Lecture de dos

Des sans visage. De la fenêtre de son salon au cinquième étage, il ne peut voir que le dos de ces passants.Tous marchant dans le même sens. Leurs corps vus de dos ont changé. Une tension lisible de sa fenêtre. Tous ces dos lui semblent avoir vieilli en moins d’un an. Une vieillesse en accéléré ?

       

 © Bureau dans une petite ville, 1953, Hopper Edward © Bureau dans une petite ville, 1953, Hopper Edward

 

 

              Plus que cinq lettres en sa possession. Il peut écrire deux mots différents. Selon l’une ou l’autre pièce choisie. Dans les deux cas, le mot ne lui rapportera que très peu de points. Ce n’est pas le souci puisqu’il est nettement en avance. Son adversaire, de l’autre côté de l’écran, rame depuis le début de la partie. Le retraité est très grand joueur. Mais jamais un choix ne l’a autant déstabilisé. Comme si l’un ou l’autre mot à choisir venait de révéler une zone d'ombre enfouie au plus profond de lui. Et aussi un révélateur d’une partie des problèmes de l'époque. Une période confuse avec la trouille comme principal GPS. Le retraité coincé face à deux mots si proches au niveau de l’orthographe et très éloignés dans leur signification. Son regard est rivé à l'espace vide qui attend sa lettre. E ou A ? Il reste immobile. Incapable de prendre une décision. Une interrogation troublante. Qu’est-ce qui l’a plongé dans une telle indécision ? Nulle réponse à cette question. Déstabilisé par deux voyelles.

       Il jette un coup d’œil à sa montre. « Désolé, mais je dois m’absenter un instant. Nous annulons ou reprenons la partie plus tard. Comme vous le souhaitez. ». Son adversaire préfère la suspendre. Il se lève. L’interruption ne durera que quelques minutes. Le temps de passage de quelques riverains. Il habite dans la rue descendant sur la gare RER et le supermarché. Toujours les mêmes dos. Que des sans visage. De la fenêtre du salon, il ne peut voir que leur dos. Un passage rapide ou plus long selon la démarche. Des dos d’hommes, de femmes, d’adolescents, d’enfants. Presque trois ans qu’il les observe chaque matin. Comme quand il était à l'école et passait son temps le nez collé à le vitre. Et plus tard au bureau. Sa lecture de dos.

       Certains lui sont plus familiers que d’autres. Persuadés de pouvoir les reconnaître même ailleurs que devant son mètre carré de vue. Il aime cet instant devant sa fenêtre. Les gens vus de face l’intéressent moins. Trop de choses dites d’un seul coup. Contrairement à un dos. Épaules de plus en plus remontées, cou de moins en moins visible, tonsure s’élargissant dans les cheveux blancs, buste plus raide… Le dos raconte plus lentement une histoire. Quelque chose a changé de son point de vue. Les corps des passants ont changé. Comme plus tendus. Une tension lisible de sa fenêtre. Tous ces dos lui semblent avoir vieilli en moins d’un an.

       Une vieillesse en accéléré.

 

     Dix-neuf ans
     

        Enfermé dans ma piaule dès dix-huit heures. Pas ce qui me gêne. Je sors très rarement. Pas assez d’argent pour quitter la cité universitaire pour aller boire des coups en ville. Le masque ne me gêne pas non plus. « Vous ne pouvez pas dire que tout va bien. La jeunesse et notamment les étudiants sont les premiers impactés. Sans doute une sorte de déni de votre part pour zapper la réalité. Nous sommes ensemble pour en parler. Lâchez tout ce qui est un poids. C’est le but de notre séance. ». Certains profs m’ont tanné pour que je fasse la rencontre psy gratuit d’une heure pour les étudiants. Pourquoi faire ? Pas besoin de parler à qui que ce soit. J’ai l’habitude de me débrouiller tout seul. Et dans les pires situations. Ils ont insisté. J’ai fini par céder à la pression bienveillante. Pour me retrouver face au psy.

