Chair à béton

Des immeubles s’effondrant au coin de la rue. Sans le moindre séisme, guerre, attentat, fuite de gaz... Étouffés sous des gravats à quelques mètres de son école, sa boulangerie, la couette de son amant ou maîtresse, la boîte d’intérim où tu viens de décrocher un CDD, ton terrain de foot… Une partie de la ville tombant en miettes. Celle où survit la chair à béton.

Marchand De Sommeil © Monnaie de singe

 

« Marseille n'est pas une ville pour touristes. Il n'y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage.Ici, faut prendre partie. Se passionner. Être pour, être contre. Être violemment. Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir.Et là trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c'est la mort. À Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre. ».

Jean-Claude Izzo

 

           Comment en parler ? J’ai tout d'abord pensé à rédiger une fiction inspirée du terrible drame marseillais. Le récit d’un ancien légionnaire ayant perdu sa petite-fille de dix sept ans dans l’effondrement d’un immeuble vétuste. Il décide alors de plastiquer les résidences principales et secondaires des marchands de sommeil et de leurs complices. La fiction est quasiment terminée. Mais, à la relecture, elle ne m’a pas semblé assez forte pour témoigner de l’horreur de ces effondrements. Ratée. Trop superficielle et fort éloignée de la réalité. Celle d’immeubles s’effondrant au coin de la rue. Tombés sans le moindre séisme, ni guerre, attentat, explosion de gaz... Avec des morts et des blessés. Du sang et des os brisés. Loin d’être une fiction pour les habitants touchés dans leur corps. Ni un conte où le méchant loup souffle sur des maisons illustrées de jolies couleurs. Ici, dans la réalité, les petits cochons sont des êtres en chair et en os, écrasés par leur lieu de vie. Étouffés sous des gravats à quelques mètres de son école, sa boulangerie, la couette de son amant ou de sa maîtresse, la boîte d’intérim où tu viens de décrocher un CDD, son son terrain de foot, sa  laverie automatique, son bac à sable,.. Pendant ce temps l’ogre, vendant du sommeil, dormait dans un autre quartier. Résidentiel comme soulignent les agences immobilières. Parfois l'ogre est peu éloigné de ses locataires. Et à des années lumière de leur quotidien. L'horreur s’est déroulé dans la ville qu’affectionnait Jean-Claude Izzo. Qu’aurait-il écrit sur une partie de son Marseille en miettes ? Sûrement un texte très fort. Lui qui savait si bien mêler noirceur et poésie. Entre douleur et lumière méditerranéenne. Comme d'autres marseillais aujourd'hui hurlant leur ville meurtrie. Ou dans le silence de la colère retenue. Touchés et debout sur les décombres.

      Marseille n’a pas le monopole des villes avec de tels cercueils de béton. Comme nombre de visiteurs, touristes ou de passage professionnel, j’ai visité plusieurs centres-villes historiques d’une très grande beauté. Avec un important patrimoine architectural enraciné depuis des siècles. Sans oublier une vue plongeante sur l’océan ou la mer. Parfois une superbe chaîne de montagnes. Plus le doux bruit des pas sur les jolies ruelles pavées de très peu d’attentions. Le tableau idyllique vendu par l’office de tourisme s’assombrit peu à peu. Il se fissure et s’écaille comme les façades bouffées par le salpêtre. Quelques boutiques et restaurants à touristes continuent de donner le change. Derrière les vitrines galeries d’Art et autres fondations se profilent les traces d’un passé prestigieux disparu. Tel ou tel grand peintre aimante encore les curieux d’ailleurs et fait tourner la machine à billets. Un centre-ville d’hier avec un présent en suspens. Juste de quoi maintenir en équilibre la population condamnée à rester entre ses murs. Des habitants, parmi les plus pauvres, qui sont guère sensibles au patrimoine de cartes postales desquelles ils aimeraient s’évader pour une nouvelle adresse. Une adresse avec vue sur demain.

    À la nuit tombée quasiment plus que des ombres furtives habituées à l’exiguïté et à la lumière plus ou moins blafarde. Elles naissent à la lisière des us et coutumes de la ville officielle. Certaines s’échangeant des fleurs de paradis artificiel contre des billets de banque. Des bureaux de change mobiles. Rares celles qui vendent leur corps; un commerce souvent en périphérie, près des kms d’enseignes qui ont étouffé le centre. Les ombres du jour et de la nuit se croisent rarement. Mais la plupart semblent avoir les mêmes yeux. Couleur rage mue peu à peu en résignation. Souvent une sorte d’abrutissement volontaire, comme pour refuser l’intelligence et son cortège de lucidité. Une lucidité inutile quand les pieds sont englués au sol et le CV transparent. La faute à la société ? En partie. On ne peut le nier. Le corps social, laissé à l’abandon et nourri de promesses non tenues, s’effondre aussi à l’intérieur. Ne pas pour autant nier la partie dans le miroir de chacun. Sa remise en question et curiosité laissées en friche. Douter et interroger le monde certes plus complexe que de tendre la main pour attraper un produit sous vide ou un volant pour un voyage immobile sur son parking. Sans doute de beaux rêves et silences face au pare-brise. La volonté de voler de ses propres rêves appartient-elle à chaque individu ? Ôter à un pauvre la responsabilité de son choix d'être n'est-ce pas le déshériter doublement ? L'infantiliser partout où il se trouvera. Jamais décisionnaire ici où là. Dépendant du salaud qui l'exploitera et du gentil qui voudra le sauver. Pris dans un étau. Dans certains endroits du pays, la volonté fond plus vite qu’ailleurs sur le feu follet des poignets de billets. Du fric vite claqué dans des agences de mirages numériques. Que reste-il quand les lueurs de l’enfance se sont éteintes une à une sur des faces d’ombres ? L’orgueil de se croire le maître au coin de sa rue. Décider d’être le prince des cons de son impasse. Le calibre ou le poing sont de meilleurs ambassadeurs qu'un diplôme dans la ronde nocturne. Une ronde avec ses dominants et dominés. Sans se douter que les dealers de sommeil ont déjà raflé la mise dans ce manège mortifère. Trop tard pour choper la queue du Mickey pour s'exfiltrer. Il avance le buste droit dans la ruelle pelant de partout. Sourire conquérant et démarche féline, muscles prêts au combat. Le corps du guerrier trahi par les yeux érodés très jeune à force de côtoyer des façades décrépites. La guerre perdue dans les pupilles. Le salpêtre a-t-il aussi bouffé les regards ?

