Lanceur d'élite

Le meilleur sur le stand de tir. Mais aussi sur le terrain des opérations. Je ne rate jamais une cible. Avec toutes sortes d'armes. Le numéro un de toutes les unités de la région. On m’a surnommé « Lanceur d’élite.». Le plus efficace avec les LBD. « . Une arme dont je me sers chaque samedi. Les ordres sont les ordres. Un bon flic obéissant à ma hiérarchie.

 

        Le meilleur sur le stand de tir. Mais aussi sur le terrain des opérations. Je ne rate jamais une cible. Avec toutes sortes d'armes. Le numéro un de toutes les unités de la région. On m’a surnommé «Lanceur d’élite.». Car le plus efficace avec les LBD. « Tu pourrais être tireur d’élite dans le haut du panier de la police. Pourquoi tu te fais chier avec nous ? ». Hors de question. Je suis bien dans cette BAC de jour. Tant que je me sens utile là où je suis. C’est ma première affectation. Guère un hasard si je suis aussi bon en tir. Entraîné dès six ans par mon grand-père. Pépé était un ancien flic. Devenu maraîcher après sa retraite prise très tôt. Il m’a appris à tirer dans sa maison: une ferme isolée, près d’une forêt. Pas que le tir qu’il m’avait appris. Mes premiers livres venaient aussi de sa bibliothèque. Pareil pour la musique, la peinture, la cuisine, la pêche, le rugby… Sauf la chasse et l’église qu’il détestait. Deux mois en pleine nature avec, en plus, d’excellents fruits pour un cerveau en début de chantier. Mes plus belles vacances d’été jusqu’à ce je préfère les copains et copines. Ces périodes d’été avec Pépé m’ont construites sur nombre de plans. D’abord physique. Pépé n’était pas du genre à me laisser faire la grasse matinée. Bûcheronnage, rénovation de murs de pierres sèches, charpente, toiture, plomberie, nettoyage des berges de la rivière…. On ne chômait jamais. Après la sueur du corps les longues conversations. « Avec ses trois gosses il ne parlait pas du tout. A peine bonjour. Une vraie tombe fumant clope sur clope. ». Papa est très étonné qu’il soit devenu aussi bavard avec son petit-fils. Comme pour rattraper le temps perdu.

      Un homme avec beaucoup de principes. Parfois ultra rigide et ne tolérant pas la contradiction.Très à cheval sur les notions républicaines. Notamment la laïcité et l’égalité des droits. Élevé par des parents résistants. « Arrêter des voyous, des violeurs, des tueurs de gosses, des cogneurs de femmes, des terroristes… Tous les fumiers de la terre. Sans aucun problème. Mais jamais je n’ai frappé sur un ouvrier où quelqu’un qui manifeste pour ses droits. Même si je n'étais pas en accord avec les revendications.  Les casseurs ? Y en a presque tout le temps. Tu te démerdes pour en serrer le plus possible et les embarquer. Mais tu tires jamais à l’aveugle dans une manif de citoyens. Manifester ce n'est pas braquer. Gardien de la paix. Mais pas gardien de la paye des milliardaires de ce pays. Qu’ils soient en haut de l’état ou dans les coulisses. Un ordre ça se refuse quand on est un bon flic. Ou tu peux l'interpréter. flic ne veut pas dire dénué d'esprit critique. J’ai désobéi plusieurs fois. Pas syndiqué mais un syndicat à moi tout seul. Mes coups de gueule m’ont foutu vraiment dans la merde. Sauvé chaque fois in extremis par mes états de service. Et par d’autres mecs haut placés qui pensaient comme moi. Même des fils à papa premier de toutes les classes. D’accord avec moi. Nous les flics étions la protection rapprochée de Marianne, de la veuve et de l’orphelin, pas de son altesse de la finance etc. Faut faire des choix dans la vie. Même avec un matricule de flic. ». Il a souvent été à deux doigts de basculer du côté des manifestants. Je n’aurais pas du tout aimé être ses supérieurs hiérarchiques. Ni sa femme et ses enfants.

