été élevée au biberon du féminisme dès le biberon, par Maman et Papa. Tous deux continuent de militer. Mais aussi dans d'autres combats. Sans jamais perdre leur capacité critique ni sens de l'humour. Quelle chance d'être el fruit de leur rencontre et histoire.Une sirène retentit dans la cour. Une autre urgence.

        L'ambiance à l’hôpital  devient de plus en plus tendue. La deuxième vague de Covid est omniprésente dans tous les services. Elle occupe le centre des conversations. Même les silences sont pollués par le virus. Une tension vécue des femmes de ménage en passant par les infirmières jusqu’aux chefs de service. Sans oublier les vigiles qui se coltinent aussi toute la misère des villes venant se coller sur la lumière des urgences. Encore plus quand l'hiver commence à pointer son nez.  Toutes les douleurs, petites et grandes, réelles ou imaginaires, montent à bord de navire de plusieurs milliers de passagers au cœur de la ville. Chaque jour plus difficile  à piloter. Parfois, j’ai envie de tout plaquer. Ouvrir un petit cabinet dans une toute petite ville de province. Enfin débarrassée de tout ce poids. Souffler. Et avoir une vie de famille. Voir mon mec et mes gosses plus qu'entre deux portes.

     Un de mes vieux copains de fac de médecine me ramène toujours à la réalité. Sa réalité au quotidien dans son cabinet de médecin de campagne. « Ne rêve pas. Généraliste, ce n’est pas du tout une sinécure. On galère aussi comme tout le monde. Même si c'est sûr que nous avons une autre misère que celle des villes. Mais il ne faut pas croire, ce n’est pas du tout le paradis, la campagne et les lotissements. Faut pas croire que la merde ne s’arrête aux portes des grandes villes. Pas que les grandes cités qui ont le monopole de la souffrance. Elle est simplement différente ici. Mais les problèmes ont souvent les mêmes racines. L’ambiance pourrie de ce moment est autant en ville qu’à la campagne. De temps en temps, elle prend quelques jours chez lui. Pour glander au bord de la piscine et marcher dans la forêt. Un dernier coup d’œil aux mails. Tous les urgents ont été envoyés. Plus que les urgents du lendemain en attente d'arriver. J’éteins la lumière de mon bureau et sors. La nuit est tombée sur le parking de l’hôpital. L'air est froid. J’accélère le pas. Pressée de me dégonfler sur mon canapé. Devant ma série en cours. « Tu l’oublies pas aujourd'hui Maman. ». Trop tard pour aller lui acheter. Demain sans faute.

     Deux jours après, branle-bas de combat dès le matin. L’hôpital est attaqué par une bande de journalistes. J’ai même du mal à me frayer un chemin pour entrer. « La patiente qui est connue à la télé a été sauvée. Elle a fait une conférence de presse hier soir. Et là on a d'autres journalistes qui ont débarqué.». Le vigile me donne des explications sur l’invasion de micros et caméras. Je pianote « Café court sans sucre ». Je sors pour fumer ma clope avant une nouvelle journée en apnée. « Y en a des supers sympas parmi ces  équipes de télé et radio. Et des autres des gros… des gros connards. Pire que certains qui nous agressent de nuit aux urgences. ». Le vigile et l’infirmière ne me voient pas. Je suis assise sur un banc caché par une haie de thuyas. « Tu imagines qu’une des équipes a carrément poussé un brancard dans le local à poubelles pour rentrer. Je les ai allumés ces abrutis. Les mêmes qui vont venir faire des reportages sur le dur travail des blouses blanches ou nous applaudir à 20 h 00. Je commence vraiment à craquer. Pas sûr de continuer ce boulot. Trop usée.». J’écrase ma cigarette et la range dans mon cendrier portatif. « Si tu arrêtes, les cons et la mort auront gagné. Et moi qu'est-ce que je vais devenir sans mon p’tit soleil de poche après une nuit de merde. ». Elle a un petit rire. " Ta femme est au courant ?".  Une sirène au loin. " Pourquoi j'aurais pas le droit regarder les beaux soleils. A quoi ça sert des yeux si c'est pour regarder que des trucs  tristes. Mais moi j'ai qu'un seul soleil sous ma couette.'. Je passe devant eux. « Merci à vous deux.». Tous les deux me regardent avec un air étonné. Mon encouragement du matin à garder le cap de notre navire.