        Un homme très sympa. Et visiblement inquiet de mon manque d’inquiétude. Il ne comprenait pas que le virus et toutes ses conséquences ne m’affectaient pas. Quelques nouvelles habitudes à adopter. Rien de si grave. Il ne me lâchait pas. Lui dire ou pas pour qu’il comprenne ? « Faut que je vous explique. Je… Monsieur, j’ai fui mon pays sur un bateau. Une partie de ma famille est morte sous les bombes. Le reste tué à l’arme blanche ou à la Kalach. J’ai fui pour ne pas mourir. Le seul survivant de ma famille. Dans un village où nous manquions de tout. Sauf de malheur. Sans doute pour ça que le virus n’a pas la primauté de mes angoisses. Et je suis habitué à vivre avec des restrictions. Mais surtout sans… Sans prendre des absents entre les bras.». Il a ouvert des yeux ronds. J’ai eu l’impression que c’était lui qui avait soudain besoin d’aide. Il a haussé les épaules et bredouillé une phrase incompréhensible avant de me raccompagner à la porte. Au suivant.

         Une seule chose en réalité me bouffait. Jusqu’à me mettre la honte. La trouille au ventre de croiser d’autres étudiants. Ceux qui sont en coloc ou vivent seuls dans un appartement. Aucun ne connaissait mon histoire. Nulle envie d’apitoiement. ni d'une regard différent posé sur moi. Un étudiant comme tous les autres de la fac. Sortant juste un peu moins. Et non équipé du dernier Smartphone. Ma plus grosse difficulté à cause de la pandémie avait été la perte de mon travail. Certes pas une grande somme, mais elle me remplissait le frigo. Chaque fois, j’y allais avec les yeux baissés sur le trottoir. Honteux.

         Dans la queue pour l’aide alimentaire.

Cinquante-huit-ans


       Des ateliers d’écriture en visio. Déjà que je n’aime plus tellement ça en physique. Une grosse perte d’enthousiasme et d’inventivité pour animer mes ateliers. J’ai de plus en plus du mal à cacher mon manque de désir pour ce genre d’animation. Mais pas d’autres solutions pour vivre. Hors de question de demander du fric à mon père. Pourtant, il me le donnerait sans aucun problème. Ni la moindre demande de remboursement. Un homme avec une grosse fortune acquise à la sueur des neurones comme il ressasse. Si fier d’être un fils de prolo qui s’est fait tout seul. Contrairement à notre mère et nous ses gosses.. Tout nous est tombé tout cuit dans la bouche. On ne peut pas comprendre. Qu’est-ce qu’il m’agace. Toujours avec sa carte de visite de self-made-man en bandoulière.

      Personne ne se fait tout seul. Toujours un ou plusieurs mains tendues, visibles ou invisibles, présentes à un angle de n’importe quel parcours individuel. « Personne est ce qu’il est devenu sans l’autre. Le self made-man ou women est une connerie. ». Ma réponse à une de ses nombreuses montée d’autosatisfaction ostentatoires. Avec une pointe de culpabilisation de sa fille aînée: la ratée de la famille. Ma remarque l’avait laissé sans voix. Il était sorti de chez moi ( sans doute chez lui dans son esprit) en claquant la porte. Lui demander du fric me coûterait beaucoup plus cher que n’importe quel prêt. Déjà vivre dans cet appartement qu’il m’a acheté est une sorte de fil à la patte. Je lui suis redevable. Même si son frère et sa sœur ont eu le droit à la même chose que moi. Ses trois gosses logés à la même enseigne.