      Une nuit, il était rentré très tard. Comme quasiment chaque jour de service. Traînant dans les restos et boîtes de la ville. Sa femme avait couché leurs jumeaux de six ans. Elle les emmenait le matin à l’école avant de gagner la société d’assurance où elle était comptable. Une femme, issu d’un milieu rural, souvent endormie seule dans un lit vide de la « grande ville» comme lui disaient ses parents. Deux agriculteurs mécontents de son choix. Le choix de l’exil urbain et aussi de son mari. Ils ne pouvaient le saquer. Une détestation réciproque. « C’est l’homme de ma vie. Ça se discute pas. ». Elle se couchait et s'endormait seule. Souvent des cornes poussaient durant son sommeil. Elle s’en doutait. Sans lui poser la moindre question. Se contenant d’un haussement d’épaules et d’ un espoir renouvelé chaque matin. « Mon p’tit, faut jamais repousser ce que tu peux donner aujourd’hui. C’est ce que je pensais de Martine. Un jour, je l’aimerais pour de vrai… Plus tard. Comme les gens projetant des voyages et plein de choses à la retraite. Pas le temps aujourd’hui. Je l’aimerais et m’occuperais d’elle en retraite. Une ordure. J’ai été une ordure ne pensant qu’avec ma queue et mes grandes idées. Mes élans solidaires et humanistes, jamais pour elle. Et l’amitié en bandoulière. L’amitié plus important que tout le reste. Bon, allez… Les larmes rétroactives ça sert à rien. Fallait réagir plus tôt. ». Cette nuit-là, comme à chaque retour, il posa son calibre hors de portée des gosses puis ouvrit la porte des jumeaux, les écouta respirer. Après la douche, le somnifère rituel dans un verre de bière et la dernière clope. Puis il s’allongea à côté d’elle. S’endormant à peine les paupières fermés. Sur la table de sa femme un verre vide. Celui qui avait fait passer les boites de somnifères et autres médicaments. Elle ne s’était pas levée pour emmener les gosses à l’école. Ni aucun autre matin. Revenue pour toujours dans son petit village. Dans le cimetière près de la ferme parentale. Il ne s’en est jamais remis. Depuis il rentrait chaque nuit dans un lit vide. Fumant jusqu’à l’aube. Avec un fantôme entre les draps. Une femme qui ne voulait pas attendre la retraite pour être aimée. Un fantôme qu’il s’accuse d’avoir tué. Persuadé à l’époque qu’il pourrait remettre les compteurs de l’amour à l’heure, l’heure de la tendresse grise ou blanche des vieux couples. Finir par disparaître tranquillement ensemble. Un homicide par négligence ?

     Ses yeux ne s’éclairaient pas souvent. Excepté quand il parlait d’elle, SA Martine, sans être interrompu par les larmes. La vue de ses petits-enfants éclairaient aussi son visage. Et aussi l’évocation- surtout à la fin de sa vie-de ses années de police. Un métier qu’il avait adoré. « J’ai pour ainsi tout raté. Mon histoire de couple terminé comme tu sais… Mes gosses ? On se connaît quasiment pas. Ils ont été élevés en partie par leurs grands-parents. Mes petits-enfants ? Ouais, je crois que je suis pas trop mauvais dans mon rôle de Pépé. Mais je crois que j’ai été à la hauteur dans mon taf. Pas un ripou, ni un cireur de pompes. Un vrai flic au service de la population. On peut pas tout rater dans sa vie. Même si ton Pépé est un champions des échecs. ». Puis il me racontait des anecdotes de quand il était flic. Sans doute sa fréquentation qui m’a poussé à entrer dans la police. Au grand dam de mon père. Pas plus antimilitariste et bouffeur de flics que lui. On s’est d’ailleurs fâchés longtemps. Avant l’arrivée de la première de mes filles. On parle de tout entre père et fils. Sauf de mon métier.

     Encore une grosse journée sur le terrain en perspective. Comme tous les samedis depuis de nombreuses semaines. Retour à la tenue de Ninja et roulage de bagnoles et mécaniques à la mode série télé. Pathétique. Très rares ceux qui bronchent. Pépé aurait sans doute refusé ce rôle qu’ils nous font jouer. Comme si chaque manifestant était un ennemi numéro un jaune. Pépé aurait sans doute refusé. Quitte à avoir toute la hiérarchie sur le dos. Et certains copains qui aiment bien se la jouer à la «Engrenages» ou «Braquo». Moi je ne dis rien. Me contentant de faire ce qu’on me dit de faire. Pas la force de Pépé en guerre contre toutes les injustices. Mais, chaque fois, je pense à lui sur le terrain des opérations du samedi ou pendant les évacuations de ronds-points. Pareil pour les interventions sur les expulsions des camps de migrants. Et toutes les opérations en zone urbaine. Avec des quartiers de plus en en plus paupérisé. Comme les campagnes où poussent le plus les raisins jaunes de la colère.

      Pépé est toujours à mes côtés. Comme mon sorte de binôme permanent. Œil perdu, main arrachée, visage bousillé, corps meurtri… Négatif. Pas une seule blessure à mon actif depuis nos interventions contres les gilets jaunes. « Un flic représente l’ordre, pas la vengeance. Jamais de réplique disproportionnée à la menace.». Qu’est-ce qu’il m’a tanné avec ça, le visage rouge permanent devant les infos à la télé. Pépé est mort quelques mois avant mon entrée à l’école de police. Chaque fois que je n’atteins pas ma cible je pense à lui. Quand mes balles de défense s’écrasent contre un mur ou se noient dans le fleuve. Sans jamais atteindre le corps d’un manifestant ou d’un autre citoyen marchant dans les rues. Mon plus mauvais score de Flash-balleur. Un score dont Pépé serait très fier. Et que j’espère encore améliorer ce samedi 16 mars.

     Refuser d'éborgner le peuple.

NB : Cette fiction est inspirée du twitt d’un ancien flic. Toute sa carrière jusqu’à la retraite. Expliquant qu’il utilisait la violence, quand elle était inévitable, sur des braqueurs et d"autres citoyens dangereux. Jamais sur des ouvriers ou toute personne manifestant pour la défense de ses droits. Allant même jusqu’à viser juste... à côté. Sans doute pas le seul flic à rater sa " cible citoyenne".

 

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