    Un mail d'une de mes assistantes. « Regarde ce lien. Il y a la vidéo de la patiente qui tourne en boucle.». Je clique dessus. La chambre avec la patiente en plain champ. « Je tiens à remercier l’hôpital et son personnel. Ils ont fait un travail formidable. Ceux qui grugent sur leurs impôts ou crachent sur le service public devraient se rendre compte où va leur argent. Pour un jour leur sauver la vie ou à l’un de leurs proches. Merci beaucoup à vous toutes. ». Elle fait un geste circulaire. « Autour de moi, que du personnel féminin. De la cheffe du service réanimation aux infirmières comme vous…». L’infirmière s’efface. « Je sais bien que vous ne voulez pas passer devant la caméra. Vous n’avez pas besoin de ça. Je tiens à le dire… Ce monde est dirigé par des hommes, mais… J’en ai eu encore la preuve. C’est toujours des femmes qui font tourner la boutique. Cet immense hôpital est dirigé par une femme. Les infirmières m'ont parlé de la patronne de l’établissement. Une femme jamais sur le devant de la scène comme tous ces grands pontes embouteillant les télés. Elle œuvre dans une très grande discrétion. Sans les femmes, rien ne fonctionnerait. Merci à toutes les femmes de cet hôpital. ». La caméra glisse sur la fenêtre. Fin de la vidéo.

   Je frappe en fin d'après-midi à la porte 211. « Entrez. ». La patiente lève le nez de sa tablette. « Je ne vous dérange pas ? ». Elle répond d’un sourire. « Non. Pas du tout. ». Impossible de réprimer un coup d’œil pro. La chambre est nickel. Du sol au plafond. Je jette aussi un coup d’œil à l’installation médical. Tout est en parfait état de marche. « Je tenais à venir me présenter. Je suis la directrice de l’hôpital. ». Elle se redresse. « Heureuse et enchantée de vous rencontrer. ». Pas le premier people venu se faire soigner à l’hôpital. Ils sont comme la moyenne des patients. Certains agréables et d’autres à baffer. Pour elle, le retour du personnel est très positif. « Une femme qui n’a pas la grosse tête. Elle est très attentive à tout le monde. Ça me donne envie de lire ses bouquins. Même si elle parle d’un monde entre eux-là bas à Paris. Des écrivains, des journalistes, des réalisateurs de cinéma, des gens de la télé... Je vais quand même essayer de lire. Faut pas être fermée sur son petit monde. ». La réponse de la chef-infirmière du service où elle se trouve. « D’abord, je me félicite de votre prompt rétablissement. Vous allez rester encore un peu en surveillance. Mais c’est très positif.». Elle hausse les épaules. « C’est moi qui dois vous féliciter. Et toute l’équipe de ce CHU. Vraiment formidable tout votre travail ! ». Je toussote. « Je voudrais vous présenter quelqu’un. La personne attend dans le couloir. Je peux aller la chercher ? ». Elle hoche la tête. « Bien sûr. ». Je sors. Bip d’un texto. « Merci Maman pour le casque.».Je reviens dans la chambre avec un homme. « C’est le chirurgien qui vous a opérée.». Elle blêmit. Il sourit et lui tend un livre.

« C'est possible une dédicace pour mon fils ?»

 

       NB : Cette fiction est bien sûr inspirée de récentes polémiques qui ricochent sur les réseaux sociaux. Indéniable qu’il faille déboulonner le monde patriarcal et tous les restes d'un passé colonialiste. Sans toutefois oublier que certaines et certains se sont battus dans ce sens. Merci à Olympe de Gouges, Gisèle Halimi, Simone Veil, Frantz Fanon, Nelson Mandela, Patrice Lumumba… La liste est longue de celles et ceux qui nous ont laissé nombre de progrès en héritage. Sans qui nous n'aurions pas autant avancé. Réunion non-mixte ( couleur de peau ou sexe), ne plus lire de livres d’hommes… La radicalité est parfois nécessaire pour se faire entendre. Sans toutefois se tromper d’époque. Nous ne sommes pas au temps de l’esclavagisme, du colonialisme, et de la femme considérée comme « sans âme»… Qui peut nier les avancées ? Les aveugles, les sourds, ou les manipulateurs et manipulatrices. Lutter doit obligatoirement rimer avec s’enfermer ? Rester dans sa famille d'idées ? Un enfermement nuisible aux combats légitimes. Ce n'est pas terminé. Encore des combats à mener en 2020 et après.

        Déboulonner les dominants pour devenir les nouveaux dominants ?

 

 

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