Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1207 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 nov. 2022

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

À domicile

S’habituer à la fin dès le début. Elle repense à cette formule. Où l’avait-elle lue ? Sans doute sur la toile. Guère un hasard si elle lui revient en mémoire. Ses racines s’effacent dans un regard. Les yeux de sa mère recroquevillée dans son lit. Le corps au bord de sa fin.

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

          S’habituer à la fin dès le début. Elle repense à cette formule. Où l’avait-elle lue ? Sans doute sur la toile. Guère un hasard si elle lui revient en mémoire. Ses racines s’effacent dans un regard. Les yeux de sa mère recroquevillée dans son lit. L’autre moitié de ses racines se trouvent dans le regard de son père. « J’arrive. ». Dès que sa fille l’a appelé, il a sauté dans un avion. Depuis, il campe sur le canapé du salon. « Ton père n’est pas parti. Je ne suis pas restée. C’est notre histoire d’amour qui a foutu le camp. Depuis, elle est en garde alternée sous chacune de nos poitrines. » Malgré la séparation douloureuse, une très grande complicité a perduré. Avec une tendresse ponctuée d'humour. De maigres sourires percent sa douleur. Un duo encore complice. Même au bord de sa fin.

Elle regarde les mains de sa mère. Les deux posées paumes ouvertes sur le drap. Elles lui ont si souvent caressé la tête. Pour faire fuir les ombres de sa chambre ou consoler ses petites et grandes tristesses. Elles ont aussi caressé l’homme qui est assis à ses côtés. Et tous ses autres amants. « Même avec le savon, elle ne part pas. ». Elle a conservé sa bague de fiançailles. Comme la maison avec tous ses meubles. Jamais il n’a demandé le moindre sou. « Ce lieu nous appartient à tous les trois. Et puis j’ai de quoi me payer un nouveau toit et quelques chaises.». Jamais des problèmes d’argent ne sont venus pourrir leur relation. Il lui prend une main. Avec un geste très lent. Elle fait le tour du lit et prend l’autre main. Tous deux autour du même corps tordu par la maladie. Il l’a caressé, pénétré, serré dans ses bras, durant des années. Un couple très tactile. Leur fille y a passé neuf mois à l'intérieur. Un corps qu’ils accompagnent depuis trois semaines.

Quelqu'un toque à  la porte. C’est l’infirmière. Elle vient faire les soins et la laver. Une femme qui doit avoir une trentaine d’années. Le père et la fille vont fumer une cigarette dans le jardin. « Qu’est-ce qu’il est beau le kiné. En plus, bien foutu.«A plusieurs reprises, elle a vu sa mère poser les yeux sur des hommes. Se retournant même pour voir leur cul. Au début, elle était gênée de lire le désir dans le regard de sa mère. Un désir sans équivoque. « L'envie de baiser n' a pas de date limite pour les hommes et les femmes. En quoi ça te gêne que t'a mère ait encore envie de s'éclater au pieu ou ailleurs ? ».  La réaction de sa plus vieille copine l'a fait réfléchir. Elle a fini par accepter que sa vieille mère éprouve encore du désir pour des hommes.

Pendant le Covid, elle avait entendu une émission sur les Ehpad «Certains vieux homme aiment bien le moment de la toilette faite par les infirmières. Pourquoi ne pas le dire ? C’est une réalité. Le moment où elles sont confrontées aux mains baladeuses ou avances. Heureusement pas la majorité. Mais important de rappeler que ce n’est pas un métier si facile. Confrontés en permanence à la mort, à la douleur, et à la perte d’esprit. La fin de vie ne doit pas être pris à la légère. Mais il faut qu'elle soit la plus légère possible. Souffrir le moins possible. Mais pas que ça. Important de prendre du plaisir le plus longtemps possible.  ». La patronne de l’Ehpad, interviewé à la radio, racontait le quotidien de son établissement. Une femme en colère. Sa mère, aurait-elle préféré être lavée par un bel infirmier ?

L’heure de la lecture. Plusieurs fois par jour, il s’assoit et lui lit des passages d’un livre. Le roman tout en haut de la pile à lire sur sa table de chevet. Il a commencé là où elle a laissé un marque-page. C’était une grande lectrice. Jusqu’à ce que ses mains tremblantes et tordues ne puissent plus tenir un livre. Il lui lit doucement. Écoute -t-elle ? Difficile à savoir, car elle ne bouge pas. Toujours allongée sur le dos, les yeux absents. Lui est persuadé qu’elle écoute. Leur fille se sent comme une étrangère quand il commence sa lecture. Avec l’impression que sa présence parasite l’instant entre eux deux. Dès les premiers mots, elle s’éclipse.

