Génération épinglée

L’enfance avalée par la nuit et recrachée à l’aube. Une aube punk sans chiens.La chair des années 80 était percée par des épingles à nourrice. No Future tatoué dans certains regards vieillis en accéléré. Une chair parfois trouée par des seringues. Une époque où le sang et le sexe faisaient voyager la mort. Mais aussi un plein de vie et beauté made in 80

 

Frères Misère (Mano Solo) - Je n'ai pas (video clip) © 23PRODUCTIONS

 

                                                                                                    Pour les 60 balais de Mustapha B.

 

       L’enfance avalée par la nuit et recrachée à l’aube gueule de bois. Une aube punk sans chiens. La chair des années 80 était percée par des épingles à nourrice. No-future tatoué dans certains regards. Une chair parfois trouée par des seringues. Une époque ou le sang et le sexe faisaient voyager la mort en première et seconde classe. Tous les quartiers touchés par la came et le virus du Sida tapi dans l'ombre. Mais aussi par un plein de vie, d'énergie, et de beautés visibles et indicibles. Des moments et des scènes urbaines qui sont soudain remontés à la surface en écoutant cette émission sur Mano Solo. Comme une carte postale sonore venait perturber le cours du présent. Le témoignage de Napo Roméro et des autres me ramènent sur un pavé sans plage. Juste le bitume comme salle de jeux. Pour des gosses qui avaient des yeux plus gros que leur futur. Dont certains étaient accrocs à la poésie. Chacun la trouvant où il pouvait. Une poésie avec plus de questions que de réponses.

    Une came sans dealer qui laissait percer les lueurs du jour. Des petites pointes de lumière dans la toile de nuit. Elles dévoilaient des portes dérobées que par ceux qui les voyaient. Il suffisait de quelques lignes sur une guitare ou un cahier. Certes pas toujours de la très bonne came pour les yeux et les oreilles. Surtout les premiers mots et accords. Faire du bruit comme seul passeport pour voyager sous sa peau, se sentir au moins vivant. Mais, au fil du temps, cette poésie, école sans maître, nous a construit. Sa présence nous a aidé à perdre sans être perdus. On lui doit beaucoup. Peut-être portait-elle un autre nom que poésie. Certains n’ont jamais trouvé ces portes de la nuit. La tête broyée par la chimie carnivore ou les paupières fermés à jamais. D’autres ont cahin-caha traversé le fleuve pas toujours tranquille. Comme dans toutes génération, la majorité s’est fondue dans la masse. Réécoutant de temps en temps le son des années-jeunesse. Ça n’a pas été une traversée aussi simple pour d’autres. Passés de l’autre côté du fleuve sans pour autant pouvoir s’adapter complètement. Des passagers du bord ?

    Trop sensibles ? Ce qui érafle les autres me déchire, écrivait Flaubert. Toutes les générations ont un nombre de déchirés dans leurs rangs. Des enfants vieillis en accéléré sans avoir quitté l’enfance. Difficile pour eux, voire impossible, d’enfiler une panoplie au rayon adultes. La plupart, à un moment ou l’autre, font quand même l’effort de la porter et accepter les règles pour vivre dans les clous. Parmi eux certains garderont la panoplie jusqu’à la fin de leur existence, avec plus ou moins de bonheur. Mais quelques-uns, ayant goûté à la déchirure, finissent par revenir inexorablement sur le bas-côté. Pour créer ou vivre cachés. Parfois les deux. Dans tous les cas ils sont décalés.

     « Tu es inadapté.». Combien d’entre nous, toutes générations confondues, à entendu cette phrase. Par un proche ou un psy. Une façon élégante de dire «tu es un peu barge mais tout est sous contrôle.». Plutôt une réaction sympathique. Un Tu accepté à la table des adultes. Fort apprécié quand il fait rire et provoque, une provocation sans trop secouer les silences familiaux ou amicaux. La plupart du temps, Tu décroche assez vite des conversations d’adultes. Sans animosité, ni jugement de sa part. C’est comme ça. Il a juste besoin de prendre l’air sous son crâne. Une pause vitale. Son regard sort alors de table et traverse les murs et fenêtres. Que cherche Tu ? Fuir ceux qui savent vivre sans s’en mettre partout ou tacher les voisins de table ? Retrouver les copains d’avant ? Revenir à ses pas de côté sur un trottoir glissant ? Parmi d’autres gosses avec qui il avait juré, avec ou sans mot, de ne pas ressembler à «ceux d’avant»; les toujours mieux que Tu. Cherche-il sa colère d’avant ? Celle qui le tenait debout et éclairait ses yeux fiévreux voulant dévorer le monde entier. Bouffer le temps jusqu’à rendre une assiette propre. Ne pas laisser une  seule miette de son histoire en quittant la table. « Tu nous aides à débarrasser». Il esquisse un sourire. Tu remplit le lave-vaisselle.

