Lecteur en sensibilité

Pourquoi lecteur et pas lectrice ? Déjà un point en moins dans le titre. Qui sont ces nouveaux venus dans l'édition ? Des lecteurs professionnels traquant toute trace de racisme, d’antisémitisme, de sexisme, d’homophobie…Des «radars littéraires». Ils sont chargés de polisser la fiction jusqu’à produire le roman idéal pour tous. Et garanti sans procès ni irritation

            

"Lecteur en sensibilité", nouveau métier incontournable aux États-Unis ? © FRANCE 24
                                                  

                                                                                   Merci à @francismizio pour son tweet sur ce sujet

            Pourquoi lecteur et pas lectrice ?  Déjà un point en moins dans le titre. Lecteur-e m’aurait évité une perte de point. Aurais-je dû spécifier que la femme interrogée était noire ? Je vais sûrement perdre d'autres points au cours de billet. Me découvrir de sales intentions cachées sous la peau de ce texte. Au début, j’ai cru à une nouvelle blague du Gorafi en tombant sur la vidéo. Pas du tout. Ce sont des lecteurs professionnels payés pour traquer, dans la fiction, toute trace de racisme, d’antisémitisme, de sexisme, d’homophobie, de véganophobie, de validisme, de complotisme… La liste n’est pas exhaustive. À chaque jour sa nouvelle sensibilité à ne pas heurter. En quelque sorte , s'agit de «radars littéraires» à manuscrits pour éviter les emmerdes aux éditeurs et auteurs. Quel est leur rôle ? Polisser la fiction jusqu’à ce qu’elle soit ultra-lisse et ne heurte aucune sensibilité. Un roman idéal qu'on peut mettre entre toutes les mains. Et garanti sans procès ni irritation.

  Cette vidéo m’a fait aussitôt penser à un article récent. «Hier, on disait merde à Dieu, à l'armée, à l'Église, à l'État. Aujourd'hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d'école.». Difficile de ne pas donner raison à Riss ( guère en odeur de sainteté sur Médiapart et parmi quelques copains). Créer sans se soucier des associations diverses et variées risque de devenir un véritable parcours du combattant. Qu’il soit écrivain, peintre, cinéaste, caricaturiste, un créateur crée ce qu’il veut. Que ça plaise ou déplaise. Mais sa liberté de créer s’arrête ou commence la «vie réelle» des autres. Et où débute la justice. Sodomiser un enfant c'est de la pédophilie. Tuer une femme ou homme est un crime. Des actes qui sont du ressort de la justice. Un artiste ne doit pas être au-dessus des lois. Ni en dessous. Un justiciable comme les autres.

    Cela dit, libre à chacun de lire ou ne pas lire un roman ou un journal. Refuser de regarder un film, une pièce de théâtre, un spectacle de danse, le show d’un humoriste, un tableau, ou n’importe quelle autre œuvre d’art. Ne pas se gêner non plus pour critiquer une œuvre qui vous déplaît. Libre aussi de porter plainte si vous pensez que telle ou telle création a heurté votre sensibilité ou celle de vos proches. C’est le risque pris en proposant son travail au public. Ce sera à la justice de trancher. Pas vous, ni moi, ni un quelconque tribunal du Net, qui doit en décider. Ce qui n’empêche pas d’avoir son opinion sur le sujet et de la donner. En espérant que la justice ne cède pas à une quelconque pression des sensibilités communautaires ou individuelles. Comment défendre la liberté de création en nos jours hyper-susceptibles?

    Différencier tout d’abord l’homme et la femme de son œuvre. Même si parfois les deux sont étroitement imbriqués, comme notamment dans l’auto-fiction. Pas toujours simple de faire le distinguo et prendre du recul. Quelques fois accuser l’œuvre est un prétexte pour régler des comptes avec un artiste détesté pour d’autres ( bonnes ou pas) raisons que son travail. Mais condamner un pédophile, un raciste, un antisémite, un sexiste, un homophobe, etc ( à vous de rajouter ce que j’ai oublié dans la liste), est indiscutable. Qu’il soit artiste ou pas. Certes plus facile -sur le plan juridique- d’être pédophile quand on est peintre, cinéaste, écrivain connu, que Kevin ou Mohamed d'une cité populaire loin des brasseries germanopratines ( trace de parisianophobie ? ). Si les deux banlieusards avaient peint ou écrit leurs exploits, ils seraient déjà depuis longtemps derrière les barreaux. Sans passer par la case télé ou radio. Et pas le paradis la vie d’un «pointeur» en prison.

    Notre époque est-elle, comme dit Riss, celle des maîtres d’école qui tapent sur les doigts dès qu’un artiste transgresse ? Avec à chaque coin de la toile un regard ou une voix voulant vous ramener dans le droit chemin. Le caricaturiste ( je n’apprécie pas tous ses dessin) de Charlie Hebdo n’a pas tort. D’aucuns souhaiteraient que les créateurs créent là où on leur dit de créer. Pour avoir un bon point du maître d’école. Et du Préfet de police culturelle invité à la remise des prix du «meilleur auto-censuré». De la paranoïartitique de créateur trop sensibles ? Non. Une réalité. La liberté de création est  sur le fil en ce moment. Sinon pourquoi l'émergence de ces lecteurs en sensibilité.

    Cependant restons optimistes; les artistes réussissent toujours à échapper aux douaniers de la création. Même dans des conditions bien pires que celles des lecteurs de sensibilité. Ce qui n'empêche pas de rester vigilants face aux censeurs d'ici et maintenant. Certains sont porteurs de bonnes intentions et défendent de nobles causes. Ou au contraire armés de Kalachnikov pour faire taire. Fort heureusement la majorité des censeurs ne tirent qu’avec des mots. Mais, même s’il n’y a pas mort d’homme, ils peuvent faire des dégâts. Notamment en inoculant un redoutable poison pour la création : l’auto-censure. Bientôt que des artistes « Création Origine Contrôlée» ?

  Qu’en penses-tu Siné ? Toi qui as eu affaire à certains censeurs de Charlie Hebdo; ils ont d’ailleurs perdu leur procès contre toi. Tu as été accusé aussi d’autres maux. On ne t’entend pas. Parle plus fort. Tu peux même hurler. Là où tu es, aucun voisin ne portera plainte contre toi. Sème ta zone d’outre-tombe. Qu’est-ce que tu dis ?

Mourir, plutôt créer.

 

 

 

 

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