Après une hésitation, elle a poussé la porte de sa chambre d’enfant. Plus rien à voir du tout avec celle où elle a vécu  de six mois jusqu’à dix-sept ans. Que le lit qui n’a pas changé. Visiblement une chambre dédiée aux amis. Sa mère a toujours été très entourée. Même si, depuis plusieurs années, l'apparition de sa maladie; elle a coupé peu à peu les liens. Refusant d’afficher sa décrépitude. N’acceptant plus que la présence de son ex, sa fille, et le personnel hospitalier. Elle s’allonge dans le lit. Ses yeux sont rougis par la fatigue.

Elle vient quasiment tous les jours. Jonglant avec son agenda au cabinet d’architecte. Ils l'ont ouvert à deux. Son associé, au four et au moulin, est pressé que l’agonie se termine. Même s’il ne lui adresse pas la moindre remarque. Sa mère se détruisant au moment où sa fille vient de signer son plus grand contrat de construction ; tout un quartier dans une ville nouvelle. Elle ferme les yeux et esquisse un sourire. Entendre la voix de son père derrière la cloison la rassure. Comme quand elle était gamine. Elle ôte ses chaussures.

Le jour a commencé à se lever quand elle se réveille. Plusieurs secondes à se demander où elle se trouve. Elle se lève et sort de la chambre. Une lueur dans la pénombre du salon. « Pour une fois que je peux fumer à l’intérieur sans me faire engueuler. Installe-toi sur le fauteuil. » . Elle s’assoit en face lui. « Ça va comment Maman ? ». Il hausse les épaules. « Un médecin est passé il y a deux heures. C'est... Ils vont sans doute passer à la sédation. Son souhait sera exaucé. Mourir à domicile.». Il aspire une longue taffe et la recrache très lentement. « D’après ce qu' a dit le médecin, c’est... Ouais... C'est  désormais plus qu'une question de jours. Elle va arrêter de souffrir. Enfin.». Une irrépressible satisfaction dans sa voix. 

Le père et la fille restent un long moment assis. Sans échanger un mot. De temps en temps, il s’endort. «Papa, tu peux aller te reposer chez moi. Ce sera plus confortable que ce vieux canapé. Je vais prendre le relais. ». Il se racle la gorge et secoue la tête. « Non. Des mois que tu t'en occupes. C'est toi qui va rentrer chez toi, ma fille. Je m’occupe de ta mère. Prends-toi une douche et essaye d'aller au boulot. Ça va te changer les idées. N'oublie pas ton grand projet en cours. Elle t'aurait dit la même que moi si elle était à ma place. Ta mère était très fière que tu aies pu ouvrir ton cabinet d'architecture. La vie doit continuer.  Va construire, ma fille. ». Elle se lève, se penche sur lui, et l’embrasse. Un bref baiser sur une joue mal rasée. Elle enfile son manteau et sort de la maison. Elle lève les yeux. Petit sourire au coin des lèvres. Un ciel bleu comme les aime sa mère. Elle dort toujours les volets ouverts.

Le soleil brille pour elle.


NB : Cette fiction est inspirée d’une conversation entre des vieilles femmes. Une soirée de «filles du troisième âge » dans un restaurant.« Si mes gosses veulent me coller en maison de retraite, je fais une fugue.». Éclat de rire général. Mais elle était sérieuse. Le front plissé. Refusant de finir ses jours en Ehpad.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget
Journal — France
L’encombrant compagnon de la ministre Pannier-Runacher
Des membres du ministère d’Agnès Pannier-Runacher sont à bout : son compagnon, Nicolas Bays, sans titre ni fonction, ne cesse d’intervenir pour donner des ordres ou mettre la pression. En outre, plusieurs collaborateurs ont confié à Mediapart avoir été victimes de gestes déplacés de sa part il y a plusieurs années à l’Assemblée nationale. Ce que l’intéressé conteste.
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
À Bruxelles, la France protège la finance contre le devoir de vigilance
Dans une note confidentielle, la France supprime toute référence au secteur financier dans la définition de la « chaîne d’activités » couverte par le devoir de vigilance dans la directive européenne en préparation. Bercy dément vouloir exonérer les banques. Les États se réunissent jeudi 1er décembre à ce sujet. 
par Jade Lindgaard
Journal
Morts aux urgences, pédiatrie sous l’eau, grève des libéraux : la santé au stade critique
Covid, grippe, bronchiolite : l’hôpital public vacillant affronte trois épidémies. En pédiatrie, dix mille soignants interpellent le président de la République. Côté adultes, les urgentistes ont décidé de compter leurs morts sur les brancards. Et au même moment, les médecins libéraux lancent une grève et promettent 80 % de cabinets fermés.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
L’animal est-il un humain comme les autres ?
Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».
par Jean Galaad Poupon
Billet de blog
Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal
Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Le cochon n'est pas un animal
Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?
par Yves GUILLERAULT