     Pas la première fois qu’il me sort ce genre de formule. Une mise en concurrence avec mon frère et ma sœur. Un père toujours à évoquer le travail de son fils scénariste à succès à la télé et au cinéma. Insistant même pour lire ses scénarios en chantier. Très impliqué dans son travail. Avec moult encouragements. Pareille fierté pour sa plus jeune fille pianiste pour des stars de la chanson. Jamais la moindre marque d’admiration pour sa fille aînée qui n’a sorti que deux romans. Dont un à compte d’auteur. En plus sans en vendre plus d’une centaine d’exemplaires. Mon frère et ma sœur me soutiennent. Sans la moindre condescendance. Ni jugement. Ils lisent chacun de mes manuscrits. Et nous en discutons. Contrairement à mon père ne donnant jamais son avis dessus. À un moment, j’ai décidé de ne plus rien lui envoyer. « Pourquoi tu me mailes plus tes textes comme au reste de la famille ? ». Très heureuse de son soudain intérêt. Je lui ai aussitôt transmis mon dernier roman en cours d'écriture. Sans aucun retour depuis un an. Pourquoi l’énième remarque paternelle me touche autant ? L’approche de la soixantaine ? La période de pandémie ? Des questions tournent en boucle dans ma tête depuis le dernier coup de fil de mon père. « Eux sont sérieux…. »

      Mon histoire a-t-elle du sens ?

Quarante-deux ans
     

      Comme des gosses fumant en cachette dans les chiottes. Jamais j’aurais pu penser un jour en arriver là. Deux coups contre la porte. Je vais ouvrir dans l’arrière-cour. « Pendant que le monde se pète la gueule, les plus riches s’enrichissent. Le Covid fait pas que des malheureux. Lis ce truc-là. On nous prends vraiment pour des demeurés. ». Il ôte son masque et me fait la bise. Un maçon toujours en colère. Celui qui parle le plus fort de la bande des « habitués clandos ». Les clients et moi, nous nous chargeons de le faire baisser d’un ton. Pour pas être entendu de la rue. Mais difficile de pas lui ouvrir. Sa femme l’a plaqué, ses gosses veulent plus le voir. Pas un mec facile. Et pas un grand poète. « Si j’avais pas ici, je crois que je serai encore plus con devant la téloche ou sur le Net. Au moins ici, on me le dit quand je déraille. ». Sa seule bouffée d’oxygène, c’est mon bar. Son bar. Notre bar. Il serait encore plus isolé sans ici. Comme de nombreux autres clients.

       Les gens de l’immeuble nous balanceront pas. Certains tapent à la porte. Même ceux qui ne venaient jamais en temps habituels. La plupart me disant la même chose que le maçon : ça les sort des écrans. Une nouvelle clientèle générée par le virus. Ça créée une sorte de mixité qui n’existait pas avant dans l’immeuble. Que celui du troisième qui pourrait nous emmerder. Mais je le tiens, car de mon appart je vois sa « serre à herbe » dans une pièce. On a aussi deux flics qui viennent se taper une bière fin de service. Au début, je voulais pas ouvrir en clando. Très respectueux des règles. Pourquoi avoir changé d’avis sur le « Clando». C’est un article et des photos du resto du sénat ouvert. Et que certains, bien placés, se gênaient pas pour tel ou tel pot de départ. Des gestes barrières que pour les plus pauvres ? J’ai ouvert pour certains habitués. Tous triés sur le volet de la discrétion. Club privé de la plèbe.

       Deux coups à la porte.

Trente-deux ans

             Pas le temps de se poser de questions. Nous passons notre journée à courir. Une course dans tous les sens. Et sans grands moyens. En tout cas insuffisant face au virus qui vient de nous tomber dessus.  Je ne cesser de claquer la porte de la direction. V’là encore la syndicaliste en colère, se disent-ils en me voyant débarquer. Et ils n’ont pas tort. Je suis en colère. Moins contre le virus et les gens qui ne respectent pas toutes les consignes que contre ceux qui nous obligent à bosser dans ce genre de conditions. Toujours plus de boulot. Avec de moins en moins de moyens. Gérer sans est devenu le mot d’ordre. Comment ne pas être en rage.