    Œil limité du touriste en goguette ? Sûrement vrai. Un regard qui, je l’avoue, s’intéresse d’abord aux habitants avant de le porter sur les vieilles pierres. La tristesse ou fermeture d’un visage n’empêchant pas de voir la beauté d’une arcade ou un pont du XIII ième siècle. La Beauté et les humiliés auxquels Albert Camus voulait être fidèle Toutefois on ne peut prétendre connaître une ville en quelques heures de déambulation. Avec quelques fois en amont de sa visite une poignée d’articles, reportages, ou propos négatifs sur tel quartier soi-disant mal fréquenté. Tenu en laisse dans sa promenades par des clichés pas toujours le reflet de la réalité. Important dans le doute de revenir sur les lieux de sa première impression, fouiller l’espace et humer l’air ambiant pour peut-être y trouver autre chose de bien caché. Quitte à repartir bredouille une nouvelle fois. Resté sur la même vision sombre. Avec la satisfaction d’être allé plus loin que les clichés. On a le droit de détester un quartier ou une ville. Même de vouloir fuir les murs de son enfance.

    Certains riverains voient peu ou pas du tout la misère des beaux centres-villes délabrés. Sont-ils pour autant angéliques ? Leur vision a autant de valeur que celle d’un passager éphémère ou les images véhiculées par les médias rajoutant de la noirceur à celle déjà existante pour l’audimat. Chacun voit la boue ou la pépite à sa porte. Une copine artiste, ayant travaillé dans une cité, avait trouvé le quartier formidable. Une pépinière d’associations et de l’enthousiasme à tous les étages qui l’avaient ravi. Elle ne mentait pas. Sa constatation lors de son passage dans ce quartier. Tandis qu’un autre copain, vivant depuis plus de vingt ans dans la (sa) cité, avait une toute autre vision. Plus clinique et sans concessions. Ni esthétique. Loin de celle de la copine venue œuvrer sur son lieu de vie à lui. Qui a raison ? Qui a tort ?

     À priori j’aurais plus confiance en la perception des habitants au quotidien. Parfois mêmes certains riverains, qualifiés de bobos vivant dans les quartiers populaires, ne voient pas la même chose que leurs voisins n’ayant pas choisi de vivre derrière des façades historiques et complètement délabrées. Ni d’envoyer leurs gosses au collège ghetto de secteur. Partager les mêmes rues ne veut pas dire avoir la même existence. Ni un point de vue semblable. Les privilégiés sont ceux qui ont le temps d’apprécier la beauté des monuments et des places très pittoresques. Les touristes ou artistes en résidence de mon genre autorisés à flâner. Contrairement à ceux dont l’émerveillement et la curiosité sont étouffés sous des gravats invisibles. Espérant ne pas finir sous d’autres bien réels en béton. Dans des décors de livre d’histoire ou de film de cape et d’épée évoluent de nombreuses silhouettes. Des figurants derrière des murs aussi branlants et percés que leurs poches et avenir. Le nez collé à une vitre donnant sur sa sœur jumelle, à une poignée de main en face. Des voisins de solitude. Une solitude imposée. Pas celle choisie qui donne les clefs du monde et de soi. Une solitude de plomb.

    Quel est le prochain immeuble sur le permis d'effondrement ? La question peut se poser après les morts et blessés de Marseille. D'autres susceptibles de subir le même sort entre les mains des dealers de sommeil. Le problème ne date pas d’aujourd’hui. Combien de manifs et de pétitions depuis des décennies contre les taudis de la République. Sûr qu’aujourd’hui, avec les bidonvilles en carton ou toile, les immeubles délabrés des centres-villes et ailleurs peuvent apparaître comme des palaces de la misère. Te plains pas, tu as un toit sur la tête. D’autres n’ont que le ciel comme protection. Un toit de Damoclès vaut mieux que pas de toit du tout. Guère un scoop. Sauf que cette fois le drame urbain était spectaculaire. Du grand spectacle cathodique. La presse a donné un large écho aux immeubles effondrés. Est-elle moins présente lors des colères et pétitions des habitants ? Ce billet de blog ne résoudra rien non plus. Aussi inutile qu’une manif, une pétition, une fiction… Mais chacun fait comme il peut avec son impuissance. Que peut faire le citoyen lambda ? Pas grand chose. Si ce n’est de s’indigner et pisser une énième fois dans un violon dont le son est étouffé dans le concert permanent des actualités. Un drame chasse l'autre. Joindre un numéro d’urgence en haut lieu ? Chez ceux qui tiennent les cordons de la bourses et des lois. Comment les nomme-t-on déjà ? Il me semble que c'est: les représentants du peuple. Ils sont très occupés et ne peuvent être au courant de tout. Normal avec un tel agenda. Les appeler pour leur donner quelques nouvelles d'en bas. Et de sous les décombres. Avant que le salpêtre ne dévore d'autres chairs.

<< Allô là-haut.>>

    La ligne est encore occupée.

 

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