Coupe prioritaire

Meilleure coiffeuse de France 2023. Je m’y attendais pas. Le patron du salon non plus. Toute la presse à sa porte. De vrais sauvages avec leurs caméras. « Bravo pour votre prix ! Ce serait un honneur pour moi d’être coiffée par vous. ». J’ai cru à une blague en lisant le texto. Pas du tout. Quelqu’un m’a appelé pour coiffer la Présidente. Le rendez-vous c'est aujourd'hui.

     

 

Chez " Lulu la Nantaise", à Montauban. © Marianne A Chez " Lulu la Nantaise", à Montauban. © Marianne A

 

           Meilleure coiffeuse de France 2023. Je ne m’y attendais pas. Le patron du salon qui m’emploie non plus. Toute la presse à sa porte. De vrais sauvages. « Bravo pour votre prix ! Ce serait un honneur pour moi d’être coiffée par vous. ». J’ai cru à une blague en lisant le texto. Pas du tout. Quelqu’un m’a appelé tout de suite après pour prendre un rendez-vous avec la Présidente. Me sentant méfiante, il m’a demandé de téléphoner sur un poste fixe via Skype. Mon interlocuteur appelait bien d’un bureau de l’Élysée. Nous avons pris rendez-vous.

      C’est aujourd’hui. Je suis dans le taxi. De plus en plus tendue. Je  vais pas coiffer n’importe qui. Les cheveux de la Présidente de la  France. « On t’attend là-bas.». Mon patron et son épouse sont déjà arrivés. C’est eux qui préparent tout. Un couple vraiment bien. Ils t’ont souvent sauvé la mise, vanne Papa. C'est vrai. J'ai déjà envoyé chier des clientes. Dont une qui a le droit à un lavage à l’eau froide. « Tu est ma meilleure coiffeuse. Mais question psycho, tu es très mauvaise. Il faut que tu apprennes à prendre sur toi.». J’ai commencé à apprendre. Pas facile. Dès qu’une cliente me gonfle, je la passe discrètement à une collègue. Mais pas toujours possible. Dans ce cas, je pense à ma clope de récompense. À ce propos… Merde ! Il m’en reste plus que deux.

     Le taxi s’arrête. Je sors et me précipite dans le tabac. Évidemment la queue. Je déteste arriver en retard. Mais sans ma dose de nicotine ça va être affreux. Que ça qui calme mes nerfs. Avec les mains de mon mec. Il a dû mal avec tout ce qui m’arrive. « Sûr que tu vas me prendre pour un blaireau avec les gens que tu vas croiser. Y vont plus te faire rêver qu’un maçon. ». J’ai essayé de la rassurer. Sans y arriver. Pourtant, il sait bien que je suis pas attirée par ce qui brille. Sauf allongée sur l’herbe à mater le ciel d’été. Pas une banque qui a des étoiles dans ses coffres. C’est mon tour.

      Pourquoi y me mate comme ça ? « Je te connais, toi. T’es la meilleure coiffeuse de France. J’ai vu ta photo dans le journal. Paraît que tu vas aller coiffer la Présidente. » Je souris et paye. « On peut faire un selfie.». J’accepte. Il sort de derrière son comptoir. « Merci et bravo Mademoiselle !». Je me dirige vers la porte. « Tu me coifferais pas, moi ? ». Je me retourne. Une vieille femme boit un café. Elle est assise sur un tabouret de bar. « L’emmerde pas Momo, elle est pressée.». Le patron me fait un clin d’œil.  « C’est sûr que mes cheveux valent moins que ceux de la Présidente. Et puis… Elle doit pas avoir assez de thunes pour se payer une coupe. Moi je suis connue, une vedette... Mais que dans ce rade.». Elle éclate de rire. Un rire usé. Cette femme me rappelle ma grand-mère. Le même regard fier et en colère. Je m’approche d’elle.

  « Y a un miroir dans les toilettes.». Elle hausse les épaules et me tourne le dos. « C’est pas une blague. Vous voulez quoi comme coupe ?.». Silence dans le bar. La cliente sourit. Faudrait aussi qu’un dentiste s’occupe d'elle. Le patron du bistrot installe une chaise dans les chiottes. Je pose mon sac et sors mon matos. « Qu’est-ce que tu fous ?  La Présidente est prête.». Mon boss m’inonde de textos. Mais j’ai déjà des clients en cours. Le chauffeur de taxi s’est inscrit aussi sur la liste. Le bar-tabac transformé en salon de coiffure. Rarement vu des clients aussi heureux. Ils veulent pas que je fasse ça gratos. Payée avec le chapeau comme pour les concerts. Une coiffeuse dans leur bistrot. Et la meilleure de France.

   La coupe  de l’Élysée moins prioritaire.


   Une fiction inspirée de cet article.

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