Revoir ma rivière

Sa dernière volonté est de revenir dans son village natal. Plus de soixante dix ans après l'avoir quitté. Revoir sa rivière d'enfance. « Tu veux vraiment y aller Mémé. C’est loin et...». Elle a interrompu son petit-fils. « Là où je vais aller bientôt c’est encore plus loin. Je veux revoir ma rivière. Appelle un taxi.». Les voilà partis tous deux.Le retour aux sources de la vieille femme.

 

Rivière à déchets en plastique au Guatemala © Tiburon Nouvelles

 

         Sa seule dernière volonté est de revenir dans son village natal. Plus de soixante dix ans après l'avoir quitté. À un endroit très précis. Là où elle allait très souvent . Parfois avec des copines et des copains. Du chagrin aux éclats de rire. Toute la palette des émotions, d’une petite fille à une jeune fille, sur quelques mètres. Dont la première fois où elle a joui dans les bras d’un homme. Aux sons de la rivière. « Tu veux vraiment y aller Mémé. C’est loin et...». Elle avait interrompu son petit-fils d’un geste sans appel. « Là où je vais aller bientôt c’est encore plus loin. Appelle un taxi.». Les voilà partis tous deux. Le retour aux sources de la vieille femme.

     Elle a choisi l’emplacement pour son fauteuil roulant. Sur la berge de la rivière. Le plus près possible de l’eau. Elle a enlevé ses chaussures. Il l’a accompagnée pour qu’elle trempe ses pieds. Pas longtemps à cause de la faiblesse de ses jambes. Elle y avait appris à nager, avec son père. « Quand on habite au bord de l’eau. Aussi important d’apprendre à marcher que de nager.». Chacun des six enfants avaient pris des cours avec le prof intraitable. De temps en temps, il les embauchait. La famille passait la journée à nettoyer et entretenir les bords de rivière.

      Nombre de bon moments vécus dans son village. Avant de le quitter pour l’université. Pour n’y revenir que pour les vacances. Puis de moins en moins. Jusqu’à plus du tout. Quand ses parents sont morts, elle n’avait plus aucune attache. Ses frères et sœurs partis aussi ailleurs. Peu à peu les « années rurales » comme elle les nommait s’étaient effacés. Devenue une femme des villes à part entière. Fondue dans la classe moyenne. Une émigrée de cinq cents kms. Mais, sur le seuil du dernier voyage, elle a eu soudain envie d’y revenir. Ne serait-ce qu’une heure. Pour sentir les odeurs du passé.

       Le village a beaucoup changé. La population passée d’une centaines d’habitants à plusieurs milliers. Sans doute plus personne de son âge. Mais elle n’a pas voulu s’arrêter. Ni à la maison de son enfance, ni à son école primaire. N’ayant qu’une idée en tête. Retrouver la rivière. Fermer les yeux. Et écouter le son de l’eau. Comme elle l’avait un nombre incroyable de fois. Contrairement à ce qu’elle croyait en partant, que les autres lui affirmèrent aussi, la vie rurale ne lui avait pas du tout manqué. Prenant à peine arrivée sur le plancher urbain de nouvelles habitudes. Pas mécontente de quitter un endroit où elle se sentait étouffer. Dans une toile de regards sachant tout d’elle. La ville lui avait offert ce dont elle rêvait tant: l’anonymat. Seul lui manquait parfois le son de la rivière. Elle rouvre les yeux.

« C’est... C'est un cauchemar.».

         Son visage est tendu . Elle échange un regard avec son petit-fils. Lui aussi est atterré. Des gosses du village ont accouru. Ils restent sans voix. Elle secoue la tête. « Jamais j’aurais cru voir ça un jour. ». Elle se met à chialer. Son petit-fils lui prend la main. Ses joues fripées et amaigries envahies de larmes. « Moi, je vais y passer. La fin pour moi. Mais y faut que quelqu’un fasse quelque chose. On peut pas laisser faire ça. Je vais écrire une lettre au Président de notre pays. Et à tous les puissants. ». Son petit-fils très déstabilisé de la voir abattue. Pas le genre de sa grand-mère. Toujours joyeuse. Une force de la nature. Mais une joie soumise à l’autorité. Jamais un mot de trop. Ni à remettre en cause une quelconque autorité. Obéissante à son mari et n'importe quelle hiérarchie. « Ma première bouteille à la mer jeté à 91 ans. ». Elle sourit. Un sourire de combat.

        Le baroud d’honneur d’une femme invisible. Des années de soumission, de trouille des «  chefs », toutes ses indignations rentrées, remontaient d’un seul coup face au spectacle de sa rivière dévastée. « On est tous responsables. Toi, moi, les gens des villes et de ce village. Chacun a son petit niveau. Mais les plus grands responsables sont tout en haut. Ceux qui pensent qu’au fric et à garder leur fauteuil. Je peux te dire qu’eux vont m’entendre. Ces ordures d’en haut qui font ça. Je suis rien mais eux c’est des bons à rien. Des tueurs d’avenir.», La colère avant remplacé l’abattement et la tristesse. La première colère de sa grand-mère. « On rentre. j’ai un courrier à rédiger dès maintenant. Tu m'aideras à trouver leurs adresses aux aveugles et sourds d'en haut.». Il pousse le fauteuil roulant.

        S’éloignant de la rivière de plastique.


NB : Une fiction inspirée de cette vidéo.

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