      C’est elle qui me tient. Sinon je ne sortirai pas de ma couette chaque matin. Après m’être réveillée avec le Covid à la radio et toutes les autres saloperies bousillant le monde. Parfois un rayon de soleil à la fenêtre, une bonne nouvelle, un sourire, une blague… Tous ces petits riens qui aident à se lever et tenir debout dans la tourmente quotidienne. Lève-toi ma grande ! Puis le déjeuner et la douche. Sans négliger le coup de rouge sur mes lèvres, important, très important, même s’il n’y a que mon miroir qui le voit. Voiture, déposer mes gosses à l’école, embouteillage, parking hôpital… Et début de la course. Courir dans le sens inverse de l’horloge de la mort.

      Sur les aiguilles de la vie.

Quarante-huit ans

           Rasage devant le rétro. Mon premier geste du matin. Je sors pas de chez moi sans être débarbouillé et rasé de près. Mes dernières dents lavées pour pas puer de la gueule. Pourtant c’est plus un problème avec le masque. Depuis que je sors avec ma panoplie sanitaire, je me surprends à sourire à nouveau. Timide sourire derrière le masque. Rien à voir avec mon large sourire avant le dépeuplement dentaire. Quand je parlais sans avaler mes mots ni main cache-misère devant la bouche. J’aime être présentable. Même au fond de ma merde. Une merde dont j’accuse personne. Ni mes vieux qui ont fait ce qu’ils ont pu avec ce qu’ils avaient pas. Ni la société. Mais la malchance. J’ai toujours été poissé. Certains diraient que je l’ai cherchée. Sûrement à pas mal de moments. Obligé de le reconnaître. Mais tout peut pas être de mon fait. À moins d’être né surdoué de la mouise. Dans ce cas, je mérite une médaille. La Légion d'honneur de la poisse. Décoré du médaille des Sans chance.

         Je sors de chez moi. Ma garde rapprochée protège ma petite maison. Suffit d’un aboiement pour que personne s’approche de mon camion. Difficile d’imaginer que c’est un vieux rottweiler bouffé par l’arthrose et qui a du mal à marcher. Plus que sa voix, pour donner le change derrière la carrosserie. Ma maison de sans domicile fixe comme on me définit à la télé et à la radio. Je suis plutôt un sans domicile immobile. Toujours sur les routes. Première fois que je reste aussi longtemps à un endroit. Mais sûr que ça va durer une vie. Besoin de bouger. Ça me fait chier ce déguisement. Mais pas envie de me prendre une prune. Je colle mon masque sur le nez. Comme tout le monde sous régime pandémie. La liste de mes courses au fond de ma poche.

         Direction le supermarché.

Quinze ans

          Reprendre les cours me gonfle. J’étais bien sans collège. Peinard chez moi dans ma piaule. Toute la journée en masque. Ou quand je sors voir les potes du quartier. On se remet le masque sur le visage que quand on voit des Schmitts. Ils viennent de temps en temps voir ce qu’on fout sur le parking. Avant, ils s’arrêtaient pour vérifier si on fumait pas du shit. Maintenant c’est juste pour le port du masque. Pour les cours, je préfère rester chez moi. Moi ça me plaît bien de voir les profs que sur les écrans. Ils me font rire. La plupart sont pas du tout à l’aise. Alors que nous on fait ça depuis longtemps au collège. Se parler d'écran, c’est naturel pour nous. Mon meilleur pote lui préfère aller en cours. Et ma sœur aussi.

      Le pire pour moi c’est le trajet. Déjà prendre le train chaque matin c’était pas top. En plus, je suis pas du matin. Pourquoi sortir du chaud quand c’est l’hiver dehors. Obligé de se cailler. Les ours ont vraiment de la chance. Pas de collège ni de masque. C’est pire maintenant dans le train. Comme si on était tous malades. J’aime pas ça voir que des yeux. Ce truc me fait flipper grave. On a l’impression que tout le monde est fou. Maman veut que j’aille voir un psy. Elle s’inquiète pour moi. J’ai envie de lui dire la même chose pour elle. Et pour Papa. Ils ont l’air vraiment de devenir un peu barges. Comme si c’était la fin du monde. Genre les films de science-fiction. Mais moi je sais comment bien aller.