      La chair - déchirée ou pas- des années 80 a fini par avoir 60 balais. Bon anniversaire à Mustapha B et aux autres ! Quel héritage laissera-t-on aux générations futures ? Des visages de frangins et frangines partis trop vite, des politiciens de plus en plus chiens et de moins en moins politiques, une planète bleue comme une orange bouffée par les OGM, des obscurantistes de tous bords le doigt sur la couture de l’existence des femmes, l’ascenseur social à la casse, des pédophiles dans la soie des beaux quartiers ou dans des draps populaires, des petits branleurs se faisant sauter pour espérer sauter des vierges qui n’existent pas, des bas du front et autres platistes, des antisémites, des sexistes, des homophobes, des censeurs à tous les étages, le pouce levé en guise d’espéranto, Dieu invité permanent sur le globe, des défenseurs de la liberté d’opinion sauf pour ceux qui n’ont pas la même qu’eux… La liste de l’héritage n’est pas exhaustive. Un beau merdier sans frontières. Avec en plus le ciel qui arrête pas de nous cracher dessus ses poumons encrassés. N’en jetez plus, la cour est toute noire. Quel étalage de noirceur.

   Pourtant pas que du sombre dans cet héritage des années 80. On peut trouver des sourires, des rires, des orgasmes avec ou sans plastique, l’éternel dernière tournée de Picon-bière, l’immortelle amitié, de la musique, des peintures, des films, des lignes de fringues, le shit et le couvert, les vannes, le jour qui se lève sur les toits de Paname et d’ailleurs, les poches aussi vides que le cœur est rempli... Noir c’est noir, chantait Johnny. Des années plus tard Mano Solo chantait la même couleur, sans la guerre d’Algérie, avec une autre guerre dans les veines. Une couleur centenaire entre les doigts du peintre Soulages. Derrière le noir, toutes les saisons et les couleurs sur la palette de l’éphémère. Des anciens ou vieux cons ont laissé une belle part ( parfois vitale comme la sécu, les vaccins et d'autres avancées humaines...) dans leur sillage. Rares les générations n'apportant pas une ou plusieurs bonnes choses aux suivantes. Aussi infime soit cette transmission. Même les jeunes égoïstes nés dans les années soixante laisseront un p’tit quelque chose. Guère un hasard si nombre de «ok boomer» aiment suer sur les tubes des années 80 et même plus anciens. Chaque génération fait comme elle peut avec le temps et les outils dont elle dispose. Avant de laisser sa place, en tout cas ceux qui savent s’effacer et laisser les clefs à des nouveaux. Pour continuer le chemin. Certes la « génération réchauffée» vit plus dans l’urgence, avec une épée de Damoclès bouillante au-dessus d’elle. Une maladie internationale se transmettant cette fois par l’air.

     Mais comme écrivait le poète René Char: «Notre héritage n'est précédé d'aucun testament ». Autrement dit pas d’age pour résister. De jeunes résistantes et résistants le prouvent d’ailleurs au quotidien. Un grand coup de chapeau à eux pour notamment leurs combats pour la planète. Ils passent bien sûr par le jeu classique transgénérationnel de culpabiliser les anciens: les baby-boomers et leurs baby que nous sommes. Sans doute que nous avons une part de responsabilités dans notre gigantesque déchetterie en orbite autour du soleil. Prisonniers d’un système qui, très souvent, nous dépassait ? Emportés par le flux de la révolution industrielle apportant facilité ( eau chaude, couches, téléphone, voitures pour partir en vacances...) et une forme de bien être. Difficile de résister à une si belle affiche commerciale. Comme d’autres sont séduits et emportés aujourd’hui par la vague numérique. Sûrement que nous avons été en majorité co-négligents, une insouciance avec des conséquences catastrophiques, mais pas coupable d’homicide volontaire de la couche d’ozone. Hier, comme aujourd’hui, les clefs du monde se trouvaient entre les mains d’une minorité: les vrais coupables prêts à tout pour engranger plus de fric. Sans pour autant dédouaner l’individu trop passif qui a accepté l’inacceptable en consommant sans entraves. Mais de là à accuser tous les anciens de tous les maux de la planète… À propos de mettre tout le monde dans le même sac ; que pensent les anti-boomer des «p’tites mains» se tuant la santé dans des mines pour qu’eux puissent envoyer de jolies émoticônes sur leurs Android ?  Ces enfants et adultes, esclaves modernes d'Afrique, pourraient aussi un jour leur demander des comptes. Aucune génération n’est parfaite. Ni exempte de contradictions.

   En guise de conclusion sous un ciel menaçant, continuons de rire des autres et encore plus de soi. En évitant de se croire supérieur à un papillon attiré comme nous par ce qui brille. Essayer de toujours revenir à la case doute et l’élégance de l’imperfection. Jouir sans entraver les autres. Ni pourrir le monde. Et cesser de sentencier pour conclure. A chaque être de vivre sa «p’tite seconde» chantée par Mano Solo. Avant de finir son assiette.

      Et laisser la table aux autres.

 

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