        Rester sans collège.

Quarante-trois ans.

      Le terrorisme est plus simple à gérer sur le plan nerveux. Comme les voleurs. Nous sommes bien formés à les repérer. Celui qui repart avec un objet volé ou le mec ou la nana qui va déposer un engin de mort ou se faire exploser. Notre boulot est de les repérer très vite. Le plus vite possible pour les maîtriser. La sueur, la tension sur le visage, les mains qui tremblent, le mouvement de la glotte… Plein d’infos instantanées sur la face d’un individu. Désormais, nous avons plus que les yeux. Et un ennemi invisible. Chaque passant est un danger potentiel. Pour tous les autres. Sans même les toucher. Les collègues et moi ça nous rajoute de la tension. Pas mal d'entre eux sont au bord du craquage. Moi, je tiens avec le sport. J'ai augmenté ma dose. La tension du boulot est évacuée chaque soir sur sac de frappe.

          Vingt-deux ans que je suis vigile. Surtout devant des grands magasins. Le virus a complètement changé le métier. Nous obligeant à être encore plus psychologues que pendant la vague des attentats. L’ennemi toujours présent sans jamais être là. Les gens se déplacent comme dans une ville en guerre. Plus anxieux qu'après les attentats. L’ennemi est plus le barbu fou de Dieu qui va se faire exploser ou tirer dans le tas. Lui, on peut le voir. Pas le virus. Chacun ennemi de chacun. On palpe que des corps tendus. Même la démarche des gens s’est transformée. Pressés de quitter l’espace public. Surtout avant le couvre-feu. Les pas se sont accélérés sur le trottoir. Et surtout beaucoup moins de conversations. Sans doute à cause du port du masque. Peut-être aussi, parce que les gens ont plus l’envie de parler. Plus rien à se dire ? À part parler et reparler du Covid. C’est devenue une ville couloir. Entre le boulot et son domicile. Avec les courses. Mais une chose a énormément changé la ville. Notamment dans ce quartier. Rien de plus triste.

      Une ville sans bars ouverts.

Trente-neuf ans.

        Mon métier a-t-il encore du sens ? Je me pose la question. Surtout en me retrouvant derrière une frontière de plexiglas à faire un drive de livres. Certes mieux que rien, comme me dit un collègue. Et il a raison. Nous avons au moins cette relation avec les usagers. Depuis une semaine, les usagers de la Médiathèque peuvent choisir à nouveau dans les rayons mais sans stationner trop longtemps, ni bien sûr s’asseoir. Même les emmerdeurs et ceux qu’on avait du mal à faire sortir les soirs d’ouverture nous manquent. Tant de mots, d’images et de sons, comme confinés dans un espace désert. Fort heureusement, nous pouvons en exfiltrer à l’extérieur dans la ville et les villages de la Métropole. Je vois tout l’intérieur de la médiathèque de mon bureau. C’est mon premier poste de directrice. Embauchée trois mois avant le confinement. Tous nos projet en suspens.

           Le virus m’a fait rendre compte encore plus de l’importance de notre boulot.  Je n’ai pas choisi par hasard d’être bibliothécaire. Une passion depuis mon stage de troisième. Si heureuse de réussir au concours de bibliothécaire. Un lieu essentiel contrairement à ce que certains pensent. Pas que des hangars avec des livres, des films, des CD. Ce sont d’abord des lieux de vie. Comme les théâtres, les cinémas, les musées, les salles de concert… « Quand rouvrez-vous ma seule résidence secondaire ? ». La question d’une de nos habituées à la boulangerie en face de la Médiathèque. Une femme d’une cinquantaine d’années passant des heures à lire. Souvent à la même table. Elle emprunte un nombre incroyable de romans et de BD. « Avec la boulangerie, vous êtes sûrement ma destination la plus importante en ville. Un voyage de proximité qui me manque. Vivement que ça rouvre, comme avant.». Je lui ai souri. Confortée.

        Un boulot avec du sens.

Vingt-huit ans

         Le confinement est un paradis. Évidemment pas pour tout le monde. Y en a qui en chient. Surtout certains tafs. Et ceux qui vivent les uns sur les autres dans des apparts mouchoirs de poche. Mais pour les collègues et moi c’est tout bénef. Je parle pour nous les livreurs. La ville est à nous en priorité. Ne pas se taper les bouchons du matin pour aller chercher les cartons. Et rentrer chaque soir à l’heure. Presque des horaires de bureau. Ma femme et mes gosses sont vachement contents. Et moi aussi à pouvoir manger avec eux chaque soir.

        En plus, je suis devenu un véhicule important sur la route. Faut dire qu’avec les collègues on livre pas n’importe quelle livraison. Plus important que beaucoup d’autres. Suffit de voir les regards des gens sur mon bahut de livraison. Ma cargaison est urgente. « Si ça pète un jour, on risque de plus se faire braquer que les transporteurs de thunes. On va demander des armes comme les gars dans leurs fourgons à billets. ». La vanne d’un collègue. Nous sommes livreurs de produits pharmaceutiques. Dont les tests et les vaccins. Presque si les motards nous escortent pas avec les gants blancs. Ils nous demandent jamais l’autorisation de déplacement. « Pharma-livraison »est écrit en gros caractères sur les deux côtés du bahut. Quel plaisir pour nous de bosser dans des rues sans quasiment de circulation.

        Et surtout sans embouteillages.

 

                 Fin de sa lecture de dos. Il suit du regard le camion de livraison de pharmacie jusqu’au bout de la rue. Très souvent, c’est le livreur qui ferme la galerie de dos. D’habitude, il serait descendu peu après prendre un café et lire le journal sur le comptoir. À écouter les conversations avant de se promener en ville. Désormais, il passe tout son temps devant un écran. «Ça me déprime de marcher dans une ville musée. Croiser des fantômes aux regards anxieux me gâche la promenade. En attendant que tout ça s’arrête, je préfère regarder le monde de ma fenêtre. J'ai tout ce qu'il faut à la maison. Même du poker et du scrabble. Du jeu en distanciel pour retraités qui s'emmerdent. En attente de retrouver mes p'tits plaisirs de ville.». La réponse à son médecin le poussant à reprendre ses marches urbaine. Il s’assoit à son bureau.

           Un clic pour signaler son retour en ligne à son adversaire. « On peut reprendre. C’est à vous. ». Une lettre à placer et une qui lui restera ne valant qu’un point. La partie est gagnée. Pourtant, il est encore hésitant. Tu ne vas pas gamberger encore des heures, s’engueule-t-il à mi-voix. Il clique sur la lettre A et l’installe derrière le S. Poser le mot sur la grille virtuelle ? Il clique sur le E et le met à la place du A. Pourquoi l’une et pas l’autre ? Laisser le hasard choisir ?

       Il prend son scrabble dans un tiroir. Parmi d’autres jeux remisés depuis plusieurs mois. Si longtemps sans jouer avec des adversaires en chair et en os. Il vide toutes les lettres sur le bureau. « Vous êtes bien en ligne ?». Son adversaire s’impatiente. Il choisit un A et un E et les retourne. Les deux lettres de dos. Il fixe les petits carrés blancs. Fermer les yeux et en prendre une ? Plus simple de les remettre dans le sac. Laquelle remontera. Il plonge la main dedans. Deux voyelles en attente au fond du sac. Il en remonte une.

         E ou A pour le mot S.ns ?

NB : Cette fiction est inspirée d'une conversation entendue dans un train. «Bientôt on aura plus le droit de se promener le soir que de sa fenêtre. Et ne voir nos petits-enfants que le jour de notre enterrement.». Une vieille femme très mécontente. A qui s’adressait-elle au téléphone ?

 

    

 

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